‹ Autels mortsChapitre 138 sur 177 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

nature d’artiste, de sentir à une profondeur ignorée des autres. Peut-être aussi cette' intensité de vie augmentait-elle l’impression de solitude et de dépareillement qu’elle traînait après soi. Les autres ne répondaient jamais ou presque jamais à son attente. Elle pensait tristement qu’elle avait fait ce reproche à Abrham, ce reproche-là et d’autres, jusqu’à ce qu’elle eût éloigné de son cœur celui qu’elle méconnaissait... Oh! Abrham!... Car c’était pour lui qu’on tremblait; le curé n’était venu que parce que Georges lui avait écrit? Elle savait, par la netteté des déclarations de son père, qu’on n’avait aucune nouvelle précise. Mais quoi, alors? Que redoutait-on? Elle allait, courant presque, emportée par les pensées lancinantes : Abrham! Georges! Son père!...

Le brouillard se condensait en une pluie qui la surprit au milieu du chemin et la suivit jusqu’au village. La solitude, la rapidité de la marche, l’ondée, la tristesse morne de l’horizon gris, l’oppressaient, l’enfermaient

comme entre des murs de roches, la jetaient dans une sorte de vertige, et elle allait, groupant, en un raccourci saisissant, toutes ses raisons de souffrir : Les jours s’égrenant après les jours, sans but, sans valeur; les peines disproportionnées aux joies : ainsi cet amour qu’elle jugeait trop petit et auquel, dans sa peur, elle se raccrochait en désespérée ; ainsi encore, Abrham qu’elle accablait de son dédain et de ses rancunes, et à la recherche de qui elle courait sans arrêt. Et puis Georges atteint peut-être? M. Harteveld menacé, toutes les craintes pour eux ; les incertitudes, les remords, les perspectives désolées pour elle... Oh! comment supporter tout cela?... Comment ajouter un poids nouveau à un poids si lourd! Comment vivre?

En elle une voix connue, mais plus distincte, répondit : « Pourquoi vivre ? » Et c’était si net, cette fois, si logique, si froid, qu’elle en eut un frisson comme lorsque sur une route sans garde-fous les chevaux n’obéissent plus, rompent les traits, vous emportent. .

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