CHAPITRE XV
avidement la lettre dictée par son frère : « Il était demeuré sans connaissance sur le champ de bataille, il avait dû son salut à cet évanouissement prolongé; le croyant mort, les Allemands ne l’avaient ni achevé, ni emporté. On l’avait opéré depuis. Il s’informait d’Abrham? Il devait être prisonnier... En tombant Georges l’avait entrevu une dernière fois, adossé contre un arbre, entouré d’ennemis.,. »
— 11 est prisonnier, c’est certain, répétait M. Harteveld qui, dans l’incertitude du sort d’Abrham, essayait de modérer sa joie. Il énumérait les raisons qui donnaient confiance, dont la plus claire était que Bonnier ne figurait pas dans les listes des morts. Il essayait de garder une attitude discrète, contenue, pleine de commisération et d’espérance; mais en dépit de ses efforts, la joie triomphante d’avoir retrouvé son fils unique voilait pour un instant tout le reste. Sa tête se redressait, sa respiration se libérait, Il avait dix ans de moins.,, « Ces Anglais se
conduisaient à merveille... Et ce Broussiloff! j Quel général!... »
Pour Mlle de Lourmade, son tact moins fin laissait éclater sans la tempérer une satisfaction qu’on n’aurait pas attendue aussi intense. Georges n’était plus que le préféré, le : favori, la drachme précieuse retrouvée. Ces j nouvelles affranchissaient la vieille demoi- 1 selle de remords qu’elle colorait à sa mode, et laissaient libre cours à ses rêves d’apostolat. Georges reviendrait ici en convalescence, elle le soignerait, elle le gâterait. Il se reprendrait à sa vie ancienne. Il ne dissimulerait plus les déceptions qu’il éprouvait, comme les autres : de malheureux prêtres désabusés, repoussés par leur église impitoyable, mais recueillis par de charitables asiles protestants, lui en racontaient de belles! Georges se laisserait toucher... Il rentrerait au bercail!
Claude n’écoutait pas. Délivrée du côté de Georges, elle se sentait plus accablée du côté d’Abrham; elle se mouvait hors du cercle où les pensées de son père et de sa tante