CHAPITRE II
« Vous m’avez suivie, sans le savoir, sur la charmante petite terrasse qui m’appartient. Personne n’y peut venir, si je n’en ouvre la porte. Quelle joie quand je vous en ferai les honneurs! De là nous avons 1 unique échappée de cet horizon, clos partout comme une tombe. En arrière, trois vallées successives sont refermées sur moi. Je puis me croire, et vraiment je suis dans un désert. C est une douceur, quand la vie est concentrée sur un seul point, de se sentir hors de l’existence des villes et de tout papotage mondain. Rien ici ne me distraira de la France et de vous; mais quelle angoisse d’être seule avec soi-même, et que je préférais le bruit des obus qui nous assourdissait dans les caves de Reims, à ce silence de mort! On dit que je suis malade; il a bien fallu pourtant qu’un ordre de mon père me rappelât! Que ferai-je dans cette inaction, après l’activité de l’hôpital? J’arrive : et déjà j’ai honte de mes mains oisives.. Je n’avais à donner que ce travail jusqu’au bout de mes forces, pendant que vous of-
les autels morts
fnez votre vie. A présent, je suis à l 'arriéré...
« Pourtant, quel moment de joie, tout à 1 heure! Si vous aviez vu mon Abbaye, vetue de ses feuilles rouges, dans la splendeur des teintes d’automne au milieu desquelles elle dort! Et ce silence! Un silence tel qu on y entend passer les êtres invisibles ceux qui remplissent nos âmes et ne font pas 6 bruit... Mais comment vivaient ces recluses, des siècles durant, dans cette vallée perdue, elles qui ri aimaient pas? Je me les figure volontiers comme ma tante de Lourmade, étroites, bornées, l’esprit vide, ou, pire encore,, rempli des vulgarités du trantran journalier. Du moins, elles devaient porter leur ennui avec cette jolie allure de grande dame désœuvrée qu’a gardée Mme de Montpezat, dans le portrait que nous avons d’elle Autrefois, je me les figurais toutes ainsi Maintenant, depuis que j’ai vu prier sœur aire, depuis mon service avec ces admirâbles filles de la Charité, j’en vois d’autres.