‹ Autels mortsChapitre 17 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mettant leurs actes et le.urs pensées en harmonie avec un idéal, vivant tout au dedans. Il faut que je sache que vous demandez toutes mes pensées pour vous écrire ces choses fragiles. Mais c’est ma joie aussi. En ce moment, les abbesses aux jolis noms m’entourent peut-être de leur vol léger... Écoutez : « Béatrix, Ransa, Tiburge, Belis- « sende, Félice, Simone, Agnès, Flore... » Malheureusement je suis triste. Mais quelquefois elles m’amusent follement. Et c’est alors une farandole que mènent les plus gaies, Suzanne d’Aureilhes, ou cette Charlotte d’Estaingque je me figure toute pimpante à cause des plafonds sculptés de l’église où passent des anges tout pareils à des amours, à cause des torsades, des flambeaux, des plâtras, des boiseries qu’on lui doit.

« Ou bien? Oui... Ou bien?

« J’écoute ma pensée, avant de vous la dire. Aujourd’hui, dans ce demi-jour, l’âme si lourde, je vois là-bas, dans l’allée des tilleuls le long de l’eau, la procession des

nonnes, les mains dans leurs manches. Elles psalmodient nos beaux vieux psaumes. Leurs yeux éteints cherchant la devise qui s’efface : Hæc prceteribunt... Et tout est passé. L’Abbaye s’est défaite de ses vilains ornements dix-huitième siècle. Elle a repris ses murs nus, de deux mètres d’épaisseur. On y prie. On y pense à la mort. Les moniales sont plus graves que Platon ou Socrate, plus simples aussi, et plus sereines (Sœur Claire, toujours), et les Sages auraient suivi la trace de leurs pas, parce qu’elles croyaient savoir le chemin qui mène à la Vérité. Que je les envierais, alors, moi qui ne connais pas ce chemin! Et pourtant, comme plutôt je les plains de ces renoncements sans fondement solide! Vous comprendrez toutes ces contradictions quand vous serez ici. Pas un souvenir, pas une croyance ne nous rattachent à ces pierres que nous possédons sans qu’elles soient à nous. Le passé y est si vivant que le présent s’y abolit de lui-même. Nous avons l’air, les cinq ou six que nous sommes,

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