‹ Autels mortsChapitre 161 sur 177 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

seule le rude chemin où le rêve d’Abrham l’avait précédée. Hélas! s’il la suivait maintenant, dans cet ordre de pensées qui la séparait définitivement de sa vie de pasteur, il souffrirait peut-être encore plus! Elle ne serait donc jamais pour lui qu’une douleur dans la vie ou dans la mort?... Elle ferma les yeux. Elle se sentait comme suspendue dans le vide, seule du côté de la terre, et seule encore du côté du ciel, sauf sur les sommets d’une foi battue de tous les orages. Et cependant malgré ces appréhensions, cette solitude et ces ombres, la certitude qu’elle suivait sa conscience lui donnait la paix.

Un de ces soirs où, revenant du presbytère, Claude creusait ces pensées, elle rencontra son père sur le chemin. Les allées et venues presque journalières de la jeune fille ne lui échappaient sans doute pas; qu’en pensait-il? Ni un mot, ni un geste ne pouvaient le faire soupçonner.

Claude souffrait de ce silence; pour le garder, elle avait besoin de se souvenir que

son père le lui recommandait à l’heure des difficultés avec Abrham, et qu’elle regrettait cruellement d’y avoir manqué; elle avait besoin de songer à cette santé chancelante qu’un choc douloureux pouvait ébranler à nouveau. Cependant, à mesure que l’instant décisif approchait, la pensée d’agir en dehors et à l’insu de ce père vénéré entre tous lui devenait plus dure. Et ce soir, dans la beauté de ce crépuscule d’automne et dans la paix nouvelle de son âme, elle le regardait venir au-devant d’elle, si affectueux, si digne, dans l’auréole de ses vieilles années, que lui dissimuler sa résolution lui sembla intolérable.

— Vous souvenez-vous, père, dit-elle, avant l’arrivée d’ Abrham? C’était une soirée presque pareille, ce crépuscule calme, et maintenant notre Abbaye dans ces rayons de lune! Mais que nous sommes différents! Les âmes qui ont vécu là ont dû nous imprégner de leur atmosphère morale. Quelle paix!

— Et quelle joie, mon enfant! Dans une semaine nous serons près de ton frère!

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