CHAPITRE XVI
— Comme vous l’aimez! observa-t elle tendrement. J’ai cru un moment que son abjuration vous avait séparé de lui?
— Je l’ai cru moi-même, confirma-t-il simplement. Il a fallu ce passage de la mort à la vie pour que je comprenne combien il me demeurait cher; et mes angoisses, en pensant que j’avais aggravé peut-être ses souffrances à une heure redoutable, ont redoublé, je l’espère, mon respect des âmes.
— Vous les avez toujours respectées! Vous souvenez-vous? Nous parlions de lui et d’Abrham par une soirée pareille, et c’est alors que vous m’avez raconté votre histoire avec maman. Ce respect souverain qui vous empêchait de l’interroger, et son silence si cruel...
Il s’arrêta un instant sur le chemin.
— Si cruel, dit-il, mais si beau ! C’était comme le saint des saints, où son âme s’était réfugiée seule avec Dieu... L’âme de ta mère! Je n’étais pas digne d’en franchir le seuil.
— Mais je ne voyais que votre détresse,
alors, père, et quelle détresse! J’ai osé vousdemander comment vous ne vous étiez pas tué; et vous m’avez répondu que c’était une parole impie. Je le comprends maintenant^ je vous remercie. Vous m’avez soutenue, sans le savoir, aux heures où l’on n’est plus maître de soi...
— Parce qu’on entrevoit un précipice, ce n'est pas une raison pour y tomber, dit-il avec sa modération habituelle. Nous ne sommes pas toujours responsables de la folie de notre imagination; mais heureusement, nous dominons mieux nos actes.
— Oui, dit-elle. Mais c’est un mal même de se révolter et de braver. J’avais tort. J’ai changé, père... Elle ajouta gravement :
« Je voudrais vous dire à quel point j’ai changé... »
Il s’arrêta encore et la regarda bien en face, de ce regard si plein de douceur et si plein d’autorité qui faisait de lui « le père ».
— As-tu besoin d’un conseil ? demanda-t-il. Est-ce que je puis t’aider ?