CHAPITRE IV
cela ne fait rien que je souffre... Et l’immense fierté de mon cœur c’est que vous vous direz vous-même, sans m’épargner.
Vous le ferez. Je le sais. Après je vous raconterai mes beaux rêves. Vos lettres sont mon unique joie et ma seule détente. Les feuilles ne tiennent plus, quelque soin que je prenne, tant je les lis... Nous avons besoin, ici, de quelque chose qui nous fasse oublier la longueur des jours et la boue des tranchées, surtout aux courts repos de l’arrière, quelque chose qui nous mette loin des horreurs que nous vivons !... Vous ririez de voir les poilus se jeter sur les romans à quatre sous que la Bonne Presse leur envoie. C’est une œuvre excellente. Ils en oublient tous leurs soucis; j’en vois qui lisent le Méchant Thierry avec enchantement ; et d’autres Cinq semaines en ballon... Ceci n’est pas pour vous demander indiscrètement tous vos livres de J. Verne pour eux. Pourtant si Mlle de Lourmade les avait rangés, et que l’édition ne fût pas trop belle?... Et si
j’osais pour le i" janvier espérer quelque chose pour chacun ? Par vous ou vos amies, serait-ce possible? Je voudrais leur préparer une fête, où chacun aurait sa joie, même toute petite, du tabac, un de ces livres...
« Ayez pitié de moi, Claude. Je suis maladroit. Je ne sais pas vous offrir la tendresse dont mon cœur est plein. Pourtant, écoutez. Je n’ai rien rêvé au monde de plus haut que vous. Près de vous les autres, toutes les autres, me semblent factices. Vous, vous êtes vraie; et pour cela j’ai mis mon âme dans vos mains. Il me semble que cela place nos sentiments hors de tout ce qui rabaisse et qui tourmente : ni doutes, ni craintes, ni jalousies ne sont possibles, amie. Je vous aime parce que vous êtes vous. Je mets, au-dessus de tout, ce que votre regard si profond et si grave me dit. Ici, devant la mort, la pierre de touche de ce qui passe et de ce qui demeure, vous êtes celle qui ne peut pas tromper et celle qu’on ne trompe pas... Merci pour le