CHAPITRE PREMIER
peine deux ou trois vieux hommes : un laboureur arrêtant ses bœufs d’un mot bref au bout du sillon; un semeur jetant son grain, non pas du geste auguste et large que les poètes ont chanté, mais d’un déclanchement brusque, étroit, comme adapté à l’exiguïté des champs. La lumière d'automne semblait pauvre, elle aussi, sans rayons éclatants sur cet horizon sévère. L’air était vif. Le climat et le sol sont rudes à l’homme, dans le Rouergue, et maintiennent une race robuste, mâle, habituée à l’effort.
— Et comme ça, mademoiselle Claude, rien de nouveau ? — l’éternelle question des gens au pays. — Nous tenons toujours?... Mettez-vous bien à l’aise, prenez la couverture.
— Toujours. Nos soldats sont magnifiques. Vous avez quelqu’un au front, Bousquet?
— Mon fils est en Champagne. Ça va, jusqu’ici. Mais le gendre a eu les pieds gelés, l’autre hiver. Il a fait une grande souffrance, et des mois d’hôpital; au bout de ça, il a fallu
lui couper trois doigts; mais les médecins disent qu’il marchera quand même. Et au moins, il vit.
— Vous avez eu beaucoup de morts dans la vallée?
— On n’ose pas le dire! Dans tous les villages il y en a, des fois quatre, des fois six; Lemoine a perdu ses deux fils dans la même semaine. Quand ce temps de malheur finira! C’est trop d’avoir vu ça deux fois dans sa vie, mademoiselle Claude. Pourvu encore qu’on les ait pour de bon ! Ici on n’entend pas grand’chose, mais quand même on se cuit le sang... M. Harteveld se maintient, avec c a... Il a eu un mauvais moment, qu’on a dit. Mais c’est passé. Pour Mlle Coralie, on n’en parle pas. Elle est toujours de même, malgré ses soixante-dix ans, ou pas loin. Elle trotte comme un lapin. Je ne crois pas de me tromper, mais vous ne trouverez personne à l’Abbaye. J’ai rencontré la voiture, avec Monsieur et Mademoiselle, allant du côté de la ville.