CHAPITRE PREMIER
— Combien de temps mettrons-nous pour arriver, Bousquet?
— Ça dépend : une petite heure. Ils ont requis les bons chevaux, naturellement, et la Rouge se fait tirer. Un quart d’hsure plus tôt, un quart d’heure plus tard, on arrive tout de même. Le temps n’est pas si cher.
La philosophie de cet homme s’accordait à tout. Mais malgré la politesse naturelle à ces paysans, qui le portait à faire bon visage à l’arrivante, Bousquet demeurait soucieux.
La conversation tomba. Claude suivait des yeux les méandres de la route familière, entre les petits murs en pierre sèche et les collines basses. Les villages, étroitement serrés autour de leurs clochers, tenaient si peu de place qu’on eût dit, de loin, un troupeau peureux attendant l’orage. Les bois, maintenant, allaient s’épaississant sur la gauche; les tons gris, vaporeux, les tons fanés estompaient au loin les contours trop secs de la terre aride. Et la poésie cachée de ces hori-
zons sans beauté revenait visiter l’âme de Claude et lui chanter la rude chanson qui avait bercé son enfance, et que, pour cela, elle préférait à toute autre.
Au bout d’une heure, la voiture quitta la grand’route et s’engagea dans le chemin qui conduisait à l’Abbaye. Claude arrêta son conducteur :
— • Laissez-moi descendre, Bousquet. Je préfère arriver à pied. Le temps est si beau ! Portez mes bagages, et vous préviendrez Gautrande, n’est-ce pas?
— En voilà une qui va être à la fête! Elle aura autant de joie qu’à voir arriver vos frères de lait, mademoiselle Claude.
— J’étais moins exposée qu’eux, dit Claude en descendant; faites-vous payer, et demandez quelque chose à boire, Bousquet.
— Pour ça, on n’y manque jamais, mademoiselle, soyez tranquille, et c’est pas de refus avec cet air vif. Ne vous attardez pas trop, il y a bien encore deux kilomètres; sans adieu, mademoiselle Claude.