CHAPITRE IV
Je ne me rappelle pas l’avoir jamais eue, au sens réel du mot. Mais j’aimais l’Évangile, et je me proposais de l’étudier à fond. Dans ce but, je poursuivais mes classes avec une sorte de fièvre. Mon père m’y aidait, souriant à tous mes « pourquoi ? » qu’il encourageait dans la partie d’art et de sciences naturelles qu’il m’enseignait. Mais il ne me parlait pas de religion, et Georges demeurait le seul maître de ma pensée. Je le suivais dans ses études autant que je le pouvais. De treize à dix-sept ans, nous lisions tout pêle-mêle : Renan, Nietzsche, Darwin — que sais-je? Nous considérions sans tristesse les ruines de ce que tout le monde admettait autour de nous, comme un déblayement nécessaire : « Nous « bâtirons après! » disait Georges. Vous voyez qu’il n’a rien bâti. Il est venu tout naturellement vers la vieille demeure que l’on nous représentait comme l’antre de toutes les superstitions et de tous les vices. Cette idée de la corruption de Rome s’imprimait si bien en moi que jamais, jusqu’à Reims, je
n’ai assisté à une cérémonie catholique.
Georges non plus, je crois. Son histoire serait curieuse à écrire...
« Vous savez comment les beaux travaux de mon père sur Homère nous amenèrent en Grèce. C’est au milieu de cette fièvre de savoir et dans cette ivresse de vie intellectuelle que nous sommes partis, mon père et moi. Georges poursuivait sa licence ès lettres à Paris. J’étais dans une folle joie, aussi païenne je crois que les païens eux-mêmes. Des dieux, je ne savais rien, à peine le mot redoutable : «Tu es. » Et vis-à-vis des hommes, tout sentiment de charité m’était étranger. Même je haïssais les pauvres, les infirmes, les gens vulgaires; je m’écartais d’eux comme de formes multiples de la laideur... Il a fallu la guerre pour que je comprenne la beauté de la souffrance, et pour m’apprendre à chercher des âmes sous de pauvres écorces. Il m’a fallu sœur Claire...
« Mon ami, je m’arrête. Que tout cela est