‹ Autels mortsChapitre 44 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quand ils furent loin des regards indiscrets, dans une de leurs promenades favorites, par un beau jour, Claude tendit à son père la lettre d’Abrham :

— Que vous le connaissez bien, père! Quel poète, et quelle sorte de saint! Je ne peux le lire que seule. Je fais pour lui comme pour les symphonies de Beethoven que je voudrais entendre sans personne autour de moi, parce que mon âme en est trop remuée...

— Il est admirable, dit M. Harteveld en lui rendant la lettre. Dieu t’a bénie... Tu es parmi les privilégiées de ce monde.

— Et cependant le sentiment qui domine n’est pas celui de la joie. C’est quelque chose

qui m’exalte; je voudrais être de jour en jour ce qu’il pourrait aimer encore plus, admirer encore plus : et je ne vois pas au delà. Mes projets d’avenir ne sont rien de net. Charlotte, au contraire, organise déjà sa maison par le menu, ses meubles, ses robes, son service; Isabelle ne rêve que d’enfants. Moi, je ne sais pas exprimer; mais c’est « lui », seulement. Sans doute, cela tient à la guerre, à cette angoisse de le sentir si exposé; mais il me semblerait aussi simple de mourir avec lui que de vivre.

— Eudore et Cymodocée? dit M. Harteveld en souriant. Il faut toujours en revenir à Chateaubriand pour les grands enchantements.

— Peut-être. Je me vois très bien en première ligne avec lui, et non pas pour le préserver, mais pour partager ses dangers, bravement, pour lui être une force. C’est absurde, évidemment.

— Et tu es une force. C’est presque une anomalie, puisque tu es une femme. Mais il

Page 1