CHAPITRE V
maîtres chez nos pires ennemis, et j’en ai honte. Cette longue année, à toutes les nouvelles de leur barbarie consciente, voulue, scientifique, cette barbarie de sauvages, décuplée par le dogmatisme avec lequel ils la mettent en œuvre, je cherchais à comprendre notre aberration sans y arriver. Ces genslà, nos maîtres! Et nous avons sacrifié à leurs autels?... Que sœur Claire disait bien : « des autels morts, » et d’où vient la mort.
— Oui, ditM. Harteveld, nous étions tous abusés. On comprend trop tard. Je me rappelle un mot de Scherer, comparant la culture française à un verre d’eau claire : et les autres étaient la profondeur! Nous avions tort : ils étaient l’obscurité. Ils sont les ennemis de nos âmes latines, autant que ceux de nos frontières.
— Et nous sommes allés à eux par orgueil, pour ne rien mettre au-dessus de nous-mêmes, et nous dire cela dans un galimatias scientifique. Et remarquez que, chez eux, tout se
ramène là. Voyez Luther, Nietzsche, Kant, Schopenhauer, des fous d’orgueil !
pour Goethe, et comme tout à l’heure tu la faisais pour Beethoven. Ces noms-là appartiennent à l’humanité. Après tout, en dehors de Dieu, on n’a rien trouvé de pareil à la loi morale que nous propose Kant.
— Dites alors qu’il n’y a rien en dehors de Dieu, reprit-elle vivement, et que l'homme est horrible livré à lui-même, ou, dans tous les cas, ces hommes-là : ici vous ignorez la moitié de ce qui se passe. Abrham me le disait. Il faut avoir traversé tant de villages détruits, s’être empli les poumons de l’odeur de tant de cadavres, avoir vu les réfugiés, causé avec ceux et celles qui sont sortis des lignes allemandes, pour comprendre la justesse du mot de Junius sur « ce troupeau de porcs ». Je pourrais vous raconter des histoires impossibles...
Le petit sentier montait et descendait le long de la rivière. On n’apercevait plus l’Ab-