CHAPITRE V
il m’abandonnerait, quand il ne m’aimerait plus, et vous savez que je n’ai que ce bien au monde, avec vous, depuis la mort de maman, je ne le tromperai pas. Je lui dirai tout.
Elle était au bout de scs forces. Elle fondit en larmes. C’était si extraordinaire en cette nature puissante et maîtresse d’elle-même, qu’un instant son père mesura la profondeur du ravage intérieur et les ruines que le scepticisme accumulait en elle, comme, à la lueur d’un éclair, on voit ce que dérobait la nuit. Il avait cultivé cette intelligence et ce noble caractère à la façon dont un païen l’aurait fait, sans souci de la vie intérieure, et ainsi, il avait creusé un abîme sous les pas de cette enfant qu’il idolâtrait. Le passé s’éclaira devant lui, comme, dit-on, il s’éclaire en une brève minute devant le regard des mourants : ce fut cruel et rapide. Mais rien n’en parut au dehors... Il reprit avec toute la persuasion et l’autorité que lui donnait leur commune tendresse :
— Non, mon enfant, tu ne le tromperas jamais II ne peut pas t’aimer davantage; s’il t’entendait, sans doute, il le ferait. Mais je te le répète, tu te trompes toi-même. Croismoi. Il y a des moments où il ne faut pas sonder son âme. Les tranchées ne sont pas un lieu propice aux controverses. Je ne te conseillerai jamais de biaiser ou de feindre. Je te demande seulement — et ici je désire que tu suives ma pensée — de ne pas traiter par lettre des sujets aussi délicats.
— Mais je l’ai déjà fait, dit Claude en refoulant ses larmes. Il me l’a tant demandé. Je lui ai raconté tout ce que je savais de mon enfance. Je lui ai même envoyé les vers de Pallas Athéné que vous aimez.
— Oh! le passé, — et surtout en vers! — tant que tu voudras. C’est une douceur quand ceux que ftous aimons nous racontent les dangers dont ils sont sortis. Mais pour ton état d’âme actuel, et que tu crois définitif, j’exige ta promesse. N’écris pas! Attends d’être plus sûre, et en tout cas, attends de le