‹ Autels mortsChapitre 50 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

revoir. Tu aimes tant ta mère!... Fais-le pour elle; ta mère te le demanderait.

— Cela, oui, père, dit Claude essayant de sourire, attendre, je le peux.

— Vois-tu, dit tristement M. Harteveld, je ne te parle pas souvent d’elle. Je ne le peux pas... Je me heurte à des souvenirs trop cruels. Un des disciples de Manning me racontait que celui-ci, même à quatre-vingts ans, même cardinal, ne passait jamais par une place où il avait suivi le cercueil de sa femme, sans revoir le drap mortuaire qu’à cet endroit le vent avait soulevé. Moi, c’est ainsi. Je ne peux jamais revenir vers les vieux chemins sans me heurter au jour le plus douloureux de ma vie. Il est mieux que mon expérience te préserve. Mais tu m’excuseras d’être bref. Lorsque je me séparai des orthodoxes pour m’unir aux libéraux, je demeurai des mois entiers sans oser m’en ouvrir à ta mère. Quand je m’y décidai enfin, à la suite d’une conversation entre pasteurs dont tu dis que tu te souviens...

— Je me souviens, dit Claude très attentive.

— Comment est-ce possible? Tu étais si petite! Quoi qu’il en soit, je ne pouvais plus reculer, elle avait tout compris, et je vois encore son regard, tandis qu’elle m’écoutait... la détresse de ce regard! Je l’ai dans les yeux et je l’ai dans le cœur...

Il s’arrêta de longs moments. Et Claude, dont les larmes recommençaient à couler, ne rompit ce silence par aucune parole.

— Elle ne me dit rien. Elle est morte sans me rien dire. Mais sa pensée m’échappait. La douceur intime de notre vie était perdue. Lorsqu’elle est morte, seul avec elle ne sachant plus si elle me voyait ou si elle m’entendait, je lui ai demandé pardon à genoux de l’avoir blessée dans son âme... Et j’ai attendu des heures, sa main dans ma main, que son sommeil devînt plus profond, isans savoir si elle ne s’en allait pas désespérée...

Claude eut un frisson.

— Père, dit-elle, que vous êtes fort! A votre place je me serais tuée.

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