CHAPITRE V
rais près des blessés, si attentive et si tendre ? Cette attitude compatissante on ne l’improvise pas, elle jaillit des sources profondes de l’être...
La soirée des Hetsch ? J’en revois chaque détail. Ma déception à l’arrivée, en constatant que vous n’y étiez pas; puis vous êtes venue, si blanche, si loin de toutes les autres, si semblable à Diane, que je n’ai pas su m’approcher d’abord. Mais vous avez souri. Et j’ai fait comme les timides qui, se forçant eux-mêmes, perdent le sens de la mesure. Je savais par Georges vos belles études grecques; et, à vous voir, l’évocation d’une déesse antique était si naturelle que j’ai osé vous saluer par les vers d’Homère : « Qui que tu sois, Déesse ou mortelle »... et vous avez encore souri; et comme j’attendais, vous m’avez répondu, avec votre merveilleuse voix si bien faite pour la langue des dieux : « Sois heureux, étranger... »
« Eh bien? Croyez-moi, Claude; c’était
exquis. Et cependant, comme vous, je préfère à la vision de cette heure enchantée votre blouse d’infirmière et les humbles mots avec lesquels vous endormie^ tant de douleurs... Que je suis heureux!... A moi ? Tout cela est à moi? Il me semble que je suis comme un pauvre que, tout d’un coup, l’on aurait couvert d’or. J’attends passionnément votre lettre de Kant, et des vers encore, et des lettres chaque jour; un mot si vous ne pouvez pas plus... Qu’importe que vous soyez triste ou gaie, et qu’alors je souffre ou je me réjouisse? C’est votre voix, et elle me soutient toujours, et c’est de cette chose unique que j’ai besoin. Je ne vous en remercie pas. Je devrais vous remercier sans cesse. Je ne saurais pas tenir à l’heure où l’effort trop grand ou trop prolongé me laisse faible, si je ne sentais pas battre contre mon cœur un cœur comme le vôtre...
Surtout, ne voyez pas dans ces mots une plainte. Moral et physique sont supérieurs. Sans doute nous préférerions la guerre pro-