CHAPITRE VI
désirait si vivement l’entendre et la comprendre. « Garde ton cœur; c’est là tout l’homme. » Cette parole de l’Écriture résumait ses secrètes pensées pour lui et pour elle. . . Le cœur de Claude! Que savait-il au monde de plus gardé, de plus haut, de plus près du ciel, sans doute, de plus pur?... Comme M. Harteveld, il ne pouvait pas voir au delà.
Claude se rendait parfaitement compte de cet état d’esprit. Elle ménagerait Abrham. Elle se tairait, puisqu’il le fallait, jusqu’à ce qu’elle le revît. Elle s’étendrait sur le passé, sur Kant, elle lui enverrait des vers qu’il prendrait seulement pour un adieu aux recherches vaines. Encore une fois leurs âmes vibraient à l’unisson sur tant de points, qu’elle pourrait éviter plus facilement la seule question inquiétante. Elle devait l’aider. Elle devait le soutenir. Elle se réfugiait dans l’obligation de ces devoirs absolus et précis. Et cependant, malgré les conseils de son père, malgré les résolutions qui en étaient la suite,
toute dissimulation lui était si étrangère, son instinct fait de force, de droiture et d’orgueil la jetait tellement en avant pour tout dire et braver, qu’elle demeura de longs jours sans pouvoir écrire autre chose que des mots rapides. Abrham se faisait en vain plus pressant. Elle disait « demain » ; et le lendemain, elle s’asseyait devant la feuille blanche, y jetait un mot de tendresse et s’en allait. Ou bien les menus faits de chaque jour se pressaient sous sa plume, pour celui que toute parole d’elle charmait. Elle entreprenait en ces temps-là de grandes courses et cherchait, dans les paysages désolé de l’hiver, assez de sensations de beauté pour qu’elle pût, au retour, les rapporter à son fiancé ainsi que des fleurs cueillies au long du chemin... Tout cela remplissait les vides que laissait l’unique question : la guerre.
Un de ces après-midi, en rentrant, elle ne retrouva pas Mlle de Lourmade à son poste habituel de travail. La vieille demoiselle avait traîné sa table près de la fenêtre. Le menton