‹ Autels mortsChapitre 62 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

exactement l’endroit où vous êtes ? Est-ce défendu ? Et défendu aussi de me dire si, dans* vos tranchées de repos, vous trouvez encore la boue, la vermine et l’odeur persistante de cadavres dont se plaignent les autres? Vous* m’écrivez superbement : « La vraie souf- « france est la perte de ces braves gens. Le « reste est notre métier de soldat et ne vaut « pas qu’on en parle. C’est pour Elle... »- Mais alors, moi ? Comment oser vous entretenir des riens qui remplissent mes jours? de la neige ? du soleil ? et, pour vous obéir, toujours et éternellement de moi! C’est le fait de cette Abbaye sans horizon. Ces montagnes,, ces gorges fermées sont posées comme autant d’obstacles à la pensée qui voudrait s’évader* la rejettent au dedans, l’obligent à se creuser en profondeur... Mon ami, quand je retombe ainsi sur moi-même, — vous, si loin ! — il me semble que l’ennui me noie. Cette inaction* ou plutôt ce manque d’action féconde et utile à la France, ne serait-ce qu’auprès du dernier des blessés, me pèse de plus en plus. Malheu-

reusement je ne reprends pas beaucoup de forces, et je ne servirais pas utilement, ni surtout comme j’aime, régulièrement; alors, je reste ici. Mais c’est lourd! Il me faut m’étourdir moi-même, ou alors il me faut « vous » pour que je puisse respirer librement. Et comment vous expliquer cela? A de certaines heures, il me faudrait « vous », infini...

« La nuit vient... Si vous voyiez cette neige dans ces ombres! Tous les messagers de malheur arriveraient par ces routes glacées, sous ces arbres immobiles et couverts de linceuls comme des fantômes, qu’on leur répondrait : « Je vous attendais! »

« Claude. »

Et quelques jours plus tard, toujours résolue à ne rien dire, elle l’en avertissait du moins par cette passion de loyauté qu’elle ne pouvait vaincre :

« Aujourd’hui, puisque vous le désirez si fort, je vais répondre à vos questions sur

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