‹ Autels mortsChapitre 63 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Kant. Mais pensez-vous être seul à désirer savoir? Et si je vous interrogeais aussi? Et vous? Et vous? Où en êtes-vous? N’y a-t-il toujours que la guerre? Une lettre de Georges me dit que le besoin de diversion et de distraction est tel autour de lui que, au repos, celui qui parle de la guerre est à l’amende d’un cigare. Il me dit que vous avez des conversations étonnantes. Ce Georges, que je l’aime, malgré tout! Qu’il est vaillant et charmant et quelle valeur d’intelligence, dans sa folie! Il m’encourage à vous répondre, ne serait-ce que pour vous enlever aux tristesses qui vous environnent, vous qui, cependant, êtes heureux! Mais moi, mon histoire est-elle si gaie? La culture allemande, la philosophie allemande, les formes de pensées allemandes?... Mais tout cela me navre! Je vous préviens que je fais allusion à Kant ici, pour la dernière fois, et sans tous les grands mots hérissés à quoi ma vanité se plaisait. Vous aussi, vous me parlerez d’Harnack?

« Oh! mon ami! Est-ce que nous ne

sommes pas des fous? Vous souvenez-vous de la fable de Psyché? Quelle imprudence d’allumer le flambeau et de se pencher sur l’âme qui se dérobe! Était-il nécessaire de chercher et de voir? Le bonheur s’est envolé!... Vous m’aimez et je vous aime. Qu’importe le reste? Je sens bien que cette soif passionnée de savoir est en nous. Mais quand je vous aurai raconté ces vieilles histoires, vous ne saurez encore rien de moi. Les mots que nous disons sur nous-mêmes me semblent pareils aux phares qu’on allume sur la mer. Ils s’élèvent très haut et ils brûlent, seulement pour indiquer que l’abîme est là... Ce n’est jamais qu’un point clair entre les ténèbres des eaux mouvantes et les espaces infinis...

« Et cependant, vous voulez ces mots. Les voici; ce sera très court :

« Vous savez dans quel tourbillon de plaisirs j’entrais au retour de Grèce. Cela ne dépassait pas le cercle de quelques amis; mais pendant la saison, les invitations se succédaient. Je ne voulais rien perdre pour

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