‹ Autels mortsChapitre 64 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

cela de mes habitudes de travail. Nous poursuivions autrefois avec Georges les études philosophiques dont je vous parlais. Je voulais me rendre compte de mes pensées, de leur valeur, de leur vérité, et, avant tout, du mécanisme même de ces pensées; je voulais d’abord déblayer le sol. Quelle aventure, mon ami! Elle n’avait pas le charme de la beauté, et elle était aussi décevante : la vérité que je poursuivais me fuyait toujours. Je revenais au néant. Mais ce néant lui-même flattait mon orgueil. Je regardais avec pitié la foi, sans base philosophique, de telle ou telle de mes amies. Elles ne pouvaient rien répondre à mes questions. Pourquoi?...

Oui... Pourquoi croyaient-elles? Et moi je savais pourquoi je ne croyais pas.

« Je vous voyais de temps en temps. Peutêtre, sans m’en rendre un compte exact, la joie que vous m’apportiez suffisait à masquer ce grand vide. Et pourtant, peu à peu, une angoisse étrange se creusait en moi. Dans cet état d’esprit le monde bientôt me devint

insupportable. Je n’y cherchais rien : je vous avais trouvé... Pourtant, j’hésitai longtemps à vous répondre. Je savais bien que vous m’attendriez; j’aurais voulu vous porter une âme plus stable et plus sûre d’elle-même... La guerre s’est déclarée. Vous alliez par- j tir... J’ai dit : « oui ». Chaque jour, à vous J voir vivre, vous m’avez rendu ce mot plus ! cher.

« Ce passé déjà long — vingt-sept ans! — j n’a de vivant, hors de nous, que le souvenir j de ma mère. Le reste est un tas de cendres. | Vous savez si j’aime ce père, notre passion à j tous, et Georges, bien qu’il m’ait déçue, et mes amies, Isabelle entre toutes, et mainte- ! nant sœur Claire; je tiens même à cette j étrange tante... Mais tout cela, ah! mon ami, ; tout cela!... Que diriez-vous si vous me j voyiez maintenant? C’est un de ces moments i où tout semble si noir! Votre absence, mes craintes, l’incertitude de l’avenir, mon père qui vieillit... et moi, il me semble avoir cent ans! Un jour d’affaissement pareil à celui-ci,

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