CHAPITRE VIII
juste. Et ramassant ses pensées éparses, Claude sent une fois de plus que, ce point admis, tout se tient. Tout s’enchaîne à Lui dans l’Église de Rome : Le Christ-Dieu, centre et vie; la parole du Christ; sa présence; le Christ des autels mystérieux vivants et brûlants, tels que là-bas, à Saint-Germain- PAuxerrois... L’esprit logique de la jeune fille saisit la force de l’idée catholique : la foi, reposant sur une autorité infaillible, défendue contre les faiblesses et les illusions de l’interprétation individuelle, la foi obligatoire, intégrale, unique et toujours pareille. Et cela aussi est effrayant. Le point de départ lui manque pour accepter cette foi; et d’ailleurs rien ne répugnerait davantage à son libre esprit que cet esclavage. Mais viendraitelle à l’admettre, elle n’en serait pas moins séparée d’Abrham. Qu’avait-il de commun, lui, le rêveur incertain, avec ces affirmations tranchantes ?
Claude ne peut plus demeurer ainsi immobile. Elle rentre par l’escalier dp Mme l’Abbesse
afin de iie rencontrer personne. Elle longe les cloîtres où la clarté du milieu du jour se voile, prend un air recueilli. Un bruit de voix pousse la jeûne fille plus avant, vers le côté du nord où l’on ne pénètre pas. Là, tout est ; silencieux. Et ses yeux errent machinalement sur le mur qui lui fait face* sur l’inscription qui s’effrite, presque illisible déjà, àu-desSus du cadran solaire :
Hæc præteribunt ; et lumen pennanebit (
Elle l’avait cherchée, on s’en souvient, dès son retour à l’Abbaye; mais c’est comme un ; soulagement de la relire, aujourd’hui, dans les tourments qui la pressent. Ces tourments | passeront; et elle aussi passera Comme toutes celles qui ont lu cela ont passé, avec leurs soucis et leurs inquiétudes d’un jour. Cette i abbaye vide souligne la parole du Livre, la première partie de cette parole. Tout est passé; mais nul ne sait si en quittant ce monde caduc, les moniales ont trouvé ce qui ; demeure, et la Lumière qu’elles ont préféré à toutes les lueurs d’ici-bas. Claude se rap*
CHÀPÎTRE Vlll
pelle un mot de sœur Claire sur Jésus-Christ :
« Celui pour lequel j’ai choisi d’attendre »... C’est cela. Les vies, ici, dans le cloître s’orientaient dans le sens d’une attente volontaire. Un grand leurre, peut-être une folie? Soit. Mais logique pour qui croit, bien plus que la sagesse tempérée d’Abrham... Et même, en approfondissant, ces vies sont la réponse la plus logique à la question du Maître : « Qui dites- vous que je suis? » — « Vous êtes Dieu. Et nous vous préférons à tout, comme vous le demandez à ceux qui veulent. »
Quelle ironie a placé Claude dans une demeure où tout la maintient en face du grand problème et l’oblige à y ramener ses pensées?
Claude revient dans sa chambre. La fraU cheur qu’elle y trouve lui fait du bien; mais,
LES AUTELS ÏMORTS
à son étonnement, Gautrande entr’ouvre la porte du cabinet de toilette, l’air pressé :
Je range vos affaires de bonne heure, mademoiselle. Je vais à Saint-Gervais.
— A Saint-Gervais? demande Claude distraitement. Pour le courrier ?
— Je le prendrai. Mais je n’y vais pas pour ça. M. le curé réunit les trois paroisses pour le Chemin de Croix.
— Pourquoi? interroge la jeune fille au hasard.
— Pourquoi ? Mais c’est le Vendredi Saint, le jour où Notre-Seigneur est mort!...
— Je sais bien ce qu’est le Vendredi Saint, observe Claude en haussant légèrement les épaules. Mais j’ignorais que ce fût aujourd’hui. Avec cette guerre, on oublie tout.
Avec la guerre ou sans la guerre, gronde Gautrande, il n’y a pas plus païen que vous, ici : ni messe, ni communion, ni carême, ni rien. Mademoiselle voulait de la viande, ce matin ! Comme je lui ai dit : « Vous la cuirez vous-meme si ça vous va. » Personne n’a tué