‹ Auteurs et livresChapitre 10 sur 21 · JULIETTE LAMBER · texte numérisé non relu

JULIETTE LAMBER

la misère. En leur ouvrant des routes, on leur ferme des abîmes. Je vais plus loin : dans les régions mômes de radministration et de la science, plus d'une place pourrait être dignement occupée par elles. Jo demanderais assez volontiers, avec madame Lamber, à nos Facultés des femmes sérieusement instruites, des femmes-docteurs, de* vant qui la jeune femme et la jeune fille pourraient sans rougir dévoiler leurs maux. J'admettrais dans chaque commune, à côté du maire, une femme investie de la tutelle des pauvres et des plus hautes fonctions de la charité : un autre vœu de Tauteur* Mais la femme accessible au môme titre que Thomme à toute fonction dans la société, la femme juge ou juré, comme le demande expressément madame Lamber, la femme législa* teur ou général I oh, non! madame Lamber veutelle savoir pourquoi ? La femme ne sera pas juré, parce que les affaires à huis clos, qui jouent un rôle si considérable dans les assises du crime, mettraient sa modestie à une insoutenable épreuve. Elle ne sera pas député, parce que Tépreuve serait pour les hommes qui risqueraient de pencher de son côté sous l'empire d'une autre sédu.ction que celle de la raison et de l'éloquence. Elle ne sera pas davantage soldat. Madame Lamber, il est vrai, ne parle pas de cela. Elle a d'ail-

164 AUTEURS ET LIVBES

leurs le bon goût de ne pas aimer la guerre. Mais si une femme se croit des aptitudes guerrières et s'il lui plaît de guerroyer sans craindre les froissements de la môlée et au risque de faire tuer d'aventure deux personnes en une seule, faudra-til, en vertu de ce principe absolu, qu'aucune carrière ne doit être fermée à Tactivité libre de la femme, donner un fusil à Tamszone et Timmatriculer dans un régiment?

Oui, il y a plus d'une amélioration à introduire dans la condition comme dans l'éducation des femmes ; et l'on peut rendre plus considérable et meilleure l'influence qu'elles exercent dans la société. Seulement, il importe de le répéter, cette influence, elles l'exerceront toujours mieux pour la société et pour elles-mêmes d'une manière indirecte, par la famille, par le foyer et par le salon, que par une intervention directe dans la vie publique. Il faut craindre surtout, quand on réclame pour la femme de nouvelles libertés, d'en demander qui la forceraient d'abdiquer ses gr&ces essentielles de modestie et de pudeur, lui enlèveraient le charme qui la fait aimer et qui est justement la source principale de sa puissance (1),

(1) J'ai donné ailleurs quelque développement à cette idée. Go pourra le trouver si Ton veut dans mon volume : Impressions littéraires Ji propos des Femmes de la BévoluHon, de M, Miclielet.

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J'ai dit siDcèrement ce que je pensais du livre et des idées de madame Lamber^ je ne lui aï point fait de réclame. J'ai cru donner ainsi une marque sérieuse de considération à son talent en fleur, et répondre comme elle le désirait certainement, sans flatterie et sa&s faiblesse, à la loyauté et à la droiture que j'ai goûtées dans ces écrits.

Que l'auteur des Idées antiproudhoniennes me permette encore un conseil. Je voudrais le voir désormais s'exercer à quelque œuvre d'imagination, à quelque étudç historique ou morale. S'il persiste dans la métaphysique et dans la polémique philosophique et sociale, je l'adjure de prendre un pseudonyme masculin. Ces gros mots d' entité ^ d'antinomie^ de critérium^ et le reste signés « Juliette » semblent une tache d'encre sur une lèvre virginale, d'affreuses lunettes sur des yeux bleus comme un ciel de printemps. Fi de la polémique qui entraîne à des mouvemenis oratoires tels que : ii Mordieu ! » ou à rire tout haut de cet aphorisme proudhonien a que la première fonction de l'homme et de la femme associés dans le mariage

est de produire la Justice ! » Mais dans ce cas, il

faut signer « Jules. » Madame Lamber a pris pour épigraphe^ dans son duel contre le redoutable M. Proudhon, le mot de la Genèse : a La femme écrasera la tète du serpent et il lui mordra le

IGO ACTECRS ET U?RES

talon. «Il lui mordra le talon! C'est imaverlissement qui me détournerait^ si j'étais femme, de prendre la plume du combat. La femme n'est pas faite pour la lutte : elle en rapporte toujours quelque meurtrissure, quelque cruelle ou galante mor* sure. Et même quand elle fait sentir sa force au serpent, le serpent profite de ce qu'elle lui écrase la tète pour mordre son petit pied rose et victorieux.

EMILE DESGHANEL ^'>

Med culpâ! Les auteurs pressés n'ont pas de bonheur avec moi. A la vérité, il en est qui me font parfois entendre, non sans aigreur, que j'ai laissé refroidir leur succès , tandis que l'ouvrage paru en effet depuis un certain temps est encore et sera toujours neuf pour le public et vierge de tout lecteur. Mais tout autre est M. Emile Deschanel et tout autre aussi son livre : c'est pourquoi j'ai du remords.

Voilà plusieurs mois que ce livre a paru et que j'en voulais discourir. Hélas I l'homme propose, et ma foi, M. Deschanel l'admettra bien, c'est peutêtre, sans compter nos autres maîtres , le tempé-

(1) Physiologie des Ecrivains et des Artistes, ou Essai de critique naturelle,

rament et le corps qui disposent. Critique retardataire, je ne dirai pas à l'auteur qui s'est montré patient : Patiens quia œternus; je lui ferai mieux qu'un compliment, je dirai la vérité, c'est que son Essai de critique naturelle , un des plus agréables volumes de critique et de curiosité littéraire qui aient paru depuis longtemps, n'avait besoin de personne pour faire son chemin, qu'on le lit encore, et que je pourrais attendre bien davantage sans qu'il fût trop tard pour en parler.

L'étroite liaison du corps et de l'âme, distincts d'essence, suivant la croyance générale, mais formant ce que Bossuet lui*tn6me appelle c un tout naturel , n tel est le point de départ qui a fourni à M. Deschanel son idée et son livre» L'ftme agit sur le corps, tout le monde l^admet, mais le corps aussi agit sur T&me et doit avoir une in- JBuence sur les productions de l'espHt* Voilà le point que l'auteur s'applique à niettre en lutnière et à développer.

« Je me propose simplenient , dit-il i de Caire voir par un certain nombre d'exemples et de f$iits (ajoutons pourlui àraided'unequantitéëgalfed'esprit) comment on peut et on doit reconnaître dans une œuvre de style ou d'art, non-seulement lesiècle où elle a été produite, mais aussi le pays, le climat, la race à laquelle appartient l'auteur, puis l'auteur

£XiIJB deschanël 171

lui-même , et son sexe peut-être, mais Irès-^certaînement sa complexion « son tempérament , son humeur et qui sait ? sa santé bonne ou mauvaise, à plus forte raison son caractère, son éducation, ses habitudes, spn état et sa profession? n Et il ajoute :

« Paradoxes^ suivant les uns; banalité, diront les autres. Renvoyons ceux«ci à ceux-là et laissons-les s'accommoder entre eux. d Ce ne serait peut-être pas si mal aisé que le croit M. Deschanel. Si vous énoncez cette proposition que dans l'organisation humaine le corps n^est pas sans action sur l'âme : vérité banale. Mais si vous faites un livre pour donner à cette proposition plus de valeur qu'elle n'en comporte, si vous illustrez, si vous exagérez ce côté de vérité en laissant l'autre dans l'ombre : paradoxe.

Celui de M. Deschanel est développé, il faut en convenir, de la façon la plus piquante. On le voit opérer. A la façon d'un cbiromancien qui prend la main dont il va déchiffrer les lignes, le critique prend une page* d'un auteur, et sur cette page il ausculte l'écrivain, raisonne sur son sexe, son âge, sa complexion, ses goûts, et aussi, heureusement, sur sa littérature .

L'influence des circonstances physiques sur la pensée, dans une certaine mesure, est peu contestable, et j'ai si peu envie de la nier et de catéchiser

ilè AUTEURS ET LIVRES

au nom de rftmc à la façon de ce que M. Deschanel appellerait un philosophe de cahier, que si je ne me retenais J^ajouterais plutôt des remarques à Tappui de sa théorie. En dehors même des preuves générales, et elles abondent, qui n'a noté par soi-môme de ces faits particuliers, de ces circonstances où l'on a senti l'&me mise en branle par le corps d'une façon si étrange que nos meilleures croyances en sont véritablement inquiétées? Avez-vous remarqué, par exemple, comme le mouvement de la voiture, influence toute matérielle, est favorable au travail du cerveau ? On compose, on projette , on invente. Les idées et les images se mettent en mouvement avec les roues, elle s'éveillent en foule, elles vont, viennent, s'agitent, se choquent, se combinent. C'est comme un remue-* ménage de pensée ébranlée par les secousses du véhicule. Il y a quelque temps j'eus l'occasion d'une expérience analogue, où la matière jouait un rôle surprenant. Gomme je sonnais àla porte d'un ami, il me vint une réflexion ou plutôt les réflexions que j'avais faites dans le trajet se résumèrent en une pensée qu'avec une paternelle bienveillance je trouvai vive et frappante, et je me promis de l'écrire en revenant à la maison. Ayant négligé de le faire, je m'efforçai vainement, au bout de quelques jours, de me rappeler celte pensée. Je procédai

méthodiquement , cherchant dans ma mémoire les circonstances, le jour, Theure où cette pensée m^avait frappé; enfin, me retrouvant en souvenir à la porte de mon ami, cette porte et Timage de ma main tendue vers la sonnette me rendirent le souvenir de ma pensée. Je sais bien que les philosophes auront un nom pour cela. Cela ressemble à ce qu'ils appellent a association des idées. » Le nom est majestueux, mais il n'explique pas le fait étrange : l'image concrète et matérielle d'une sonnette et d'une porte évoquant l'idée immatérielle! Ce qu'était cette idée, je ne le sais plus; à coup sûr, elle offrait moins d'intérêt et donnait moins à songer que ce phénomène qui me la faisait retrouver. On peut multiplier ces exemples. Eh bien 1 tout cela est égal. Si l'observation nous montre à quel point l'âme dépend souvent du corps, il faut fermer les yeux pour ne pas voir à quel point elle peut se manifester libre et souveraine et n'empruntant rien qu'à elle-même.

Nulle part la puissance de cette mystérieuse essence n'éclate en traits plus visibles , plus éblouissants que dans les œuvres du génie. Et je ferai une objection qui porte non sur la vérité relative, mais sur l'importance qu'on peut attacher à ces théories physiologiques, telles que la démonstration entreprise par M. Deschancl, quand on l'ap-

plique aux productions de l'esprit. Autrefois on cherchait dans une œuvre ce qu'elle contenait d'esprit, d'imagination, de génie, jusqu'à quel point elle se rapprochait, dans les régions de l'art , de l'idéale beauté; aujourd'hui on veut y découvrir quels nerfs avait l'auteur et comment il se nourrissait. Gela peut-il servir h quelque chose et où est l'intérêt? De telle œuvre vous pouvez conclure tel sol, tel tempérament, je le veux bien ; mais que m'importe? C'est tout au plus affaire de curiosité, Ah ! si la réciproque était vraie ; si de tel pays, de telle complexion vous pouviez conclure telle œuvre, à la bonne heure I la découverte serait féconde, et pour avoir des chefs-d'œuvre, on n'aurait qu'à les planter. Hélas I pourquoi est-ce impossi'ble ? C'est qu'apparemment il se place entre le terroir , le tempérament, toutes les circonstances extérieures , et l'œuvre , une toute petite chose sans laquelle l'œuvre ne serait pas produite, une force qui échappe à la physiologie, un je ne sais quoi toutpersonnel et qui pourrait bien servir, d'aventure , à démontrer l'existence de l'âme. Bonne physiologie ! A n'en pas douter, Saint- Simon est bilieux. « La bile, dit M. Deschanel avec expression, colore à l'excès le style prodigieux de ce rageur secret, tout comme elle inondait le dessous de la peau de son visage étrange. » Mais

j*ai connu, je connais des gens qui ont amasse autant de bile et d'ambition, ayant aussi des yeux ardents et le teint jaune, « deux charbons sur une omelette, -» disait le régent. J'attends leurs Mémoires. Je suis sûr qu'ils ne feront pas de tort h ceux de Saint-Simon.

Au style de madame do Sévîgné, en m'aidant un peu de ce que je sais d'elle, je devine avec M. Deschanel une Bourguignonne aux yeux brillants, portant sur le visage les roses de la santé. Et je veux bien trouver un certain rapport entre sa naissance, sa complexîon et son florissant génie. J'ajoute seulement que cela ne m'en donne point du tout la clef. J'ai gardé une lettre touchante d'une Bourguignonne que j'ai connue aussi resplendissante de santé. Oh 1 la belle nourrice et la brave lettre I J'avoue pourtant qu'elle ne ressemble pas du tout à celles qu'adore et qu'édite M. de Sacy.

Aux longs plaidoyers des pièces de Corneille, je puis bien deviner qu'il est Normand, le pays des « plaideries. » Mais le souffle héroïque, l'éclair sublime, de quel ciel lui viennent-ils? Rabelais, « prêtre de la dive bouteille,» est Tourangeau , je n'en doute pas en le lisant, surtout quand on me l'a dit; mais Descartes, prêtre de la pensée abstraite, est né aussi dans la plantureuse Touraine. Il est vrai que M. Deschanel, qui n'est pas à court

pour si peu, répond : « Il a écrit sous le ciel voile do la Hollande. »

N'insistons pas. J'aurais Taîr d'argumenter, et j'aurais tort, car M. Deschanel, lui, no dogmatise pas. Il avertit lui-même le lecteur. On voit bien qu'il n'est pas dupe de la physiologie, et quelque part il se moque avec beaucoup d'esprit, sinon de logique, de cette £ameuse déGnition : « Le génie est une névrose. »

En résumé, si, en fermant le livre de M. Deschanel, on entreprend de lui appliquer son thème, on se dira : Il est bien de son époque, ce critique a naturel. » Il aécrit en même temps que M. Taine, je le devine, il se régale des pièces du fils Alexandre Dumas, ot de vous aussi, poète relaps, non sans regrets, vous l'avouez, ô spirituel Sainte-Beuve! C'est un sceptique qui passerait plus volontiers pour matérialiste que pour mystique et superstitieux. II n'aime pas à se repaîlro de chimères. Est-il bilioso-nervoso-lymphatico-sanguin ? Je ne sais. A coup sûr, il a le tempérament des causeurs aimables, et, sous prétexte de physiologie et de critique naturelle, il fait l'école buissonnière, avec beaucoup d'agrément, à travers lalittérature ancienne et moderne, avec la plume alerte et spirituelle d'un enfant de Paris et à la façon de Montaigne, qui était pourtant du Périgord.

LE PHILOSOPHE INCONNI]

La philosophie mystique et le xnn* «iècle, Qu premier abord , voilà deux noms qui sem«blent jurer Tun avec l'autre; l'esprit s'étonne de leur aceouplement. Rien de plus réel cepen*» dànt et rien de moins fortuit que cette rencontre du mysticisme et du siècle de Voltaire, Un peu de réflexion fait cesser la surprise de les trouver réunis. Le matérialistiie lui-même , s'il ne dotine pas la main au mysticisme , rappelle sans le vouloir, et cette fleur du divin amour qui a des racines surnaturelles dans Tâme huimaîne, qui est 4e tous les temps , de toutes les races , qui fleurit

(i) La PhUosophie mystique en France à la fin du xvii® siècle i — Saint-Martin et son maître Martincz Pasqualis, par M. Ad. Franck.

180 AUTEUAS ET LIVRES

SOUS toutes les latitudes , semble s* épanouir îusletement plus vivace dans quelques cœars aux époques de révolution où tout est nié et mis en question. La société tremble sur ses bases; Vcglise est déserte, les temples croulent; il n'y a plus de sanctuaires. Elle ouvre alors , la fleur miraculeuse, son calice solitaire; Tftme éperdue, qui a soif d'espérance j d'amour , de certitude, s'y réfugie comme dans un abri et s'enivre de parfums sacrés.

Mais qu'est-ce au juste que le mysticisme? Quel est son rôle dans l'histoire de la religion et de la philosophie ? « On peut dire, écrit avec une spirituelle justesse M. Franck, que la religion est au mysticisme ce que l'amour réglé par le mariage est à l'amour libre et passionné. » Le mariage sans doute suppose l'amour (il devrait le supposer du moins), mais il lui impose des rites, des règles et des devoirs. De la même manière , la religion enferme l'amour divin dans un cercle de dogmes, de traditions, de discipline. Le mysticisme, lui, brise cet étau , comme il secoue tout ce qui gène son brûlant essor vers l'objet divin de son amour. Ainsi qu'il touche à la religion, il confine à la philosophie. Il est à elle ce que la passion est à la raison. « Il faut à la philosophie, dit M. Franck, des faits réfléchis par toutes les consciences , des

raisonnements à l'abri de toute objection. » Le mysticisme n'est pas si exigeant. Les accidents les plus personnels, jusqu'à ses visions, ses hallucinations, il les accueille comme des preuves. Mais si le mysticisme se distingue fort , on le voit , de la vraie philosophie , c'est-à-dire de celle qui ne s'appuie que sur l'évidence ou la force de la démonstration , ne soyez pas pour lui trop dédaigneux, ô vous qui philosophez! Combien de philosophes sont des mystiques sans le savoir ! Et que M. Franck me pardonne, car mon instinct et mon désir me maintiennent moi-même dans cette école spiritualiste dont il est un des mattres. Qui dira, par exemple, ce qu'il entre- de sentiment préconçu, de foi préalable , d'évidence personnelle, de belle folie mystique, en un mot, dans les arguments démonstratifs d'un spiritualiste convaincu ?

On ne peut reprocher à M. Franck d'avoir montré trop de dédain pour ce voyant qui a nom Saint- Martin et qui signait ses ouvrages : le Philosophe inœnnu. Il s'est plutôt exposé au reproche contraire. Dans un volume qui a pour titre principal La Philosophie mystique à la fin du XV IW siècle, on s'étonnera peut-être de ne rencontrer qu'une étude particulière sur ce penseur et quelques recherches nouvelles sur son maître, plus obscur,

iSâ ADTEURS ET UYRES

Marlincz Pasqualis. Pour justifier le titre de Touvrage, ce n'est pas assez peut-être de rappeler d'an mot Mesmer, Gagliostro, Lavater, Swedenborg, Jacob Bœhm, qui exerga sur Saint-Martin une si grande influence, et les autres chefs de sectes mystiques à la fin du siècle dernier. La plupart de ces illuminés, il est vrai» n'étaient pas nés Fran • çais, mais leur action s'est exercée en France; plusieurs sans doute étaient des théurgiens, des mystagogues plutôt que des philosophes mysiiques dans le sens élevé du mot, mais Saint-Martin lui-môme a versé dans le merveilleux grossier où tombent plus ou moins presque tous les mystiques.Lui aussiétait maçon dans les sciences occultes, encore qu'il tint ces secrètes opérations pour du spiritualisme de Tordre inférieur. Quoi qu'il en soit, et cette observation faite^ à prendre en elle-même cette monographie de Saint -Martin, rien d'aussi précis, d'aussi claîr> d'aussi décisif n'avait encore été écrit sur ce théosophe singulier et sur ses doctrines. Une belle et très'^philosophique élude de M. Caro, un travail d'exégèse à un point de vue trop catholique de M» Moreau, un ouvrage savant et touffu, mais aussi un peu con-^ fus, du regrettable M. Matter, avaient précédé les recherches de M. Franck. Sans influeif sur son ibre jugement, ces études antérieures lui ont été

LE ]»fllU)60PHE irgonhij ^83

sans doute de quelque profit : mais c'est à Saint* Martin lui-même que M. Franck demande le secret de Saint* Martin. C'est à ses ouvrages si peu connus, à quelques manuscrite inédit», et sur* tout & sa curieuse correspondance ayec Kircliber' ger, publiée pour la première foi0 en 1862 par MM» Schauer et Chuquet/ que le travail do notre savant collaborateur emprunte un véritable et original intérêt*

Saint-^Martin était né à Amboise^ en Touraincf

d'une famille noble, mais pauvre. Dès le collégei

à Pont-Levoy, il faisait ses délices de l'ouvrage

d'AbadiCi PAfi de se ccfntudire soi-même. A ce choix

singulier de la part d'un enfant^ se révélait la vo^

cation du futur « Robinson de la spiritualité, »

comme il s'est un jour appelé lui«même« Aussi il

quitta bientôt la magistrature^ où son père l^avalt

contraint d'entrer^ et oui si assidu qu^il fût à Tau*

dience, « il n'avait jamais pu savoir qui gagnait ou

perdait le procès» » et il abandonna de même lemé^

tier des armes qui n'était pas fait paur sa délicate

organisation* Dieu^ disait-il, ne lui avait donné un

corps « qu'en projet. » Ce fut par des ofiiciers du

régiment de Foix, dont il fit quelque temps par^

tic, qu^il fut affilié à la secte maçonnique dont

Martinez de Pasqualis était le chef reconnu* Il as^

sista, dans cette loge mystérieuse^ à des opérations

184 AI]TEURS ET LlYBES

ihùurgiques qui rétonnèrent un peu. «Et quoi! s'écriait-il, faut-il tout cela pour connaître Dieu?» G^est à partir de ce moment que cette âme tendre et pieusement exaltée, à qui il fallait Dieu, entra définitivement dans les voies de la < spiritualité, » livré pour toujours à la méditation, à la spéculation philosophique et religieuse, seule carrière qui pût lui convenir. Si c'était une carrière, au sens positif du mot, il ne s'en inquiétait pas. « C'est un grand tort aux yeux des hommes, dît-il finement quelque part, que d'être un tableau sans cadre^ tant ils sont habitués à voir des cadres sans tableaux. » La vie de Saint-Martin fut simple et sans grand accident extérieur. Elle traversa cependant les orages de la Révolution et les jours néfastes de la Terreur. Mais, au milieu même des plus terribles bouleversements, il vécut, avec une naïveté inexprimable, cantonné dans sa pensée, dont les fluctuations, les ardeurs, les visions sont tout le drame. Et s'il eut le bonheur d'échapper, en ces jours d'épouvante, aux dangers dont il était menacé, il s'en crut préservé par une faveur spéciale de la Providence qui avait des vues sur lui et avec qui il était en commerce familier : naïveté orgueilleuse assez commune aux mystiques, à ces humbles et innocents amoureux de Dieu.

On peut noter pourtant quelque trace publique

de rexîstenco do Saint-Martin. Il fut porté par l'Assemblée nationale sur la liste des noms parmi lesquels on devait choisir le gouverneur du Dauphin, en compagnie de Sieyès, de Condorcet, de Bernardin de Saint- Pierre, ce qui indique qu'il jouissait alors d'une assez belle célébrité. Plus tard, en 1794, il se souvint de cet honneur pour lequel il avait été proposé, un jour qu'il montait la garde devant laprison du Temple où le malheureux enfant royal avait reçu définitivement pour gouverneur l'infâme Simon. Une fois dans sa vie, Saint-Martin accepta une fonction, et donna pour un jour un « cadre » au « tableau. » Membre de l'Ecole normale, fondée par la Constitution de l'an III, il y combattit publiquement la philosophie à la mode dans la personne de Garât, et put se vanter, dans ce combat dont le succès fut pour lui, d'avoir, nouveau David, frappé Goliath au front. Malgré ce succès, l'influence de Saint-Martin fut médiocre sur ses contemporains. Ce qu'il put en avoir vient de lui-même, de sa personne et de ses entretiens plutôt que de ses livres indigestes et obscurs, remplis de ce jargon parlîlier que chaque mystique invente pour son usage, et dont il faut trouver la clef. On lisait peu, et sans trop les comprendre, son Ministèi^ede l'Homme- Esprilf et son livre : V Homme de Dieu et le Croco-

186 iUTEVaS ET LIVRÉS

rfi&, poème éplco-magique en prose et en vers, satire allégorique et froide dirigée contre la philo Sophie du temps. Mais la singularité de ses opi* nions, son esprit élevé et la douceur charmante de son caractère le firent rechercher do quelques personnages considérables par leur rang, dans Tintimité desquels il vécut, tels que le duc d'Orléans, le maréchal de Richelieu, la duchesse de Bourbon, un monde qui ne lui ressemblait guère, mais qui était curieux de lui par contraste^ et ou il se plaisait volontiers, peut-être par un esprit semblable de curiosité, a J'abhorre Tesprit du monde, disaitil, mais j'aime le monde et la société. » C'est dans oe cercle choisi qu'il exergait son action. Les femmes surtout l'attiraient : elles font moins d'objections aux mystiques, Il était devenu un peu le directeur spirituel de plusieurs que son esprit et son cœur avaient captivées, puisque de son « projet de corps » il ne faut point parler. L'esquisse devait en être pourtant assez réussie, et on peut croire que ses yeux a doublés d'âme, » comme disait sa meilleure amie, madame de Bœckel, ajoutaient quelque empire à sa philosophie. Lui ne s'engageait jamais trop avant, et son cœur tendre, mais « né sujet du royaume évangclique, » demeura toujours assez tranquille au milieu des feux terrestres qu'il avait allumés, a Quand

j'ai aimé, disait-il, plus que Dieu, quelque chose qui n'était pas Dieu, je suis devenu souffrant et malheureux; quand je suis revenu à aimer Dieu plus que toute autre chose, je me suis senti renaî* tre, et le bonheur n'a pas tardé à revenir en moi.^ M, Franck s'est pris d'une véritable sympathie pour cette aimable et douce ligure de Saint*Martin. Il en a tracé sans mièvrerie, avec délicatesse, un portrait des plus intéressants dont il a rehaussé et perfectionné la ressemblance par des citations caractéristiques^ empruntées^ comme nous l'avons dit, à Saint-Martin lui-même, à ses ouvrages et à sa correspondance. Dans la seconde partie plus sévère de cette étude savante, il a analysé et ramené à quelques points clairs la doctrine enfouie dans les écrits obscurs du philosophe illuminé. En le commentant, il le juge. Sa saine discussion avec Garât sur la formation de la parole et la nature de la pensée, où Saint-Martin se montre éloigné des idées de de Bonald presque autant que de celles de Condillac, ses considérations sur la Révolution française, les explications providentielles qu'il en donne et d'oti sont sorties, M, Franck le prouve, les sombres théories de de Maistrc, son système général de Vémanation^ de la chute^ de la réintégration^ qu'il avait reçu de Martinez, le kabbaliste portugais, sont, dans l'ou-

vrage qui nous occupe, l'objet de chapitres de l'intérêt philosophique le plus élevé. Ramener la nature et Thomme à leur principe, qui est Dieu, tel est le point capital de la philosophie de Saint- Martin, que M. Franck a parfaitement fait ressortir en montrant les dangers de cette doctrine si haute en apparence. Il a très-bien expliqué le christianisme libre de Saint-Martin, christianisme dont le catholicisme n'était que le « séminaire » pour cet indépendant. Je ne suivrai pas M. Franck dans les discussions auxquelles il se livre sur tous ces points, et qui ont mieux trouvé leur place dans le Journal des Savants, où elles ont paru d'abord, qu'elles n'offriraient d'attrait à cette place. Mais je louerai l'auteur de n'avoir lui-même discuté de Saint-Martin que ce qui valait la peine d'être discuté, et d'avoir su si bien, dans ce mélange singulier de métaphysique et de rêverie, séparer l'or pur de l'alliage, en arrachant à la nuit quelques traits de beauté originale. La solide fermeté de son jugement a préservé l'auteur du danger de s'enivrer de l'objet de son étude, de devenir sa proie et de lui passer ses folies. S'il a mesuré trop large la part de Saint-Martin parmi les illuminés du xvai* siècle, il l'a bien jugé en lui-môme. Il a achevé de faire connaître, sans se méprendre sur sa valeur totale, ce qui méritait d'être connu de

LE FIlILOSOPli£ INCONNU 489

ce philosophe singulier qui n'a pas de rang dans la philosophie, âme tendre, moraliste élevé et pur, penseur souvent profond, souvent puéril et halluciné, dont Voltaire s'était moqué peut-être un peu vite, mais dont, en bonne justice, les écrits obscurs mériteront toujours, à bien des égards, cette signature modeste qu'il s'était donnée : le Philosophe inconnu.

Les Odeurs de Paris sont devenues un des bruits de Paris. Si Ton mesurait le mérite d'un ouvrage au tapage qu'il a fait en venant au monde, Fauteur aurait le droit d'être fier. Au moment où ce bruit trop prolongé va enfin s'éteignant, avant que le livre qui Ta soulevé soit repris par la nuit et le silence, la minute est peut-être bonne pour essayer de rendre compte de ce succès et de ce livre, ou plutôt pour leur faire leur compte sommaire à tous deux.

Les Jours de carnaval, quelque triste mardi gras ou jeudi de la mi-carôme, souvent, au milieu de l'indifférence et du dédain des promeneurs paîsi-

(1) Les Odeurs de Paris.

bles, s'élève une clameur. C'est quelque masque hétéroclite, accoutré d'une manière sauvage d'oripeaux de couleurs violentes, armé de son cornet à bouquin et d'un gourdin, suivi, acclamé ou hué, on ne sait, par un cortège de gamins auxquels il adresse, sans s'arrêter , des sarcasmes de carrefour, d'indécentes facéties, et par-ci par-là distribue des coups de bâton. Il peut croire qu'il a du succès. Eh bien I il me semble que le bruit que nous avons entendu est assez semblable à ce charivari de carnaval, à ce vacarme assourdissant de trompes, de cris, d'apostrophes injurieuses, d'acclamations, de huées et de coups. Ici et là il y a des gens qui ne veulent pas être battus et qui regimbent sous les horions auxquels leur prochain applaudit avec enthousiasme, en éclatant de rire. II y a aussi quelque jeunesse battue et contente. Le gourdin résonne sur les épaules de ces jeunes gars, et, comme ils débutent dans le monde, ils sont fiers que leurs épaules fassent du bruit. Us sont glorieux, parce que l'homme au bâton les a distingués, et, s'ils reçoivent de lui quelque coup de pied, cela les fait s'incliner en avant et remercier, et se joindre au cortège et ajouter au

bruit, « Gacographes, » hurle l'homme, « histrions,

galopins, encriers pestilentiels, longues oreilles,

LOUIS VEriLLOT 195

mon garçon, jocrisses, pauvres petits 1 » Et de rire, et quelques-uns de dire : Quel homme fort ! Lesgrands journaux, que Tancien rédacteur de VUnivers désigne sous le nom de « grosse presse, » se sont tus d'abord et ont peu fait pour le succès : ce sont surtout les journaux littéraires du petit format, ceux que M. Veuillot baptise • les feuilles de joie, » qui, sans se fâcher autrement de cette flétrissante dénomination, ont battu naïvement le tambour et organisé un joyeux tintamarre autour de cette production nouvelle de Tauteur des Libres Penseurs. M. VeuîUot fouaille leurs rédacteurs en masse et en particulier; il les coifte du sobriquet collectif do boulevardiers . Ils sont ravis de la coiffure et essayent de faire entrer le nom dans la langue française. Quelques-uns (car il y en a qui ont du talent et de la dignité) ont fait mine de se révolter; maïs il leur a fallu éteindre leur feu. M.Louis Veuillot, qui siffle tout le monde, mais qui n'aime pas plus qu'un autre à être sifflé, a eu soin, en homme habile , de se réserver des intelligences dans la place. Il a déclaré que J..., qui Tadmire et qui protège aussi la religion, est un critique « d'un jugement délicat. » Il connaît la nature humaine, et acompte, sans se tromper, que J... engagerait ses amis insultés à pardonner et à crier avec lui, sept fois par semaine, dans le journal dont il est le

196 AUTEUBS ET LIVRES

rédacteur en chef, que M. Louis Veuillot a beaucoup de talent.

Je voudrais appliquer un jugement moins délicat, sans doute, mais sincère à ce livre dont j'ai analyse le bruit. Je le puis faire du moins en toute impartialité, nec injuria nec beneficio congnitus. Je n'ai pas regu spécialement de coups de bâton de M. Veuillot, et il ne m'a pas offert de son jus de réglisse.

Quelques mots suffiront.

Si l'on me parle du talent de M. Louis Veuillot, je ne suis pas plus qu'un autre un mécréant. J'ai lu souvent de lui, et dans ce livre même on rencontre çà et là des pages d'une assez belle encre; il tire de son encrier religieux des tempêtes artiflcielles qui ne sont pas sans quelque mérite; il sait sa langue, il sait surtout son La Bruyère, auquel il emprunte sans façons d'excellents tours. La violence que ses admirateurs prennent pour de la force, une sorte d'effronterie de langage cru et trivail ajoutent un pimenta sa prose. Souvent ce piment emporte la bouche, que M. Veuillot appellerait autrement, car il brave, lui, Thonnèteté dans les mots en parlant français. Un jour, l'éminent écrivain dont les lettres et la philosophie regrettent la perte, M. Cousin, disait en souriant à un journaliste de ses amis, délicat et trop fin peut-

LOUIS VETJTLLOT 497 '

ôtre pour la polémique courante : « B.., soyez grossier. » — Voilà un conseil que ne lui eussent jamais inspiré les écrits de M. Veuîllot. II s'est fait, de la violence et de la grossièreté, des Muses qui l'inspirent naturellement, et souillent ses meilleurs dons d'écrivain.

Ces dons, que nul ne conteste, transparaissent pourtant moins que de coutume dans ce pamphlet, qui a fait plus de bruit que tout ce qu'a écrit M. Veuillot I Le fléau des libres penseurs s'y montre visiblement fatigué. Il frappe plus que jamais avec brutalité à droite et à gauche ; mais le souffle manque. Et d'abord il ne faut pas chercher grand art de composition dans ce livre : cela tient à la manière dont il a été formé. On sait que M. Louis Veuillot n'a plus de journal à lui. 11 a subi dans toute leur rigueur les conséquences du régime qu'il se réjouissait de voir appliquer à la presse, se croyant sans doute lui-même inviolable. Dans une satire en vers, car il distille aussi, et dans ce volume môme, l'injure en vers, il disait :

« Par bonheur la patrouille a fermé la boutique. »

Ce bonheur est arrivé depuis à M. Veuillot. La feuille où il appelait la force au secours de sa vérité à lui contre la vérité des autres, c'est-à-dire contre la liberté de penser et d'écrire a été supprimée. Il

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n'a pas été jusqu'à présent autorisé à en fonder une autre. N'ayant pas de journal, il a fait comme s'il en avait un. Au jour le jour, sous rimpression du moment, il a épanché ses colères sur les hommes et sur les choses, sur notre littérature, notre science, nos divertissements, nos mœurs, dans une suite d'articles qu'il a pris la peine seu« lement de réunir en chapitres de livre, et il en a composé ce bouquet qui n'est pas, en effet, « aux mille fleurs, » et qu'il a appelé les Odeurs de Paris. L'inconvénient (il est assez grave pour un livre satirique) de cet assemblage d'articles écrits à différentes époques et dont quelques-uns remontent assez loin, c'est que le bouquet manque de fraîcheur. Vous cherchez, par exemple, ce que M. Veuillot pense de M. Sardou, l'auteur à la mode; il n'en dit pas un mot; il en est toujours à Scribe, et s'acharne à trépigner sur cet écrivain déjà démodé, dont le talent pourtant fut incontestable et le caractère justement honoré. Il faut dire que M. Veuillot, qui sait sans doute où il mourra, reproche amèrement à Scribe, et ne peut pas lui pardonner d'être mort dans un fiacre, sans avoir eu le temps de se préparer à paraître devant Dieu. C'est avec cette indulgence que M. Veuillot s'y prépare. J'ai critiqué la composition de l'ouvrage et l'odeur un peu rancie qu'il exhale. Voilà un

LODIS VEUILLOT 499

échantillon qui peut faire juger assez bien de sa qualité, voilà un exemple des coups que porte cet athlète prétendu si terrible ; des procédés de satire qu'il emploie dans le livre décousu qui nous. occupe et où se mêlent trop souvent, comme ici, un peu d'odieux et un peu de niais, sans qu'on puisse dire ce qui l'emporte. Ces procédés exigent aussi une forte petite dépense d'invention. Ils consistent, par exemple, à exhumer tout au long et à émailler d'italiques vengeresses, quelques vieux articles de petit journal, lesquels, par parenthèse, malgré cette censure, ne font pas trop mauvaise figure à côté de la prose du volume qu'ils grossissent.

D'autres fois il prend dans un journal ou une revue une étude sur un écrivain célèbre, en souligne par manière d'ironie les passages les plus flatteurs, et finit en insinuant gratuitement que c'est le philosophe loué qui a corrigé les épreuves de son propre éloge. Cette forte critique est accompagnée de quelques quolibets non pas contre la philosophie, mais contre le nez et le teint du philosophe. Et l'on se dit que, pour que le pieux écrivain hasarde, sans craindre que le ridicule s'ajoute à l'insolence, des personnalités de cette espèce, il faut qu'il soit au physique prodigieusement doué par la nature, que son visage soit singulièrement gravé à l'image de Dieu.

Je passe condamnation sur la manie de M. Veuillot de s'ériger en maître d'école et d'appeler devant sa chaire les plus beaux noms de la littérature contemporaine pour leur donner des leçons de français. C'est ainsi que Théophile Gautier lui fournit « un parfait exemple de mal écrire. » En revanche, M. Gautier reçoit ici, on le voit, un superbe échantillon de certaines façons d'écrire de M Veuillot. Il sait pourtant sa langue, l'écrivain des Odeurs; mais il veut parfois faire prendre à son style de grands airs et remaille de tournureslatines ou d'archaïsmes qui ne sont plus que des fautes prétentieuses.

Le pamphlet de M. Veuillot ne s'attaque pas seulement à la littérature, il se prend à tout, et il y a quelques traits meilleurs que ceux que j'ai cités dans ce parti pris de satire universelle. M. Veuillot a bien étudié nos chanteuses de café, il a bien rendu leur hoquet et leurs cyniques contorsions. Seulement, je ne sais pas trop pourquoi il leur a été si sévère, car il a, lui aussi, quelque chose de cet art populacier, et sa satire à fortes épices ressemble assez à ces chansons. Après les cafés concerts, M. Veuillot s'est infligé aussi, pour les juger, nos autres divertissemens semi-dramatiques, semi-licencieux ; il a mesuré de ses yeux contrits les jupes des figurantes de nos théâtres d'exhi-

bition, il a vu qu'elles étaients trop courtes, et trouvé que cela n'était pas bon. 11 attaque aussi la science, et, si les faibles traits qu'il dirige contre elle tombent à ses pieds, il faut convenir qu'il plaisante assez agréablement certains savants plus heureux dans leurs analyses chimiques que dans leurs analyses politiques.

Pourquoi cependant cette satire ne réussit-elle pas à émouvoir la société qu'elle prétend châtier ? Pourquoi est-elle sans autorij;é et sans portée ? C'est que l'esprit qui Tanime nous est étranger. L'écrivain qui fait ce procès à toute la société contemporaine et qui l'insulte n'est pas de son temps ni de son pays. Sa satire pourtant avait beau jeu. Nous portons en nous un idéal de beauté, de grandeur, d'honneur et de vertu qui nous rend sympathiques à toute insurrection satirique contre ce qui froisse dans le monde cet idéal, et le moment où notre génération s'agite dans le siècle n'est pas fait sans doute pour n'inspirer qu'une apologie L'esprit public diminué, le niveau des caractères abaissé, la soif des jouissances matérielles surexcitée, la prostitution insolente, les nouvelles à la main, le commérage et le roman vulgaire étouffant la voix du philosophe et du poète, on pouvait s'indigner de cela et de bien d'autres choses. Il yja pourtant encore dans cette société, ne soyons pas

^02 AUTEURS ET LIVAÊS . .

injustes, des choses dignes de respèc^au milieu de nos misères, des hommes à honorer^^des oeuvres à admirer, des exemples à suivre, de &p][>les espérances à soutenir. Et c'est ne pas chérir le bien que de confondre le bien et le mal dans la jnème haine, c'est enlever sa force à la satire que de-frapper tout pèle-môie, de ne pas distinguer la Vénus de Phidias de la Vénus aux carottes, de dénigre^ en même temps le poète immortel et les chanâop^.de Thérésa. Si pourtant cette satire université est fille de Totre amour du bien, si vous vou'le2( tout de bon relever les &mes, il faut encore» pour être non pas seulement entendu, mais écouté^ que vo' tre cri ressemble à celui qui sort des entrailles gémissantes de la société, et que Tespirit qui vous inspire réponde à ses aspirations. Or>.ig[oel est Tesprity en laissant de côté Tesprlt de rancune, qui a inspiré le livre de M. Veuillotl Son idéal est-il le nôtre, à nous, les hommes du xii« siè* cle ? Non, on le sait bien. Quel remède offre4-il à nos maux ? Quels parfums oppos^t^l à nos (( odeurs de Paris ? 9 Ce sont les parfums do Rome, de Rome qui n'est pas encore convaincue (nous l'avons appris ces ]ours*cî) que la terre tourne, et qui voudrait surtout Tarrêter dans sa marche en avant; 11 oppose à l'inquiétude de nos classes on* vrières la félicité du paysan du bon temps d'au*

trefois^que la Bruyère avait peint cependant sous des couleurs qui font frémir , comme une sorte d'animal effrayant et famélique , mais qui était heureux , selon M. Yeuillot, parce qu'il lisait (lisait-il ?) la Vie des Saints. Il s'indigne de voir dans les niches du Louvre, à côté de la statue de saint Vincent de Paul, des figures que l'Eglise n'a pas sanctifiées et qui n'ont été que des grands hommes, honnêtes gens. Voilà l'esprit qui anime M» Veuillot.

L'idéal de la société moderne est en avant, l'idéal social de M. Veuillot est en arrière. Bien audelà de Luther et de Calvin, il faudrait, pour le satisfaire, rétrggrader Jusqu'à cette époque de lumière où les bûchers éclairaient le monde. Et parce qu'on'refuse de le suivre, il crie que la littérature tout entière a du havini^me dans les veines; c'est beaucoup d'honneur pour M. Havin.Eh bien I nous affrontons volontiers les épithètes de M. Veuillot. Ses honnêtetés littéraires ne nous intimident pas. Ce n'est pas la littérature seulement c'est la société tout entière qui a dans les veines la Révolution, les principes qu'elle a proclamés^ les droits qu'elle a retrouvés dans la conscience humaine. La société moderne a rompu, dans son espérance au moins, avec le joug de toutes les op* pressions; elle a brisé déjà plus d'une vieille ser-

204 AUT£UaS £T LIVRES

vîtude, et elle croit à raffranchissement progressif de rhumanité. On a douté de la foi et de la bonne foi de M. Louis Veuillot. On n'a pas eu le droit de lui faire cette injure, provoquée par le ton souvent carnavalesque et toujours peu évangélique de sa polémique. Seulement, que M. Veuillot le sache, la croyance de son pays à la Révolution, c'est-àdire à la liberté, aux droits, au progrès, aux destinées de rhumanité, est aussi solide et aussi inébranlable que la sienne. C'est elle qui soutient les penseurs et les fait espérer dans l'avenir ; elle est entrée dans Tâme de la société tout entière. C'est pour cela que le livre de M. Veuillot, inspiré par les fureurs d'un esprit contraire, n'aura été qu'un bruit éphémère et sans portée, et qu'aucun bon grain ne lèvera de ces pages pleines des sarcasmes et des invectives de ce violent écrivain, le souteneur de la foi, le boulevard , pour ne pas dire, comme lui, le « boulevardier, » de Rome,

lî

Il y a six ans qu'ici, elle premier dans la presse (quand la critique a de ces bonheurs, on peut lui pardonner de s'en souvenir], je racontais les beautés de MiréîQj une idylle presque épique, née sous le ciel de la Provence, écrite dans la vieille langue des troubadours, et traduite en prose française, par son auteur, avec un art savant. Un poète de regrettable méraoire,Provençal aussi. M, Adolphe Dumas, s'était pris d'enthousiasme pour cette ravissante Mireille; c'est lux qui avait conduit à Paris la jeune paysanne, vantant partout le poème et l'auteur, et qui m'avait fait l'honneur de me les présenter. Je me déflais d'abord de son admira-

(I) CàlendaUf pouèmo nouvéa, avec traduction française en regard et portrait do TanteiiPy par Hébert.

tion; mais, après lecture, je la partageai et je le dis hautement Je ne restai pas longtemps seul, et, quelques jours après, une voix de poète souverain, Lamartine, dans un de ses Entretiens littéraires, salua le traducteur provençal d'un de ces applaudissements qui donnent la gloire.

M. Mistral, Fauteur de Mireille^ revient aujourd'hui à Paris et peut se présenter tout seul, son nouveau poème à la main, Calendau. Il ne craint même pas d'offrir, en tète du volume, à la curiosité d'un public désormais conquis, son portrait, finement dessiné par le peintre Hébert. Ce portrait rend bien du modèle la tête intrépide et jeune, bravement plantée sur des épaules robustes; pourtant le poète n'a pas cette expression de défl, de sombre et nerveuse ardeur que lui a prêtée l'artiste; ceux qui le connaissent regretteront de ne pas trouver dans cette image son clair et brave regard, qui n'a rien de farouche, son bon sourire confiant, en un mot sa vraîe physionomie de poète heureux.

Je n'ai pas envie de revenir, pour en rabattre, sur les louanges que j'ai prodiguées dans le temps à Mireille^ et j'en ai à donner des nouvelles de tout cœur, à Calendau. Mais alors déjà, et à propos de cette tentative de poésie provençale , je faisais des réserves sur lesquelles il est plus important encore d'insister aujourd'hui, en présence des illusions

que le succès peut faire naître ou entretenir. Eu effet, quoiqu'il Tait tentée avec le plus d'éclat, l'entreprise de M. Mistral n'est pas une entreprise isolée. Il serait injuste d'oublier ceux qui, avec lui, ont réveillé les échos poétiques de la Provence, les noms (et j'en passe) de Roumanille, de Trussy, d'Aubanel, l'auteur de la Grenade entr'ouverte, recueil de chants tendres et passionnés, dont M. Mistral, en m'annonçant le volume, me disait avec une superbe qui sentait aussi sa Provence : « Vous y verrez comment nous aimons, nous autres, dans notre Midi. » Si on les oubliait, les poètes provençaux auraient soin de ne pas s'oublier euxmêmes. Ils sont une phalange dont tous les membres unis entre eux ont formé comme une société d'admiration mutuelle. Ils se nomment Félibres. Ils ont pris ce nom dans je ne sais quelle vieille légende où le mot s'applique aux docteurs qui conversaient avec Jésus enfant. Cherchant une dénomination particulière pour se distinguer des anciens tr(yubaireSj ce titre de fâibres leur a paru bon et ils l'ont adopté. Ils publient chaque année une sorte d'almanach poétique, tout entier écrit en patois provençal; c'est laque leurs enthousiasmes se rencontrent et qu'ils échangent entre eux l'encens cher aux poètes. C'est là que sont célébrés les œuvres et gestes de M. Mistral, dont le succès les a

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électrisôs et qu'ils ont reconnu pour leur chef; c'est 1&, quand l'auteur de Mireille revient de Paris, qu'on y raconte avec orgueil les trimfles de Mistral,

II n*y aurait rien à dire à cela, et tout au plus pourrait-on sourire de ce qu'il y a d'ingénu et d'exoessîf dans ces manifestations, si derrière Iqs succès particuliers, « triomphes » môme, si Ton veut, les Félibres nepoursuivaiont un autre triomphe plus général et impossible, celui d'une langue périmée, de cette langue romane qui, au beau temps mémo des tensons et des sirventes, n'arriva jamais à son point de perfection, détrônée qu'elle fut de bonne heure par Titalien de Dante et de Pétrarque, et ensevelie par l'idiome qui devait devenir la langue française dans les vers de Corneille, dans la prose de Pascal et de Bossuet. Depuis cette époque, le vieux roman a nécessairement dégénéré ; il s'est déformé, il est devenu patois. Si diamant il y a, c'est un diamant bien difflcile à sortir de sa cangue. Croire à une résurrection trlomphaledu parler roman, voilà l'illusion. Ils l'ont, cette illusion, les docteurs de la loi poétique en Provence ; ils l'ont même au point que la langue nationale est l'objet de leurs attaques sourdes ou déclarées. Heureusement elle peut les braver. Aimer sa province, la petite patrie dans la grande, c'est bien, pourvu que l'amour

MISTRAI. 91 i

n*aille pas jusqu'à Tégarement et a la chimère. Décentralisons, soit; mais gardons-nous du provincialisme, La Durance ne revient pas en arrière après qu'elle s'est jetée dans le Rhône, et la Pro* vence ne s'arrachera pas davantage du sein de la France, où s'est absorbé avec elle son idiome recouvert par tant de productions de génie. Sans doute, la langue nationale, en s'éloignant de ses sources, a perdu bien des qualités de naïveté, de gr&CQ et de vigueur, et Ton trouve dans les dialectes de ses différentes provinces, surtout dans ceux de la Provence et du Languedoc, des tours énergiques et pittoresques qui manquent au français, des vocables agréablement raucisonants^ et d'autres mots comme enduits de miel et faits exprès pour la poésie, Sn revanche, on sait ce qui manque à ces dialectes bariolés qui diffèrent de ville en ville ; ils n'ont pas la correction, la noblesse, l'urbanité, le caractère de notre langue française , langue sérieuse, qui répugne aux molles afféteries et aux mignardises. Elle est un peu pauvre ; c'est une gueuse flère, disait Voltaire, à qui il faut faire l'aumône malgré elle, et plus propre, on peut en convenir^ à la prose qu'à la poésie ; mais elle a suffi pourtant à Racine et à André Ghénier; et Lamartine, Victor Hugo et quelques autres en ont tiré un assez bon parti, Au surplus,

212 ÂUTEORS ET UVRES

la raison de la domination assurée pour longtemps au français sur le provençal, le languedocien, le breton, le flamand n'est pas seulement dans sa supériorité; la raison, on le sent bien, c'est qu'elle est la langue nationale et ne peut cesser de régner, à moins d'une dissolution de la France.

Ecrivez donc en provençal, si bon vous semble; que votre poésie y prenne des facilités que le français vous refuse : l'hiatus, les terminaisons identiques du singulier et du pluriel, et d'autres libertés. Essayez, si vous pouvez, de vous élever au pur roman en faisant entrer les vieux mots de la langue d'oc dans le parler courant, corruption dédaignée de la langue mère. Mais si vous voulez que vos vers, admirés dans votre province, éveillent au dehors un écho, en attendant cette victoire et ce rétablissement de la langue d'oc et de Faccent de Marseille, traduisez, vous ferez bien, votre poésie en français.

M. Mistral n'a pas attendu notre conseil. Malgré le cri de guerre qu'il pousse dans Calendau : « Langue d'amour, s'il est des fats et des bâtards, tu auras à ton côté les mâles du terroir et tant que le mistral farouche bramera dans les rochers ombrageux, nous te défendrons à boulets rouges, car c'est toi la patrie et toi la liberté! » malgré ce

défi, îl a eu soin d'écrire pour les « Francîots » une version en prose françqiîse de Calendau, comme il l'avait fait en publiant Mireille. Cette traduction àla vitre, c'est-à-dire en regard du texte et calquée sur lui, nous a permis de lire et de goûter deux beaux poèmes, qui, sans elle, eussent été pour nous lettre close. Je me suis même laissé dire que cette version, nécessaire pour nous, n'est pas tout à fait inutile aux lecteurs de Marseille et d'Avignon. Ils eussent été embarrassés quelquefois du sens exact de certains mots de ce néo-provençal recherché, trié, et habillé un peu à la mode antique de Bertrand de Born.

Le sujet de Calendau est d^une extrême simplicité. C'est l'histoire héroïque et à demi fabuleuse d'un pauvre petit pécheur amoureux d*une dame. Son amour est aussi puissant qu'il est pur. L'humble jeteur de filets estun vaillant qui n*apeur que de Dieu. Il rappelle le Gilliat de Victor Hugo dans les Travailleurs de la mer. Les prodiges ne lui coûtent rien pour conquérir le cœur de celle qu'il aime. Pour elle il entasse travaux sur travaux, exploits sur exploits, le possible sur l'impossible, jusqu'à ce que la souveraine de son âme lui dise : C'est assez I et que l'amour récompense l'aniour. Le thème est charmant. C'est le travail quotidien des pauvres gens idéalisé en môme temps que

214 ÂUTEUB8 ET LIVRES

l'amour. Mais la vraie héroïne du poème, ç'ert la Provence. Calendau est tout entier, et plus encore

que MireiUe, consacré à la gloire du sol natal Les grands souvenir^ de l'histoire, les légendes, les traditions, les moeurs, les vieilles coutumes populaires, les villes, les campagnes, les paysages de la Provence illuminent les douze chants de ce poème et le remplissent mieux encore que la poétique action qui y déroule sa trame légère. C'est l'esprit du pays que le poète invoque en commençant ;

J'eu d'uno ch^to enamonrado. , . , .

Aro qu'ai di la mal-parado.

c Moi qui d'une amoureuse Jeune fille ai dit maintenant l'infortune »

Mais j'aime mieux, que l'auteur me pardonne substituer le varg français à sa prose. Moyennant un mot seulement, ôté ou ajouté çà et là au texte que je suis ligne à ligne, j'ajoute à la copie la musique du rhythme et de la rime, cet élément capital de la poésie, et que la meilleure traduction en prose laisse échapper. C'est le système que j'ai imaginé et pratiqué sur le texte de la Divine comédie. Ce sera mon excuse auprès de M. Mistral. Je ne serais pas fâché non plus, je l'avoue, si je réussissais à lui persuader que le vers provençal ne perd pas trop de son charme à passer dans la

langue poétique des « Franciots, » quoique cette langue soit plus difficile à manier et que sa prosodie soit plus sévère.

Moi qui de fillette amoufeuse

Ai dit l'histoire douloureuse, Je chante, — Dieu m'assiste ! — trrt ttifarft de Caïasîs,

Humble pécheur, fils de péchetise,

Qui gagna (grâce ttreryeilleni>$e

Du pur amour 1) palme joueuse, Conquit empire et gloire. Ame de ittofi pdpf

Toi qui luis éû trlKHs âiafiifedes,

Et dans sa langue et dans ses gestes ; Quand le baron picard, alïemand, bourguignon

Assiégeaient Toulouse et Èeaucaire,

Toi qui remplis d*un feu de guerre

Contre leur horde sanguinaire Les hommes de Marseille et les filsf d^Avîgnon ;

Par la grâce dea ôouvenancès.

Toi qui gardes nos espérances ; Toi quij dans la jeunesse, et plus chaud et plus beau^

Malgré la mort, divins mystères!

Fais remonter le sang des pères/

Toi qui soufiUais nos doux trouvères^ £t plus tard ils mugir la voix de Mirabeaii !

Ame sans cesse renaissante,

Joyeuse âme, flère et vivante, Oui soufiles dans les bruits du Rhône et dans ses eaux I

Ame des bois harmonieux.

Des champs au soleil radieux.

De la patrie esprit pieuxj Vietjs ! viens I Incarne-toi dans mes vers provençaux !

J'eu d'uno cbato enamourado

Aro (ju'ai dit la man-parado, Gantarai, se Diéa vôu, un enrant de Cassis,

Un simple pescaire d'anchoio

Qu*eme soun gàabi e'mé sa voio

D*ou pur amour gagné li joio, L'emperi, I.;u trelus ~ Amo de moun pals,

Tu que dardaies, manifesto E dins sa lengo et dins sa gisto ; Quand 11 baroun picard, alemand, bourguignoun,

Sarravon Toulouso et Bèn-caire,

Tu qu'empurères de tout caire

Gontro li nigre cavaucairc Lis orne de Marsibo et li fléu d'Avignoun ;

Per la grandour di remembranço

Tu que nous sauves Tesperanço ; Tu que dinsla jouinesso, e plus caud e plus béu,

Maugrat la mort e Taclapaire

Pas regreia lou sang di paire ;

Tu qu'ispirant li dous troubaire, Pas pièi mistraleja la voues de Mirabèu ;

Amo de-longo renadivo^

Amo jouiouso e fièro e vivo Qu'endibes dins lou brui d'où Rose, d'où Housau !

Amo dl veuvo armouniouso

E di calanco souleiouso

De la patrio amo piouso, T'appelle 1 encarno-te dins mi vers provençau !

Après cette invocation enflammée, le poète entre en matière.

Galendal a vingt ans. Pauvre pêcheur d'anchois dans la petite ville de Cassis, il a rencontré dans

unegrotte du mont Gibal une jeune femme éblouissante de beauté qu'il a prise pour la terrible fée Estérelle, dont l'amour, dit-on, rend fou. Pour lui plaire, il a conquis la fortune et la gloire. Il revient aux lieux oîi elle lui est apparue pour la première fois, et là, en présence de la nature resplendissante, à la face du ciel 8t devant la mer qui ouvre ses profondeurs aux rayons du soleil, Tâme de la prétendue fée s'ouvre aussi au soleil de l'amour; elle fait l'aveu de sa tendresse à l'héroïque pécheur; mais elle ne peut être à lui; elle est mariée. Issue d'une race illustre, dernière princesse des Baux, elle a épousé, sans le savoir, un capitaine de brigands, terreur de la contrée. Elle a pris la fuite du château du comte Sévéran, son mari, le jour même de ses noces, quand elle a su qui il était, et s'est réfugiée dans une grotte solitaire, au milieu de la montagne escarpée où Calendal l'a rencontrée. « Il faut qu'un des deux meure I » s'écrie Calendal, et il court au château d'Aiglun, repaire du comte, pour le provoquer.

11 traverse ainsi la Provence. Il trouve le comte en chasse avec ses bandits, escorté de quelques femmes de mauvaise vie. Dans un pré verdoyant, au bord de l'Estéron, ils sont, le comte et sa bande, nonchalamment étendus, faisant la méridienne

au frais. Le pêcheur inconnu est invité à s'asseoir.

Si 8 AUTEURS ET LIVBES

Pour irriter son rival et le rendre jaloux à mourir, avant de le tuer, Galendal imagine de conter les travaux et les bonheurs de son pur amour. Il dit sa première rencontre avec Estérelle, qui le dédaigne d'abord. Il croît qu'il ftiut devenir riche pour s'en faire aimer; il construit une madrague et pêche 1,200 thons. Maille cœur d'Estérelle est indifférent à l'or ; il lui faut une couronne de gloire. Alors l'humble pécheur triomphe dans les joutes et les fêtes populaires. En quête d'aventures, il se met dans la tête, pour faire parler de lui, d'abattre à lui seul les mélèzes du Ventour; il étouffe les ruches du Rocher de cire, dépouilles d'un royaume qui pour défense avait trois cent mille dards. Mais Estérelle lui a reproché la destruction de là forêt ; ce qu'elle veut, ce sont les prouesses de la force bienfaisante. Avec une nouvelle audace, Galendal s'élance à la lutte du bien contre le mal. Il dompte Marco-Maù, un brigand terrible, et l'amène enchaîné à Aix. Et, dans tous ses travaux d'Hercule, c'est Estérelle qui l'a soutenu, encouragé, consolé de l'envie, protégé contre ses propres défaillances, et maintenant elle l*aime et il a tout d'elle, hormis le corps, car elle est l'épouse d'un flibustier, mais c'est l'ange incarné dans cette perle terrestre qu*il adore^ et son bonheur est une félicité du paradis.

Calendal a terminé son récit, et le comte n'a pas manqué de reconnaître sa femme dans la peinture de cette Estérelle. Il imagine de corrompre Calendal et de le faire tomber, au milieu d'une orgie, dans les bras d'une de sesri bandes. Mais Torgie déchaîne en vain ses danses lascives et son ivresse dans le castel d'Aiglun. Calendal, indigné, renverse la table d'un festin orgiaque, brave tous les convives et défie à mort le" comte Sévéran. Dn des flibustiers lui donne un coup de Jarnac, et on l'envoie pourrir dans un cachot, pendant que le comte de Sévéran part avec ses estaflers à la poursuite d'Estérelle. Heureusement , une des bohémiennes de la bande du comte , amoureuse de Calendal, le délivre. Il rejoint sa bîen-aimée, soutient dans la montagne un siégé horrible contre son adversaire qui incendie le bois de pins où les amants se sont réfugiés. Les Cassidiens cou* rent en foule, le comte périt de male^mort, et Ca» lendal triomphe dans l'amour et dans la gloire. •=* On le nomme consul, consul perpétuel^ et le poète termine î

La cuve est pleine : adieu vendange t

El voilà comme — grâce étrange I — ilumble pêcheur d'anchois, un enfant du pays;

Pour être l'bomime de Provence

Le plus vaillant entre Ârle et Vence,

Devint prince de la Jouvence, PoBBessear d'Estérelle et consul de Cassis î

De Cassis, seulement, c'est vrai, mais, d'après un proverbe de la Provence, tel qui a vu Paris, s'il n'a pas vu Cassis, peut dire : « Je n'ai rien vu ! »

Tel est, brièvement résumé, ce poème. L'histoire est un peu fantastique. Les héros Estérelle et Calendal ne sont que d'une demi-réalité. Tout cela se remue un peu comme dans un rêve. La composition, en outre,- offre des artifices trop visibles, trop froidement imités des modèles du genre, et qui refroidissent le lecteur. Les invraisemblances ne manquent pas. Le récit que Calendal fait de ses travaux aux brigands prend huit chants sur les douze, et dure sept heures de soleil. C'est un peu long, et la patience du farouche comte Sévéran qui l'écoute jusqu'au bout est admirable. Il est vrai que dans cette carrière que parcourt Calendal il trouve moyen, dans une succession de tableauxgrandioses ou de récits pittoresques, de rattacher à ses aventures toute l'histoire réelle et légendaire de son pays, de peindre dans ce qu'ils ont de plus poétique les travaux, les us, les coutumes, toute l'existence des populations maritimes du Midi. Et l'on peut bien se laisser prendre à ces peintures variées et souvent admirables, pourvu qu'on oublie quel est celui qui parle. Car, pour un pêcheur de crevettes, Calendal sait joliment non-seulement l'his-

loîre de sa province, mai? celle de la Gaule et de ritalie,

Cette part faite à la critique, l'éloge n'est plus à marchander pour le reste. Caleiidal est un digne frère de Mireille. Non-seulement c'est une inspiration élevée qui a fourni le sujet du poème : l'amour conquérant, et qui transfigure un pauvre pécheur; mais un souffle puissant, vraiment épique anime ces pages depuis le premier feuillet jusqu'au dernier. L'exécution est d'un art très-savant et d'une richesse de couleur merveilleuse. Cela est à la fois, comme Mireille^ familier et poétique, doux et fort, plein d'images neuves et fraîches empruntées à l'humble vie rustique et à celle des pauvres laboureurs de la mer. Un sentiment admirable de la nature y respire. Il y a des strophes tendres et savoureuses où chante l'amour ; on ne les lit pas, on les goûte avec délices comme ces fruits ensoleillés du midi, près de qui elles sont nées. Il y a des épisodes d'une vigueur et d'un éclat incomparables : la lutte de Calendal avec Marco-Maù, la peinture de l'orgie au château d'Aiglun, Tiçcendie du mont Gibal, les prouesses de Calendal dans la forêt de Ventour, la grande colère d'Estérelle qui ^ lui reproche la destruction de la futaie :

Que vous insectes, vers de terre, Pour le moindre intérêt en guerre,

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Que voas vous déchiriez, cela ae comprend bien, Vivre pour vous, c'est lourde peine.

Tout vous égare : amour et haine ; L'homme n'a pas assez d'haleine

Pour aspirer l'air libre et le bonheur serein f

Mais eux, les fiers arbres des olmes, E)uz qui, sereins, calmes, sublimes,

Malgré les quatre vents, conservent leurs fronts bants, Sur qui pèsent des siècles d'âge Moins que des oiseaux de passage, Et que le temps qui vous ravage

Fait, en les vieillissant, et plus fiers et phis beanx ;

Eux, les orgues de la nature.

Qu'à pleine voix la bise dure Fait chanter gravement ; eux, opulents et bons,

Qui versent la fraîcheur et l'ombre

Depuis tant de siècles sans nombre ;

Eux, belle chevelure sombre De la terre, et parrains des sources sur lea monts,

Laissez-les vivre ! car, sans trêve.

Dans leurs troncs court à flots la sévc.

Ils sont les fils aimés qu'on ne veut pas quitter,

La joie et la gloire éternelle

De la nourrice universelle ;

Laissez-les vivre I et sous son aile Vous abritant aussi, nature va chanter I...

Que vautre, pevoulin e verme

Per d'interès ountons e merme A fera, vous chaplis de longo, se coumpren,

Vioure, per vautre, es uno cargo ;

L'amour, Tourrour, tous vous desmargo ;

Peitrino d'ome es pas proun largo Per caiipre lou grand èr et lou bonur seren I

Mai éli, lis aubre di serre,

Eli que, siau, rege, sincère, Mau*gTat le qualre vent, enauron si capèii ;

Elis sus quau pcrou lis âge

Mens que l'aucèu qu'es de passage ;

Eli que, contre voslo usage, Lou vioiounge aboundous rend plus fort e plus béu. Etc., etc.

Je n'ai pas besoin de faire ressortir ce qu'il y a de poésie et de grandeur dans ces strophes ; j'espère qu'on le sentira à travers le voile de la traduction.

Il faut bien le dire : parmi les poètes que nous avons pu voir éclore depuis une vingtaine d'années, on en citerait difficilement qui aient montré cette envergure ; il n'en est pas surtout dont l'inspiration se soit soutenue jusqu'au bout, dans un grand poème, avec cette force et cette largeur. Malheureusement, je le redis en finissant, M. Mistral n'écrit pas sa poésie en français, mais dans un dialecte qui lui permet bien des libertés et dont l'intelligence est limitée à une seule province. Perdrait-il beaucoup de sa puissance, en même temps qu'il y perdrait de ses facilités, s'il tentait, triomphe plus rare, d'être un poète français au lieu d'être seulement le premier poète de la Provence? Je rîgnore. En tout cas, la Provence a été pour lui, on le dirait, cette fée Estérelle qui rend

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fous ses amoureux, d'une folie qui leur fait faire des prodiges. L'auteur de Calendal et de Mireille di mérité de conquérir la fée par son amour et par son talent. Mais à celui qui conquerra ainsi la France par un poème aussi beau, écrit dans la langue nationale, à celui-là, s'il vient, la couronne de gloire I

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