‹ Auteurs et livresChapitre 11 sur 21 · AUGUSTE LAGAUSSADE (1) — EDOUARD GRENIER · texte numérisé non relu

AUGUSTE LAGAUSSADE (1) — EDOUARD GRENIER

Les Poèmes et Paysages sont dédiés dans une courte préface à Tune des gloires scientifiques de la France, à un protecteur aimé et vénéré, que l'auteur, en le remerciant avec effusion, s'abstient pourtant de nommer en tête de son œuvre par une délicatesse de cœur digne d'un vrai poète.

« Je vous dois beaucoup; je vous dois le peu

que je suis. Et voici qu'au moment où l'occasion se présente pour moi de vous en montrer ma re-

(1) Poèmes et Paysages,

(2) Poèmes dramatiques.

connaissance, mon esprit hésite et ma mainlremble ; je n'ose en écrire le témoignage sur un livre qui vous appartient. Hélas ! mon ami, c'est que je m'arrête devant l'insuffisance de mon œuvre; je me dis que votre nom, un nom que d'impérissables travaux ont rendu cher à la science, je ne dois point l'associer aux hasards d'une publication peut-être éphémère. Le sentiment qui m'inspire ce silence de modestie et de retenue, vous en comprendrez la pudeur. Cette dédicace muette pour des gens indifférents, elle est parlante entre vous et moi : cela nous suffit. »

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce silence d'un sentiment si délicat et si touchant parle aussi au lectew qui ouvre le volume, et qu'il prévient merveilleusement en faveur du poète qui a démarré sa nacelle de la manière la plus poétique.

La poésie, en effet, n'est pas seulement un art procédant de l'esprit, le don heureux del'imagination, elle est avant toute une richesse et comme un talent de l'âme, le parfum des sentiments choisis. La délicatesse de l'oreille, qui fait qu'on cherche la rime sonore et le mot harmonieux, ne passe qu'après la délicatesse de cœur, qui fait qu'on s'inspire d'un sentiment exquis. Une pensée ten-

dre, un scrupule rare, un noble mouvement d'âme

sont de belles poésies commencées.

Je^sais qu'on a bien changé tout cela depuis • quelque temps. De nouveaux orfèvres en poésie enchâssent au hasard dans For de leurs belles rimes les pierres les plus vulgaires, on y voit des dos nacrés, des avalanches de hanches blanches, et en général pour la beauté physique un genre d'admiration qui ressemble beaucoup à de l'appétit ; ne leur demandez pas d'autre sentiment ni d'autre idée. Chez tel ou tel de ces fleuristes du vers et de la rime, le don, ce don mystérieux de la forme poétique, est vraiment rare, et le travail de ciselure si remarquable qu'on s'étonne et qu'on admirerait, si Ton pouvait admirer ce qui n'excite ni estime ni sympathîQ^ Quelle sympathie, en effet, accorder au poète h qui la muse a donné un bel instrument et qui s'en sert pour remuer curieusement au fond du cœur, je ne dis pas les tempêtes, comme quelques génies orageux de notre temps, mais la vase? A celui qui pourrait cueillir sans effort les fleurs les plus rares de la poésie et du bien, et qui aime mieux faire lever de son cerveau enfumé de haschich et de paradis artificiels ces fleurs artificielles aussi qu'on dirait découpées sur des tombes par un artiste lycan thrope ; les Fleurs du mal ! Les deux poètes que nous choisissons pour en

230 AmrEURS El' ltvues

dire un mot aujourd'hui n'ignorent aucun des secrets, aucun des procédés de l'art; ils savent comme d'autres faire reluire l'idée dans un vers bien frappé et sonore ; mais ils ont toujours l'essentiel, l'idée, et leur vers ne tinte pas dans le vide. Leur imagination est saine; leur cœur est pur. Ils ne sont ni matérialistes ni sceptiques, ni délirants, ni hallucinés, et ils ont suivi la recommandation d'un philosophe ancien aux musiciens de son temps: Avant d'accorder votre luth, leur disait-il, n'oubliez pas d'accorder votre âme.

Les Poèmes et Paysages de M. A. Lacaussade sont de la poésie harmonieuse, non pas seulement parce que le vers a du nombre et de Tharmonie, mais parce que cette poésie résonne comme le retentissement naturel d'une ftm| qui aime le bien et le beau, et qui répond avec douceur aux dures épreuves de la vie.

La muse de M. Lacaussade, née aux AntilleSi se plaît à refléter les riches paysages de son pays; mais elle le fait sans grand tapage, sans profusion d'images luxuriantes, sans incendie de couleurs. Cette admirable et rayonnante nature, réfléchie dans une âme mélancolique, s'y couvre parfois comme d'un voile. Le poète décrit les splendeurs du ciel natal, les savanes lumineuses, « les forêts d'orangers couverts d'étoiles blanches » et le ben-

LES POÈTES NOTJVEAUX 231

gali qui se balance, fleur vivante, aux branches des

lianes ou des palmiers; mais une triste pensée tra«

verse et obscurcît soudain ce brillant tableau, car

dans ce paysage il y a Thomme, et Thomme est esclave.

Entendez-vous la cloche aux lointaines volées ? Sous la main du planteur elle annonce le jour. Sa voix lente, roulant dans le creux des vallées, Remonte appelant l'homme aux travaux du labour.

Les noirs à son appel quittent les toits de chaume. Secouant à leur front un reste de sommeil.

Le llrmament sourit et la savane embaume ; Mais pour l'esclave est-il des fleurs et du soleil ?

Vois-tu ce commandeur, hélas I comme eux esclave, D'un fouet armé, debout sous l'arbre du chemin. Un chien est à ses pieds ; lui, sur un bloc de lave, n surveille pensif son noir bétail humain.

Le fer creuse et gémit ; la bande aux bras d'athlètes Fouille le sol brûlant sous l'astre ardent et clah*. Parmi les blonds roseaux luisent les noires têtes ; L'oiseau libre et joyeux passe en chantant dans l'air I

Elle jette son ombre sur le paysage cette petite aile d'oiseau libre, et elle l'achève d'un trait triste et charmant.

L'âme du poète s'accorde plus naturellement avec la mer et la solitude des grands horizons qu'avec les paysages éclatants. Il rêve mieux au bord des grèves que dans les bois fleuris.

joute de l'enfance avec l'onde marine I mes bonds sur la vague au poitrail écumant I bonheur de sentir sous ma jeune poitrine Le sein des eaux s'enfler et battre largement I

M. Lacaussade a beaucoup de vers tels que ceux-ci, pleins et larges aussi comme une belle vagae, et il semble qu'il ait appris leur beau nombre un peu monotone en écoutant sur les falaises désertes le bruit des flots. Seulement il n'a pas appris peut-être assez, mais cela s'apprend-il? les grands cris de la mer, ses bruits rauques et terribles, quand elle se soulève tout entière comme pour se jeter hors d'elle-même et qu'elle remue le cœur, comme elle est remuée, jusque dans ses profondeurs. Ouf, voilà ce qui manque à celle poésie pas assez variée, pas assez inattendue, d'une limpidité un peu traînante, qui veut rendre les paysages de la nature et surtout les paysages changeants de V&me, les joies de l'enfance, les mirages de la jeunesse, les désillusions de l'homme. C'est trop calme, trop uni; cela nous laisse trop tranquille. Mais si Ton n'est pas enlevé sur une aile soudaine, on se laisse aller à cette poésie de cygne ; on aime le poète pour ses généreux élans vers la liberté et la justice, pour le ton de douceur aimante et triste qui ne l'abandonne jamais quand il soupire les épreuves de l'homme et de l'artiste aux prises avec les difficultés, les déceptions, les deuils de la vie. De sa poésie souffrante et rêveuse il se dégage une figure sympatique de poète qui ressemble assez à celle que M. Lacaus-

sade décrit dans ses Pamplemousses, une des pièces les plus achevées de son recueil :

Vous souvient-il, un jour, assis aux pamplemousses, Dans la vallée ombreuse aux ineffables voix.

Je vous disais, au bruit des ondes sur les mousses, Au frais gazouillement des oiseaux dans les bois :

Là-bas, le voyez-vous, ce rêveur lent et triste, Qui, sous les verls palmiers, s'éloigrne à pas distraits ? C'est un jeune homme au sein d'apôlre, au cœur d'artiste ; Avec la Muse il a des entre liens secrets.

Son œil, épris d'azur, d'ombre et de solilude. Vague et pensif, s'emplit parfois d'un feu vainqueur; Mais tout en lui parfois a la pâle attitude D'une fleur qu'un insecte aurait piquée au cœur.

Qu'a-t-il? Seul à l'écart, il souffre, il veut se taire ; Gomme un exilé fier parmi nous égaré, II passe à nos côtés tranquille et solitaire ; Mais, à le voir, on sent que ses yeux ont pleuré.

C'est un de ses cœurs faits de force et de faiblesse, En eux portant l'esprit qui les doit torturer ; Un rien l'exalte, un rien le fatigue et le blesse ; Ce qui nous fait sourire, hélas! le fait pleurer.

Mbroe et désabusé, le beau pourtant l'enflamme. Poète, il en subit le charme sérieux.

Et sympathique esprit, une étoile, une femme, Réjouissent toujours sa pensée et ses yeux.

Tout à l'heure, en passant à vos côtés. Madame, Un instant son regard s'est reposé sur vous ; Et soudain à sa lèvre est monté de son âme Un sourire étonné, mélancolique et doux.

Qui sait ? Peut-être un jour rêvant aux pamplemousses, A cet ombreux vallon aux ineffables voix, A ce bruit cadencé des ondes sur les mousses, A ces gazouillements des- oiseaux dans les bois ;

Triste, et les yeux remplis de ce doux paysage, Air mol et bleu, jardins où chantent les ruisseaux, Où blanche il vous à vue à travers le feuillage Comme un marbre sans tache à l'ombre des berceaux ;

Qui sait ? Peut-être alors, fleur lumineuse et pure, Votre frais souvenir dans son ftme éclora, Et ses doigts graveront votre chaste figure Dans un vers calme et beau ^ue l'avenir lira.

Un peu trop « calme, » le vers, nous Tavons dit, et c'est tout ce qu'on peut reprocher à cette muse qui yole les ailes à demi pliées. Mais tous ceux qui ont quelque sentiment de la poésie goûteront la facture ample et presque sculpturale de ces strophes harmonieuses. L'avenir les lira-t-il, comme l'auteur se le promet sans cesser d'être modeste, et suivant en cela la plus vieille et la plus douce des licences poétiques? Pourquoi non? Et n'yat-il pas moins d'audace à un poète, par le temps qu'il fait, de compter sur des lecteurs dans l'avenir que de s'en promettre dans le présent? M. Lacaussade, lui, aurait pu parler pour le présent comme pour l'avenir; ses poésies, recommandées par le suffrage de l'Académie française, sont arrivées dès aujourd'hui à une seconde édition.

M. Edouard Grenier, un autre poète justement distingué par l'Académie, ne s'est pas reposé sur un premier succès ; et, comme si ses propres lauriers l'empêchaient de dormir, il publie un nouveau volume sous le titre de Poèmes dramatiques.

C'est un frère qu'il donne aux Petits Poèmes de Tannée dernière, petits poèmes et non point petite poésie. L'auteur débutait ; mais ses vers n'étaient point des vers de débutant. Produits entre la jeunesse et la maturité, ils accusaient, malgré quelque timidité dans la forme et çà et là quelque défaut de composition, une pensée virile, une main d'artiste et un vrai cœur de poète. Il y avait de la grandeur dans la donnée du Juif errant, et le poème des Elkovans, écrit avec plus de facilité et de perfection, laissait dan^ la mémoire des strophes d'une grâce tendre et charmante.

pâles elkovans ! troupe agile et sonore.

Qui descendez sans trêve et montez le courant ! Hôtes doux et plaintifs des ondes du Bosphore, Qui ne vous reposez comme nous qu'en mourant I

J'ai surtout retenu de ce premier recueil quelques stances que Je recommande à celui qui voudrait faire une anthologie de la poésie contemporaine. Il s'agissait pourtant de faire tenir dans ces quelques stances Tinfinî; voyez comment le poète s'en est tiré :

Insondable et plein de mystère L'inflni roule triomphant, Et dans son sein porte la terre Comme une mère son enfant.

La terre, à son tour, dans l'espace, En glissant sur l'immense éther.

Sans la verser porte avec grâce, La coupe verte où dort la mer.

Et la mer porte sur ses ondes Le vaisseau qui se rit des flots, Et la nef sous ses voiles rondes M'emporte avec les matelots.

Et moi, pauvre oiseau de passage.

Que le sort loin d'Ellc a banni, Je porte en mon cœur son image Où je retrouve l'infini.

Une perle, n'est-ce pas? Le poète a raison : cet infini insondable à la pensée, cet infini qui contient tout, on le trouve pourtant contenu luimême dans l'étroite cellule d'un cœur aimant, et c'est là qu'il se fait le mieux connaître et le mieux sentir.

Le nouveau recueil de M. Edouard Grenier, les Poèrties dramatiques^ ne me semble pas inférieur au premier, au moins dans ses principales parties; car, pour être sincère, j*en voudrais rqtrancher les deux premiers poèmes, d'une composition indécise, d'une facture molle, inachevés d'ailleurs, et que l'auteur lui-même avoue appartenir au temps de son noviciat poétique. Il aurait fait un volume plus mince, mais plus parfait, s'il se fût borné à ses deux poèmes principaux : Le Premier jour de VEden et Proraéthée délivré.

Il n'était pas facile d'écrire après Milton cette première page de la vie humaine, surtout en ne racontant que les premières joies de l'Eden et en se privant de l'intérêt pathétique de la chute; car

la joie, on le sait, est moins facile à peindre et nous touche moins que la douleur. M. Grenier a réussi à être neuf et Intéressant. Il a peint son tableau du bonheur et de Tinnocence avec des couleurs fraîches, une imagination pure et délicate. Essayons de raconter d'après lui celte idylle.

Adam et Eve enlacée à son bras parcourent leur paradisiaque empire. Ils s'enivrent de rayons, de parfums, de couleurs, de toutes les beautés neuves de l'Eden :

Tout embaume, tout chante et rayonne et fleurit,

Et le bonheur sort do chaque être et de chaque chose. Mais le chef-d'œuvre de ce jeune monde, aux regards d'Adam, c'est Eve; aux yeux d'EvQ, c'est Adam! Ils sont l'un pour l'autre le plus divin enchantement d'Eden. Adam fait asseoir sa compagne sur un tertre vert et passe avec elle en revue tous les êtres de la création . A un signe de sa main, ils défilent devant le joyeux maître, étalant leur infinie variété et les miracles de leurs formes et de leurs couleurs. Tout à coup un bruit vague et ravissant se détache du silence. C'est la musique de la nature, c'est l'Eden tout entier qui célèbre en chœur la beauté d'Eve, sa souveraine. L'air qui caresse ses cheveux et sa lèvre, les arbres qui font flotter leur ombrage sur son beau front, les fleurs

qui répandtMil sous ses pieds leur âme parfumée, tout prend une voix pour la saluer et lui rendre hommage. Eve paie chaque hymne d'une bénédiction attendrie. Mais sur les fleurs un étrange animal, sans ailes et sans pieds, s^est glissé eD rampant.

Sous sa gaine allongée et son réseau d'écaillé, Comme ii sait se mouvoir dans sa petite taille I La grâce sert de rbythme à tous ses mouvements. L*esprit lui sort des yeux, et ses yeux sont charmants. De quel air suppliant il retourne la tête I

Eve est prise de pitié pour cet. animal mystérieux et incomplet. II s'est d'ailleurs enroulé à sa main blanche, et la jeune reine d'Eden ne peut s'empêcher de regarder avec plaisir le bracelet noir qui fait ressortir la neige de sa main. Adam chasse le serpent; mais Eve lui dit tout bas : « Au revoir! »

Le jour est à son midi* Déjà, comme dit le poète avec une précision poétique :

DéjÂ^ divisant Tombrô en deux moitiés égales, Le soleil plus ardent fait crier les cigales.

Adam propose à Eve de chercher Tombre des cèdres qui s'élèvent là-bas au-delà du fleuve profond. Eve s'inquiète de traverser cet élément encore inconnu; mais le charme des eaux l'invite. Eve descend sui* la rive, elle se mire dans

l'onde, et, se voyant pour la première fois clans sa beauté, croit avoir devant elle Tange gardien du fleuve. Ce séraphin, c'est toi-même, lui dit Adam, et regarde à côté ton époux qui te presse en ses bras! Alors nos premiers parents se livrent au fleuve qu'ils traversent, conduits par des cygnes, en se donnant la main. Eve s'écrie avec ravissement en vers expressifs et aussi frais que les eaux :

Le courant nous soulève, et, sur son sein mouvant^

Le flot nous passe au flot et nous porte en avant.

Qu'il est doux de glisser sur l'onde fugitive,

En se laissant ainsi voguer à la dérive,

Dans un joyeux effroi de cet autre élément t

L'homme échappe à la terre et l'oublie un moment.

L'eau le prend dans ses bras pleins d'humides caresses.

Le balance aux accords de voix enchanteresses,

Et, fendant sans efforts le flot rapide et clair,

Le corps plane dans Teau comme l'oiseau dans l'air.

Nos premiers parents abordent; ils sèchent à Tombre leurs membres ruisselants. Mais voici , tandis qu'Adam est allé cueillir quelques fruits pour Eve , le serpent qui revient : il feint pour Eve l'amour et la pitié. Il lui fait une terrible confidence î ce monde qui Tenchante n'est pas le premier. «Avant toi, lui dit-il (il a lu son Cuvier)> la terre était peuplée d'animaux gigantesques : cet Eden des grands mastodontes et des reptiles a fait son temps. Un caprice de Dieu l'a fait disparaître comme il fera disparaître celui-ci, et alors

tu mourras ! » Eve frissonne. « Pour moi, puisséje mourir à tes pieds ! » dit le serpent, et il s'éloigne en recommandant le secret, Adam revient; Eve a déjà perdu sa gaîté. Elle s'inquiète en voyant les oiseaux voyageurs qui traversent le ciel à tired'ailes , le soleil qui s'incline à Thorizon et se voile sous les vapeurs du soir, puis le silence qui tombe avec la nuit. C'est la mort 1 s'écrie-f-elle. Mais un ange descend du ciel et la rassure en lui fermant les yeux. Ce n'est pas encore la mort , c'est le sommeil qui est venu. Et nos premiers parents s'endorment, chastement embrassés, à la clarté resplendissante des étoiles.

Tel est le plan de ce poème. Cette analyse ne peut donner que le cadre ; il est lein de vers habiles, de jolis détails, semé de fleurs charmantes, souvent neuves , comme l'étaient toutes celles qui émaillaïent TEden. Mais où l'on sent surtout le poète, c'est dans cette idée de la tentation avant la pomme, la curiosité et la crainte, Tamour et la pitié prenant possession du cœur de la femme en même temps que le bonheur, et le mal jetant son ombre sur l'aurore même de la félicité terrestre.

Le Prométhée délivré de M. Edouard Grenier, est une heureuse étude d'après l'antique , mais avec une intention moderne , avec des arrière-pensées en avant qui ne sont point empruntées à Eschyle.

M. Grenier les a trouvées dans son âme noblement éprise de la liberté et de la justice.

Jupiter est des dieux le maître taciturne.

Comment tombera-l-il ? Comme est tombé Salume.

Effrayé par des oracles menaçants et tremblant pour son trône, Jupiter veut se faire un allié de Prométhée en le délivrant. Mais Prométhée,

Qui ressent dans son sein cloué par le milieu^ Les tourments d'un mortel et la haine d'un dieu,

Prométhée, après trois mille ans de souffrances, résiste à l'amnistie. Jupiter lui offre la moitié de Tempire. Il refuse. Il résiste aux exhortations du rhéteur Mercure, le conseiller de son exil, comme à celles de Vulcain , le bourreau malgré lui qui forgea ses chaînés en pleurant. Prométhée ne révélera le nom de celui qui menace le trône de Jupiter que si Jupiter lui-même descend du ciel et vient détacher ses fers. Mais, quand le roi des dieux s'est abaissé jusque-là, Prométhée délivré le brave encore. Jupiter veut l'enchaîner de nouveau. Par bonheur, le Sénat divin qui entoure le maître de l'Olympe, les dieux courtisans qui sentent la fin du règne arriver , s'y opposent , et pour la première fois ils disent : Non 1 Leur lâcheté ne leur sert de rien. Prométhée , qui voit venir Jésus , leur prédit à tous leur chute et leur

ïûort. Le règne de la force est terminé; celui de

la justice, de l'amour et de la liberté commence.

L'idée est belle et forte; le poète Ta rendue avec énergie ; çà et là quelques vers pénibles et prosaïques embarrassent la marche du poème sans nuire à l'effet de l'ensemble.

Ainsi M. Ed. Grenier s'affirme une fois de plus poète, et poète des plus distingués. Elevé par l'idée, artiste par le soin de la forme, il est de la même école spiritualiste que M. A. Lacaussade. Sa poésie est mélancolique , mais il y a autant de force que de grâce dans C3tte mélancolie. Son vers est élégant, sobre, savant, et, si on lui voudrait parfois plus de mouvement, d'abandon inspiré, s'il manque un peu de hardiesse et d'éclat dans la couleur, le dessin , pour emprunter une critique aux arts du dessin {utpictura poesis)^ est toujours d'une rare fermeté.

J*entendaîs un jour, au cercle des Entretiens de la rue de la Paix, M. Laurent Pichat, un poète aussi , et de la bonne race j lire un chapitre éloquent sur les devoirs de la poésie et des poètes. Un plaisant, qui avait pourtant beaucoup applaudi, disait en sortant : « Il aurait pu résumer cela en deux mots : Il faut que la poésie soit bonne elle poète modeste. » Eh bien! non, ce n'est point assez, et M. Laurent Pichat a demande avec raison quelque chose de plus. 11 faut que le

poète soit un noble cœur , une âme indépendante et ferme, éprise de la justice comme de la beauté, haïssant le mal de tout l'amour qu'il a pour le bien; ami de l'esclave, du pauvre, de l'opprimé, du parti de Prométhée contre Jupiter. Voilà surtout, je tiens à le répéter en terminant, ce qui fait un poète harmonieux , ce qu'on trouve et ce qui touche autant que le talent dans les poésies de MM. Lacaussade et Grenier.

H. DU PONTAVICE DE HEUSSEY (!)

Je ne sais pas comment se porte la poésie; mais que de vers, bon Apollon I nous recevons journellement, et il en arrive autant sans doute à nos confrères, toutes sortes de volumes blancs, roses, bleus, verts, lilas, feuille-morte qui demandent un mot de critique, autrement dit d'éloge : Brises du cœur y Fleurs de Vâme^ Sourires et I/irmes, Papillons ou Myosotis^ Harmonies, Mélodies, Visions^ Illusions, Souvenirs et toutes sortes de poésies fugitives.

Ces derniers titres sont les meilleurs. Illusions! Oui, les illusions de Tamour-propre et de Timpuissance ! Souvenirs! il est trop vrai ! des vers sans inspiration personnelle, des airs cent fois entendus, des répétitions insipides de nos vraies poètes ! C'est beau et c'est neuf, disait Voltaire, mais ce qui est beau n'est pas neuf, et ce qui est neuf n'estpas beau. Fugitives ! je le crois bien. lien

(1) Études et aspirations.

naît comme cela par douzaine tous les mois qui décèdent en venant au monde. Après tant de vers, il semble qu'il ne reste plus à rimer qu'une élégie sur ses tristes enfantements de volumes morts-nés et prédestinés à la fosse commune I Quel sort en effet que celui de ces recueils de soidisant poésie! C'est toujours la môme aventure. Le livre est impripié, il a paru au moins chez l'auteur et dans l'arrière-boutique d'nn libraire. On en adresse des exemplaires aux critiques des journaux et à quelques amis. Le reste ne fait qu'un saut dan s les boites moisies de l'étalagiste des quais, boîtes de secours, on le dirait, pour les livres tombés à l'eau. C'est navrant ! Ils n'ont fait que paraître et ne sont déjà plus ! Mais il faut dire aussi que si ces douloureux volumes prêtent à une élégie, la plupart du temps ils sont au-dessous de toute critique. Un juge excellent des œuvres de l'esprit exprimait un jour devant moi un regret et comme un remords qu'il sentait de ne pas donner de temps en- temps un mot d'encouragement à ces éphémères, parce que, disait-il, il faut honorer dans sa plus humble manifestation le travail désintéressé de l'intelligence et de la pensée. Sire, lui répondrai-je, vous êtes trop bon roi, et ces scrupules font voir peutêtre plus de délicatesse de cœur que d'amour de la

poésie. Quand on s'est fait une haute idée de l'art

346 AUTEUBS ET LIVRES

et du beau, toute production, ou sotte, oumal* saine, qui dégrade cette conception que nous en avons, excite en nous une répulsion analogue à ces haines vigoureuses que l'honnête Alceste voulait qu'on eût pour le mal. Travail désintéressé de rintelligence, dites-vous 7 Mais comptez-vous pour rien les cupidités de Tamour-propre ? Et qui, diantre l les pousse h se faire imprimer 1 II ne faut donc point sourire avec bienveillance à ces avortements. Il ne faut pas les encourager, mais les dé* courager, L'épitaphe même est une réclame, on ne doit pas la leur donner. Car voici ce qui arrive ; à force de productions banales, au milieu de cette forêt de poésies platement chevillées, on ne croit plus aux belles et aux bonnes qui savent parler la langue des dieux. Les grenouilles croassant en chœur étouffent la voie du rossignol. Le public ne distingue plus, et le poète vraiment inspiré, Thomme de talent (je ne dis pas de l'homme de génie, je sais bien qu'onlitles/^jand^^de Victor Hugo),

est confondu dans le vil ti*oupeau des rimailleurs, et pas plus qu'eux ne trouve de lecteurs. Comment pourrait-il en être autrement? Le bon champignon rossemble à s'y méprendre au champignon indigeste et vénéneux. Il faudrait le goûter pour sentir la différence. Mais on s'en défie: il y en a tant de mauvais et on a été si souvent trompé I

« Les poètes en France ont le malheur de parler à une nation dont l'immense majorité n'aime pas sa langue poétique et ne sait même pas la lire. » Cette phrase m'était écrite un jour par un poète de premier ordre qui m'honore de son amitié, et si je n'avais voulu que lui tourner un compliment, j'aurais pu lui répondre que lui-môme fournissait la réfutation de son reproche un peu dur aux lecteurs français, puisque l'immense majorité de ceux qui lisent aimaient son nom et relisaient ses vers. Mais je ne l'ai pas fait, étant con* vaincu qu'il avait en partie raison. Où est la cause de cette indifférence et de cette ignorance du public? Il y en a plusieurs. L'illustre poète accusait un défaut dans le tempérament national, un vice dans l'éducation, et aussi la sourde hostilité de quelques beaux parleurs en prose qui trouvent, disait-il, la couronne poétique trop belle et trop verte, et, niant et dédaignant ce qu'ils ne peuvent atteindre, voudraient éteindre l'auréole sur le front des poètes contemporains. Je crois plus simplement que cette froideur réelle du public vient en grande partie du déluge des mauvais vers, de cette germination perpétuelle et mortelle des choses maussades, sans accent personnel^ sans originalité et sans grâce.

Voilà pourquoi je ne dirai rien, Dieu m'en garde 1

M8 ACTEURS ET UVKES

des poésies de M. X... gui tourne la maaivelle du sentiment et gratte des élégies rebattues sur une lyre d'occasion ; je ne dirai rien, bien qu'il m'en prie, des vers de M. T..., peintre et poète, et qui signe ses poésies : « T..., élève d'Ingres ou de Delaroche, » je ne sais lequel, ou bien, ne connaissant que ses vers, je l'encouragerai à faire des tableaux. Pas de réclame non plus pour Z...; il rime richement, mais, pour rimer comme lui, si sa rime est riche, sa pensée est chiche^ et il ne sera jamais qu'un pauvre poète. Je ne dirai rien non plus des mille cantates 3 l'Empereur ou à l'armée. Les prodiges de nos soldats n'ont pas été égalés par nos poètes, et le meilleur de ces dithyrambes est digne tout au plus d'une épingle ou d'une tabatière d'argent. Il y a bien P... qui faisait des vers et de la prose révolutionnaire en 1848. Aujourd'hui le même poète fait des cantates en l'honneur du nouvel ordre de choses, où Panthéon rime avec Napoléon . C'est sa seconde manière. Mais comment en conscience lui donner une mention honorable? D'ailleurs ce n'est pas ce qu'il demande.

Il est temps d'arriver à un recueil publié sous ce titre ; Etudes et Aspirations, Etudes d'art sérieux et délicat, aspirations honnêtes et généreuses! Je me fais un devoir d'en parler, par la raison qui

me conseille le silence sur tant d'autres. L'auteur, que je n'ai pas rhonneur de connaître, et dont le nom armoricain est moins facile à prononcer que les vers, est M. H. du Pontavice de Heussey. Son recueil de poésies a paru en deux livraisons ou séries, publiées à un an d'intervalle, et la seconde accuse un talent qui grandit.

Pour M. du Pontavice de H-eussey, la poésie, on le sent, n'est pas un simple jeu d'esprit; son vers dit toujours quelque chose; il caresse amoureusement la forme, mais il veut que la forme ne soit que la splendeur de l'idée, et la poésie lui sert à traduire éloquemment de fortes convictions, des rêves généreux et les plus nobles aspirations du cœur. Ah! si les pierres des cités de l'avenir s'assemblaient comme celles des cités primitives à la voix des poètes, comme on aimerait à habiter celle qu'évoque sur le mode orphique la poésie de M. du Pontavice! Il croit au progrès e^à l'humanité. Il affirme la justice, il fait appel à la paix, à la fraternité, à l'amour; il aspire à la liberté. M. du Pontavice refait peut-être un peu trop activement le monde, et je crois bien qu'il se nourrit de quelques chimères : il ne serait pas poète. Gela n'empêche pas qu'il y ait une idée sérieuse, une pensée philosophique ou sociale dans la plupart de ses poésies, et toujours un sentiment

250 AUTEURS £T UVRJSS

sincère et profond. Une coupe travaillée avec délicatesse, mais où le travail dissimule sa' trace, une ornementation sobre, et au fond de la coupe une tendre larme : voilà l'idéal exprimé quelque part par le poète et qu'il tend à réaliser dans ses compositions. Ses vers ont de la chaleur, de Télévation, de la force. Il leur manque un peu de légèrotéy un peu de cette négligence apparente qui est une gr&ce et que Fauteur apprécie si bien. Son style a parfois quelque chose d'opaque et de tendu.

Non iatia mI puhhra esse po$mata : duhia sunio !

Ce n'est pas assez pour la poésie d*être belle, il faut qu'elle soit coulante et facile. Qu'il se défie du Clair-obscur et des abstractions métaphysiques où il étouffe trop souvent la muse.

Dans son identité, quand l'homme est-il bien lui? Tout chflitevsocial affirme une synthèse.

On peut affirmer également que ces vers-là et l'idée qu'ils expriment gagneraient à être rédigés en belle prose. Combien je préfère à ces rêveries métaphysiques le portrait ravissant de la jeune femme endormie ou les vers sur le petit enfant qui prie et qui rappelle à son père le libre penseur,

Et des saints préjugés audacieux censeur,

Le temps où lui aussi il disait ses prières !

Lorsque le hlond enfant que je plie au devoir, Avec moi côte à côle a travaillé le soir.

Sur le large bureau chargé de maint volume, II quille en souriant les livres et la plume, Car sa lâche est finie, et, visage vermeil, Yeuœ bleus déjà baignés des ombres du sommeil. Posant sur mes genoux sa tête printanière.

Le petit ti-availleur récite sa prière.

Ce bambin qui murmnre une oraison naïve Me verse dans le sein une fraîcheur d*eau vive. Je ne sais quelle odeur d'encensoir balancé.

Quel son d'orgue affaibli remontent du passé ; De grands piliers sculptés se dressent dans mon rêve» Un vieux chant du dimanche autour de moi s'élève, Me charme, et j'aperçois dans l'ombre du saint lieu Un jeune homme naïf, à genoux devant Dieu...

De jolis et doux vers, n'est-ce pas? Eh bien ! en voici de tout à fait beaux. Cela est intitulé :

LE PHAAB

La nuit et l'ouragan 1 — ■ La lueur d'un éclaii* Dessine un grand rocher qui domine la mer.

Il est seul. Son flanc noir, argenté par l'écume^ D'une vapeur guerrière éternellement fume; Il est seul ; dans son calme et sa virilité, Un contre tous, debout comme la vérité I Ses pans coupés à pic, ses pointes colossales Font face à l'Océan, déchirent les rafales.

Dieu du sombre duel est l'unique témoin ; Le rocher dit au flot : « Tu n'irap pas plus loin ! >i Et vingt fois divisée et repoussée au large, La vague se rallie et revient à la charge I Vaillant soldat de pierre, oh ! comme il est blessé ^ Quel devoir le retient à ce poste avanccj

Ecoutant chaque jour, dans la mer qui murmure, Pièce à pièce tomber si gigantesque armure !

Il sait que l'Océan et l'air sont contre lui^ N'importe 1 il fut bicr ce qu'il est aujourd'hui, Un vétéran des eaux qu'on nomme l'inflexible ! Ah I voilà si longtemps qu'avec un bruit terrible Il rejette ceux-là qui veulent l'envahir, Qu'il devrait se lasser, se courber^ obéir !

Di»-moi, lutteur stupidc, aux blessures profondes, Ne vaudrait-il pas mieux t'abandooner aux ondes^ Te rendre, et descendu dans le gouffre et l'oubli. Dormir tranquillement sous le fait accompli ? A quoi bon t'obsUoer contre la mer entière?

— > La mer est un tyran ; je porte une lumière I

Il nous semble que voilà un phare qui a un beau caractère, et un poète qui, pas plus que ce rocher et cette lumière, ne mérité d'être emporté par le courant. Il est difficile d'exprimer plus énergiquement déplus nobles sentiments, réternelle et pathétique protestation de la justice, et ne trouvez-vous pas que ce sont là des cantates qu'on peut, qu'on doit encourager?

Page 1