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M. Proudhon, si je ne me trompe , a été réfute deux fois dans sa vie d'une manière péremptolrc. Une première fois ce fut dans sa discussion sur la gratuité du crédit avec le regrettable Frédéric Bastiat. Le bon sens élevé et lucide de cet homme distingué perça à jour les arguties captieuses du logicien à cheval sur « Tanlinomie » et finit par le désarçonner. Une autre fois, M. Proudhon fut réfuté, et d'une manière plus terrible encore, par lui-même : ce fut le jour oîi il tenta d'organiser cette fameuse banque du peuple oîi les valeurs devaient s'échanger contre des valeurs sans l'intermédiaire de l'argent. Au moment d'entrées) Idées antiproudhonienfkes sur Vamour, la femme et le mariage.
prendre cette épreuve pratique de ses théories, M. Proudhon publiait une solennelle déclaration : a Si je me suis trompé , il ne me restera qu'à disparaître de Tarène révolutionnaire après avoir demandé pardon à la société du trouble que j'ai jeté dans les élmes. » Il appelait expressément sur sa tôte le mépris des hommes et leur malédiction en cas de récidive , s'il cherchait un jour par d'autres moyens et des suggestions nouvelles à agiter les esprits et à entretenir de fausses espérances. Or, on sait ce qu'il en fut de cette malencontreuse banque dite du peuple et de la panacée de M. Proudhon. On sait aussi que sa promesse d'alors de disparaîtrede la scène et de jouir désormais de son Verbe en silence, sans le répandre au dehors, n'a pas arrêté un instant M. Proudhon, si tant est qu'il s'en soit souvenu. Il a reparu toujours plein de confiance en lui-même et de dédain pour tout le monde , tantôt offrant au gouvernement (la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat} l'alternative du césarisme ou de l'anarchie, ce qui justifie parfaitement, on en conviendra, le choix du gouvernement; un autre jour, apportant des théories nouvelles sur la justice , appelée par lui à tout remplacer dans le monde : l'idéal, l'amour, la religion , le dévouement , la charité ; hier des élucubrations sur la paix et la guerre , où l'on
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trouve la guerre divinisée et oîi l'on entrevoit que cette fameuse justice, pierre angulaire du monde, n'est autre chose, dans l'esprit de M. Proudhon , que le droit de la force.
Mais désormais le métaphysicien pamphlétaire se livre en paix à ses grands exercices. On ne s'efforce plus de le réfuter. On s*amuse à ses sub*tilités sophistiques , à ses voltiges en avant et en arrière, décorées du nom savant v d'antinomies. » On admire encore son style original, plein de mordant et de verve, d'ironie et de vigueur. Seulement on ne le prend plus tout à fait au sérieux, quoiqu'il ait publié certain Manuel des opérations de Bourse, qui indique, disent les connaisseurs, un teneur de livres accompli. On ne s'étonnerait pas trop qu'un comptable en délire réussit de nos Jours à être accepté comme un prophète ; mais on est en garde contre M. Proudhon. On n'a plus peur qu'il soulève le monde pour le renverser. Le point d'appui que demandait Archimède lui manque essentiellement. Il ne s'appuie ni sur la conscience , ni sur le sentiment, ni sur le sens commun, ni sur l'observation du cœur humain, ni sur la tradition, ni sur l'histoire, sur rien ; il n'a que son levier : le raisonnement,
Et le raisonnement en bannit la raison.
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Cette tAche de combattre M. ProudhoD^ aujourd'hui abandonnée comme inutile , mais toujours malaisée, car elle exige des notions gui ne sont pas communes et la science de l'escrime, une toute jeune femme a osé la reprendre , et on ne peut se défendre d'un curieux intérêt devant la vaillance de cette main féminine qui s'arme de la fronde du Jeune et beau David pour lancer sa pierre au Goliath de la dialectique.
Madame Juliette Lamber a déjà publié deux petits volumes : une étude de mœurs intitulée Mon Village f et, sous pe titre, le Mandarin, des lettres chinoises à la façon de ces lettres persanes comme les libraires en commandaient aux auteurs après le succès de Montesquieu. Dans ces premiers écrits de l'auteur, on remarquait déjà (et les mêmes qualités se retrouvent dans celui-ci] un air agréable de sincérité , un style simple et sans prétention, mais un peu sec, un esprit dégagé de tous préjugés, éloigné du mysticisme plus que de tout le reste , seulement trop porté à confondre avec lui d'invincibles aspirations et à croire qu'une négation vaut une affirmation pour le cœur comme pour l'esprit.
Heureusement le cœur n'a rien à voir dans les idées proudhoniennes sur l'amour, la femme et le mariage que madame Lamber entreprend cette fois
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(le réfuter. Je yeux dire qu'elle n'a pas besoin de se forcer pour être du côté du cœur contre M. Proudhon« Voulez-vous une déflnition de l'amour pur tel que l'entend le célèbre utopiste ? a L'amour pur n'existe que chez les bêtes, car ce n'est que là qu'il existe dégagé de tout sentiment intellectuel et moral, p Je cite textuellement» Cette ébouritTante pensée qui semble tirée de Bobèche, et avec laquelle Odry aurait fait rire dans les SaUimbanqueSj est sérieusement développée par l'auteur de la Justicedans la révolution, et il n'aimerait pas qu'on se permit d'en rire. Ces vues sur l'amour aussi bien que ses idées sur la femme, qu'il considère comme tenant le milieu entre l'homme et l'animal, n'empêchent pas le réformateur de proclamer un peu plus loin l'indissolubilité du mariage d'aussi haut que pourrait le faire un Père de TËglise. Il est vrai que le mariage, suivant M. Proudhon, relève la femme de sa triple infirmité physique, intellectuelle et morale, et qu'il lui semble le meilleur remède contre l'amour corrompu par l'élément idéal.
Dételles idées, mêlées à de telles contradictions, ne sont pas destinées, Je crois, à une grande fortune; elles sont faites pour soulever surtout les répulsions des femmes , et Je ne m'étonne pas qu'il s'en soit trouvé une assez hardie et assez
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spirituelle pour prendre la défensede son sexe. I^a polémique de M"* Lamber contre M. ProU' dhon ne manque pas d'agilité. Elle se platt à le mettre sans cesse en contradiction avec lui-même. Avec beaucoup de mémoire et de présence d'esprit elle confronte ce qu'a dit M. Proudhon à telle page de tel livre avec le contraire qu'il dit à telle page de tel autre. C'est de bonne guerre, et ce n'est pas en le harcelant autrement qu'une fine mouche vint à bout d'un lion. Je ne sais pourtant pas si cette façon de polémiqué est décisive contre un homme qui se vante justement d'être à cheval sur la contradiction, et qui tire d'elle ses plus beaux syllogismes . Au point de vue de l'art, et de l'escrime en général, ces piqûres féminines, ces peti* tes taquineries de discussion ne peuvent se prolonger sans impatienter le témoin comme l'adversaire. Pour être juste, disons que madame Lamber a porté souvent des coups moins sautillants. Par exemple, elle vise l'ennemi au cœur et l'atteint avec une arme plus forte qu'un aiguillon lorsqu'elle s'applique à démêler le vrai caractère de celui qu'elle combat et résume ainsi son jugement, (t On s'est trompé quand on a cru voir en Fauteur des Contradictions économiques, de la Création de l'ordre dans V humanité^ de la Justice dans la révolution, un libéral, un républicain, un so-
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cialistc. Il y a des gens qu'on veut absolument forcer d'être ce qu'ils ne sont pas et qu'ils ne sauraient devenir. Ils semblent en éternelle contradiction avec eux-mêmes et ne le sont en réalité qu'avec le caractère qu'on leur prête. Il faut qu'on s'habitue enfin à considérer M. Proudhon comme un partisan de la force et de ses conséquences. » Madame Lambera raison. Ce n'est guère qu'en le prenant ainsi qu'on peut trouver quelque unité dans les idées de ce théoricien ami, je ne dis pas des vainqueurs, mais de la victoire, qui vient de déclarer la guerre «productrice du droit » et la forme la plus incorruptible de la justice.
La réfutation des idées proudhoniennes est suivie, dans le livre de madame Juliette Lamber, des idées propres à l'auteur sur les principaux sujets auxquels a touché sa polémique, à savoir : l'amour, la femme et le mariage. Je regrette ici de ne pouvoir suivre le jeune écrivain en l'approuvant. Il a répondu avec le sens commun à M. Proudhon, mais il se jette à corps perdu dans des utopies contraires qui troublent son bon jugement. Je ne dirai rien du rétablissement du divorce, question qu'il traite en courant avec une légèreté un peu vaine, sans en mesurer, à ce qu'il semble, toute la portée, sans apporter d'arguments bien nombreux ni bien concluants à l'appui d'idées souvent et plus
sérieusement controversées. Ces idées chez Tauteur ont toutefois le mérite de s'enchaîner naturellement et de dériver assez logiquement d'un principe général qui est la liberté imprescriptible de rindividu . Cette liberté, il la revendique pour la femme comme pour l'homme, dans la société aussi bien que dans le mariage. Soit. Mais où s'arrête la liberté ? oîi commence l'utopie ? Et à la faveur de ces mots de liberté et de libre développement des aptitudes, prenez garde de confondre les rôles de l'homme et de la femme dans le monde. Ils sont égaux, dites-vous, devant la nature comme devant la société : d'accord ; mais vous convenez avec nous que leurs aptitudes sont diverses. Pourquoi donc alors, dans une sorte de catéchisme de la femme émancipée, répondre par l'affirmative à cette question : Faut-il laisser les fonctions sociales accessibles à toutes les activités intellectuelles sans distinction de sexe? Cest une petite entorse à la logique élémentaire; car, si les aptitudes sont diverses, les fonctions doivent l'être aussi. Il y a, dît l'auteur, des exceptions , des femmes qui sont hommes pour la force intellectuelle comme pour la force physique. Cela est vrai; mais l'exception vaut-elle contre la règle, et peut-on faire les lois qui règlent l'état social de la femme en vue des femmes phénomènes?
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J'ai déjà eu l'occasion de direce que je pensais de cette question de Témancipation des femmes, une de celles qui reviennent le plus souvent, une fois à propos du livre de M. Michelet sur les femmes de la Révolution, une autre fois à Foccasion des remarquables Esquisses morales de Daniel Stem (1). Je ne suis pas un Scythe, et je ne crèverai pas les yeux de ma femme pour qu'elle n'ait pas de distraction en battant du beurre ; si elle fait mal la cuisine, ce ne sera point crime digne de mort, et je ne la mangerai pas elle-même pour cela, fût-elle très-dodue. Bien mieux, je ne suis pas de ces Gbrysales satisfaits de leurs épouses si leur esprit se hausse
A connaître un poarpoint d'avec un haut-de-chausses,
et je ne trouve pas, tant s'en faut, que tout soit pour le mieux ni dans la condition ni surtout dans l'éducation des femmes d'aujourd'hui. L'instruction qu'on leur donne pourrait être moins superficielle et moins frivole sans faire tort aux saints devoirs qu'elles ont à connaître et à pratiquer. Elles seraient d'aussi vertueuses et de plus agréables compagnes de l'homme et des mères plus capables d'élever leurs enfants si leur imagination,
(1) Voir nos deux premiers volumes de critique : Impressions Httérairfs et mort et vivant^ nçwoeMes impressions littéraires.
ICâ AUT£UfiS ET UVR£S
étant plus éveillée vers le beau, ne restait pas in* différente & Tart et à la poésie, si leur intelligence n'était pas désintéressée des progrès de la science et des idées de leur temps. Un poète me racontait ce fait dont il fut témoin ces jours passés, et qui a dû se produire plus d'une fois : Une calèche était arrêtée devant le Théâtre-Français; deux femmes en descendirent et regardèrent Taffiche. Après y avoir jeté un coup d'œil rapide, la plus jeune s'écria tout effarouchée : « Oh! maman, c'est en versl» Et toutes deux remontèrent en voiture et s'éloignèrent au plus vite. Eh bien! est*ce trop de demander que nos jeunes filles en France apprennent à Kre la poésie aussi bien qu'on leur apprend à lire la musique, et qu'elles soient instruites à goûter le charme des beaux vers dans la langue de leur pays?
Pour ce qui est de la condition des femmes dans la société, tout n'est pas chimérique, même dans dans les projets trop absolus de madame Juliette Lamber. Plus d'une industrie, on l'a dit souvent, est injustement ravie aux femmes et devrait leur ère réservée exclusivement; il est d'autres professions, d'autres emplois oîi elles pourraient entrer en partage avec les hommes sans inconvénient. Dans certaines classes elles sont trop souvent réduites à choisir entre la honte et