GEORGES LAFENESTRE
Les Espérances : c'est sous ce litre jeune et souriant que M. Georges Lafenestre, un nom nouveau, inconnu aux libraires, publie ses premières poésies. On publie donc toujours des vers, même quand le public n*en veut plus lire! Oui, toujours, Dieu merci, sans souci du temple désert, de nou- >/eaux lévites viendront officier aux autels de Tantique Apollon, îmmortellement jeune, et balbutieront avec ou sans écho celte langue si difficile et si belle que le monde entend et ne parle pas. Apollon lui-même, j'en conviens, se bouche quelquefois les oreilles, car il a peur des fausses notes, des mélodies cent fois rebattues, des chants sans inélodie, des mélodies sans idées. Mais qu'un son frais, pur, vrai, sorti d'un cœur ému, se fasse entendre, le dieu est content. Il accueillera les prémices de M. Georges Lafenestre, qui lui apporte
des vers qui sont jolis, des vers qui sont charmants
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et quelques-uns môme qui sont beaux. Depuis plusieurs années, je ne sache guère de début en poésie qui promette davantage en tenant tout de suite une partie de ses promesses. Et qii^'est-ce que nous chante votre nouveau poète, M. Georges Lafenestre? Si j'ose le dire, sceptique lecteur, il veut chanter, autant qu'il est possible aujourd'hui, les rêves de la vingtième année, ce que tout cœur bien né rêve à son tour, les printemps sans fin, les amours éternelles, les illusions impérissables de la brave jeunesse; il chante le génie, la liberté, la gloire.
Le soleil s'est levé. Dans le ciel de ma vie La jeanesse qui monte éclate en chauds rayons, Et, comme une forêt de sa sève étourdie, J'fld tressailli topt plein de nids et de clianaons.
On m'a dit, Je le sais : L'aurore est mensongère, La puberté songeuse a le réveil chagrin j Le bonheur n'est qu'un mot répété par la mère Pour abréger au fils la longueur du chemin.
Tout amour est de neige et tonte gloire est d'ombre ; De la pensée auguste on a fait un métier ; Le plus vaillant finit par s'asseoir pâle et sombre Aux portes de la mort, qui l'attend tout entier. Que m'importe?
Hélas I il vous importe plus que vous ne dites. Pour être jeune, échappe-t-on à l'air que Ton respire? Si Cet air est imprégné de doute, appesanti par des soupirs de fatigue et d'angoisse, si c'est Tair du tox* siècle en un mot, d'un siècle qui
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a appris la philosophie, Thistoire, la chimie, les religions, les révolutions, les palinodies, et qui progresse [ ô le joli mot I ), est-ce que vos espérances, est-ce que vos chants de jeunesse pourront rendre le son clair et Joyeux qu'ils avaient autrefois dans la bouche des poètes? Jadis, quand le ciel borné encadrait la terre fleurie et semblait une couronne bleue sur le monde adolescent, les jeunes gens s'en allaient, le carquois sur Tépaule, le javelot sonnant dans le carquois, et les poètes faisaient entendre la vraie chanson de la jeunesse, disant aux vieillards :
Vous avez été jadis Jeunes, vaillants et hardis, Et nous le sommes maintenant I
Redirez-vous le cri avec cet enthousiasme in* trépide, avec cette espérance enflammée? Non, le monde est vieux et la jeunesse ne peut plus Atre jeune tout à faite Adieu les poètes couronnés de roses! Et, hélas! que la jeunesse du monde lui* môme a été courte I II se courbait déjà en proie aux systèmes, quand Lucrèce exhala le premier soupir :
Surgit amari aliquid medio de fonte leporum Je ne sais quoi d'amer sort du torrent des joies I
Et depuis, comme la tristesse s'est accrue ! Les jeunes hommes de Thèbes ou d'Athènes compren-
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draient-iis quelque chose à ces vers de M. Lafenestre, dans sa belle pièce : Jfer Descendante?
La nature se tord sous ses voUes de deuil ; Des désirs insensés fouettent h mer tonnante, Des désirs immortels fouettent l'âme pleurante Des hommes passagers penchés vers le cercueil.
Qu*est-ce que ces désirs T diraient-ils. Nous n'avons pas connu ces aspirations étranges et si passionnées. Qui donc a changé ainsi l'homme et la nature?
Alfred de Musset a confessé d'un mot la souffrance universelle de notre Age:
Malgré mol TinAni me tourmente.
M. Lafenestre lui répond :
Une promesse parle au fond de la souifrance, L'inOni te tourmente et Tinfini t'attend.
Mais lui-même, au milieu de ses chansons printanières, il ne peut s'empêcher pourtant de soupirer :
J'ai vendu mon bonheur de croire Pour l'orgueil viril de chercher.
Et ce n'est pas une attitude qu'il se donne. Si l'écho lui apporte quelques-unes de ces notes flères, mais douloureuses, il en tire aussi de son propre cœur.
Le poète aujourd'hui ne regarde plus avec un
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ravissement naïf les flambeaux allumés à la voûte du firmament. Son extase inquiète interroge les sphères roulant dans l'espace ; il se demande avec mélancolie si ces belles étoiles renferment, comme la terre,ies crimes, la guerre et la mort. Il a mordu à l'arbre de la science, et les plus beaux fruits de la vie lui apparaissent rongés d'un ver. Tout près de son premier baiser d'amour^ il songe aux baisers sans parfum, aux baisers g&tés par le mépris, par la jalousie, et désespère d'en cueillir un second semblable à ce premier si pur, si tendre, où tremblait tout son cœur. Il attribue au hasard, le sceptique ! cette première rencontre ; puis le voilà qui songe à la fragilité des passions se greffant sur la fragilité des jours:
n faudra que demain la violette meure, »
Après-demain peut-être il faudra que je pleure Sur mon amour prêt à finir.
La joie et Tespérance elle-même, il les fait sortir des larmes:
Car 1« souffrance seule/ hélas I nous désaltèi'e, Et la pluie odieuse, en flagellant la terre, Y fait germer l'essaim des fleurs.
Le morceau capital du recueil de M. Lafenestre, Pasquetta^ un touchant poème, un récit des premières et pastorales amours du Giotto, n'est autre chose que Thistoire du génie pleurant Tamour.
Voilà comme aujourd'hui les chansons mêmes de la jeunesse s'attendrissent en élégies. C'est le temps qui le veut. Les inspirations de nos grands poètes se sont appelées les Méditations^ les Contemplations; et demain une des voix les plus poétiques de ce siècle, une voix sortie, hélas 1 delà tombe, dira les Destinées,
Je ne reprocherai donc pas à M. Lafenestre la mélancolie de ses Espérances^ qui pleurent en souriant ; je ne ferai pas un crime à son chaiit d'alouette d'avoir par instants la tristesse du nocturne rossignol. J'ai lu avec une surprise charmée, au milieu de cent recueils dépourvus de couleur, ces vers où la sensibilité d'une âme noble se mêle avec grâce à l'imagination. On y sent un don naturel, « l'influence secrète » jointe à une pensée déjà ferme et à un goût d'artiste. Que ce goût devienne plus sévère, que l'auteur ne croie plus du tout à Tadjectif vague et sonore, et qu'il ait « l'orgueil viril » de l'adjectif juste, qu'il se confie à la force du vers simple, que sa personnalité se dégage plus complète du souvenir de quelques poètes contemporains, et je serai heureux d'avoir salué les Espérances et dit le premier le nom de M. Georges Lafenestre.
VALERY VBRNIER. — ARMAND SYLVESTRE.— ALBERT MERAT.. — ARMAND RENAUD. — ANDRÉ LEMOYNE. ETC), ETC.
Les vers innombrables, diffus et médiocres discréditent la poésie. Dans un des volumes que j'ai sous les yeux, l'auteur, avec une négligence cavalière contrefaite d'après Musset, s'écrie :
ËQÛo, qaoi que Ton puisse dire,
Mieux vaut rimer Que passer son temps à médire
Ou s'enivrer.
Sans doute ;
Mais qui^ diantre, vous pousse à vous faire imprimer?
Je ne dis pas cela pour l'auteur du quatrain, qui est homme d'esprit. Je parle en général. Comment voulez-vous que la critique et le public s'occupent de caprices d'imaginations fourbues, sans portée, sans saveur, de ces redites monotones qui ne partent que de la mémoire et jamais du cœur
palpitant, et que ne relève pas même le soin du véritable artiste? Le public français, il est trop vrai, n'est pas enthousiaste de vers et de poésie; le retenir sur d'incolores et stériles productions serait le plus sûr moyen de le rebuter pour toujours et d'avoir perdu sa confiance le jour où il conviendrait d'appeler son attention sur quelque belle œuvre, fille d'Apollon et de Minerve.
Décourager les vers médiocre», nous ne craignons pas de le redire, c'est encourager la poésie. La critique accomplit cette t&che autant qu'elle le peut en s'imposant la loi du silence sur toutes sortes de pauvretés plus ou moins prétentieuses. Mais en bonne justice, et sans s'y arrêter trop longtemps, il convient de signaler les publications qui sortent au moins de cette foule, et dont les auteurs, s'ils n'égalent pas les maîtres leurs devanciers, donnent ou Tespérance ou les gages du talent. D'ailleurs, ces œuvres imparfaites peuvent donner lieu à des observations intéressantes; elles permettent de suivre le mouvement de la poésie à notre époque et ofCrent ainsi h la critique littéraire une matière assez curieuse et un intérêt qui suffit.
C'est dans cette pensée que j'ai mis de côté, pour en dire un mot, quelques volumes qu'un
rayon de poésie a touchés.
M. Valéry Vernier, dont j'ai cité quatre vers
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médiocres et débraillés, en fait aussi de vifs, do fringants, de doux et faciles^ point banals, de ceux, en les triant bien, qu'on a droit d'imprimer. Il a publié, il y a quelques années, Aline, sorte de roman en vers, qui pouvait passer pour un assez fort début.
Les filles de Minuit, c'est le titre de son nouveau recueil, sont en simple prose les inspirations du poète nées dans le silence de la nuit. <( Il m'est arrivé, dit l'auteur dans son brin de préface, d'écrire de la prose à la clarté du soleilj je n'ai guère composé des vers que la nuit. » On peut indiftéremraent faire des vers le jour ou la nuit ; l'heure, comme le temps, « ne fait rien à l'affaire. Mais il ne faut pas que les vers nocturnes gardent quelque chose de la nocturne obscurité. La Maison que Pierre le Grand a bâtie et d'autre pièces du recueil sont un peu enveloppées de brouillard. Pensée et expression laissent l'esprit trop souvent hésitant. En regardant bien cependant, l'œil tire de cette brume quelque joli paysage ou tableau de genre, tandis que çà et là un regret touchant, une pensée virile, un franc sourire ou une belle larme vous retient. L'unité de ton et de sentiment manque un peu, les incorrections ne sont pas rares, et la rime, simple et bonne dans le récit, n'est pas assez habillée pour la stance ou le
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sonnet. A tout prendre, M. Valéry Vernier est de ceux qu'on peut encourager; il est sérieux, sincère, très-capable, un Jour ou Tautre, de quelque belle œuvre en prose ou en vers. Je soutiendrais volontiers la doctrine poétique qu'il m*exposé dans une lettre aimable et spirituelle. Il tient pour la poésie qui touche et qui fait réfléchir, contre certaine école contemporaine de poésie aussi vide que prétentieusement inaccessible, qui ciselle gravement ses rimes difficiles, serait honteuse d'une bonne pensée ou d'une pensée quelconque, ne vise qu*à Téblouissement, et ne se propose d'autre but que de stupéfier les bonnes geds.
En demandant du cœur et de la pensée à là poésie, je n'entends pas , ai-je besoin de le dire? la circonscrire en aucune façon. Je lui demande seulement de signifier quelque chose et d'être vivante. Qu'elle soit, à son choix, chrétienne ou païenne, croyante ou sceptique ; qu'elfe s'élève, si elle peut, dans les sphères supérieures du lyrisme, au-dessus de la douce médiocrité des sentiments de la vie commune , pou vu qu'elle soit sincère et qu'on y sente une flamme.
Il y a de cette flamme dans les Rimes neuves et vieilles de M. Armand Silvestre, flamme trop matérielle , sans doute. Ne cherchez pas beaucoup l'âme (psuchè) dans ses sonnets païens^ ardents et
nus, mais la poésie des sens, de l'essence d'amour brûlant, un hymme délirant h la beauté. Les pièces fort courtes qui composent ce recueil sont exécutées d'ailleurs avec un soin recherché et une assez belle maestria qui relèverait même et purifierait des inspirations d'un ordre inférieur. La sincérité de ces inspirations profanes est- elle absolue ? Pas autant que le croit ou l'affecte le jeune poète. N'est point païen qui veut dans notre vieille société. George Sand , qui a décoré le volume d'une préface, l'a remarqué avec raison comme circonstance atténuante de cette trop sensuelle poésie. Un cri trahit toujours les lyriques de la beauté corporelle et les sceptiques les plus endurcis de notre xix« siècle. Après avoir chanté sous toutes les formes l'idéal charnel, le poète finit toujours par lui reprocher de n'avoir point d'âme. Un des plus spirituels païens de notre âge, Théophile Gautier, causant un jour des chefsd'œuvre de l'art antique , et croyant entrevoir quelque limite dans l'enthousiasme de son interlocuteur, lui disait avec un sourire: Vous êtes « infecté » de spiritualisme chrétien. Eh bien ! ils sont tous ainsi , ces ardents païens , et peut-être M. Théophile Gautier lui-même, tout ployés qu'ils semblent devant la plastique beauté.
Musset l'a dit :
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Une immeose espérance a traversé la terre ; Malgré soi vers le ciel il Tant lever les yeux.
Ce païen, M. Silvestre, il veut mouler, dit-il, sur le corps de sa belle, à la gloire de sa chair, en commençant parle cou, une amphore, deux coupes, et enfin... un bassin! Et, ce disant, il moule un sonnet très-brûlant sur ces formes matérielles; mais il pleure de n'avoir rien à dire à la gloire de l'&me de cette belle :
Rosa, fleur de chair, il te manque la vie !
La vie, c'est-à-dire l'ftme , et ce n'est pas encore assez. Il lui faut Timmortalité, l'infini.
Si nous ne renaissons, Vénus, tu fus injuste ; On doit être immortel rien que d*avoir aimé.
Ce n*est pas là du paganisme pur. Païens ou non, ces sonnets sont d'un poète. Ils ont de Téclat et de la saveur. Il y a encore dans le volume de jolies petites pièces sous ce titre : Mignon , et d'agréables petits tableaux, ou des pensées poétiques exhalées en quelques vers brefs et vife. L'auteur n'a eu qu'une mauvaise inspiration , c'est de les appeler Prime-sauts et Tableautins, affectation qui suffit à mettre de mauvaise humeur le lecteur bienveillant.
Les Chimères. Voilà un vrai titre pour un recueil de poésies. Les chimères : le monde meilleur de
nos illusions, de nos rêves ! Elle est quelquefois terrible aussi la Chimère. Elle a l'œil cruel audessus de la bouche amoureuse, et Tongle du lion qui entre dans le cœur; c'est, je ne sais pourquoi, celle que M. Albert Mérat décrit dans un sonnet ' au frontispice de son livre; heureusement ce frontispice est trompeur^ ce volume est traversé par de belles chimères , filles d'une imagination saine et d'un cœur où la douleur a pu pénétrer, mais qu'elle a parfumé comme un bon vase sans y aigrir la liqueur de poésie.
J'ai été surpris bien agréablement par la fraîcheur de ce petit volume. Des marines , des coins de paysage, des croquis de voyage, une montagne, une cathédrale, un tableau de maître , choses regardées avec des yeux d'artiste et de jeune homme amoureux^ enlevées comme des aquarelles vives et nettes dans un joli sonnet ou dans quelques stances ; des variations sur des airs connus sans doute, c'est-à-dire sur des sujets vieux comme la poésie et le monde, les yeux bleus, les roses ^ les serments trahis , les espérances éternelles , mais des variations spirituelles et émues , coquettes et tendres à la fois. M. Mérat est prime-sautier, tantôt gai , tantôt triste, toujours sincère. Le livre eût gagné à une révision plus sévère. Il faudrait faire disparaître les négligences parfois voulues ,
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les enjambements malsains, les césures perdues et quelques pièces tout entières. La dignité de la Muse, au milieu même de ses fantaisies , s'offense , de certains badinages qui échappent de toute manière à la poésie et semblent une dérision qui Tinsuite. Tel est cet hymne à Phuttre , qu'on peut manger crue ou faire frire , « gober » ou m&cher simplement, le sonnet énamouré qui finit par cette invocation :
toi qoi fais aimer, ô toi que doos aimons I
Mettez cela dans un recueil gastronomique ou médical » mais pas ici. L'huître n'est pas une chi- -mère I même aujourd'hui où , dit-on , les huîtres ^ont chères. Jugez si le contraste n'est pas trop fort , quand , quelques pages plus loin , on lit le beau sonnet adressé à M. SuUy-Prudhomme , un poète nouveau dont je parlerai quelque jour, sur la Chimère du bonheur :
Le bonhear, ce n'est pas aimer, puisque l'on pleure. Le bonheur, ce n'est pas savoir : on ne sait rien. Est-ce vivre? La vie est-elle un si grand bien ? Est-ce mourir? La mort n'est-elle pas un leurre ? *
et qui finit ainsi :
Le bonheur, c'est marcher libre dans le devoir,
C'est s'élever sans fin vers l'infini savoir ;
Le bonheur, c'est aimer aussi, puisque l'on pleure.
Si j'avais la place , je citerais quelques fleurs
cueillies au pays de Bohème^ aCu bord des eaux vives de la folle jeunesse , un peu trop dans les sentiers de Murger et d'Henri Heine :
Plus fard, dans longtemps, Je rôverai d'elle* Elle aimait le bruit, le sucre et les fleurs, Hépétait souvent qu'elle était fidèle.
Ecoutait mes vers, la cervelle ailleurs.
Est-ce d'une femme ou d'une levrette qu'il s'agit ? Heureusement on sort du doute à la dernière stance :
Et toi, pour m'avoir jeune en ta mémoire, Place-moi parmi tes rôves constants t Ruches de velours et volants de moire.
Et dis : Il m'aimait I plus tard, dans longtemps I
Un sourire qui se moque d'une larme I Plus
volontiers citeraijs-j^ encore quelques belles stances où le ton s'élève » où le souffle est pur et
où respire un beau sentiment de la nature, comme
ces vers écrits sur les sommets vierges des Alpes ,
et que je détache de la pièce intitulée le Glacier.
M. de Laprade ne refuserait pas de les signer :
Muets avec an air d'attention austère, Comme il sied qu'une foule assiste à ces eômbats. Les monstrueux rochers, premiers nés de la terre. Se dressent, spectateurs qui ne^tressalDent pas.
L'astre honneur du matin et de l'heure première. Gomme un regard d'amour sur la terre avait lui ; Les cieux avaient leur grand sourire de lumière. Mais l'abîme gardait son Incurable ennui.
S68 ÀUTEUBS ST UYRIS
Pat de mmear, hormU parfois h voix profonde Que, pareille aux captifs, exhale vers Taxor, De la crevasse sourde où son angoisse gronde. Une eaa qui dans la nuit égare son flot pur.
Tout dort ; mais ce repos sinistre se lamente ; Il foit froid sous le ciel allumé du midi, Et Ton sent comme' un mal inconnu qui tourmente La montagne, cadavre encore mal roidi.
Qui me ramènera parmi les choses douces.
Dans les bols remplis d'ombre où J'ai senti germer, Heureux, en m'allongeant sur le Ut chaud des mousses. Les vagues floraisons qui tendent à s'aimer ?
Ou bien aux champs joyeux, alors que l'été brille Dans la grande beauté de ce cadre banal 06 passe, gaule en main, quelque robuste fille, Lente sous le baiser du soleil matinal.
Les Pensées tristes ^ de M. Armand Renaud, sont d'une inspiration plus cherchée , moins primesautière que celle de M. Mérat ; mais Tétoffe assez brillante de ses vers a quelquefois des plis de sculpture^ et le poète a çà et là des imaginations sombres qui saisissent assez vivement. Ainsi sa pièce intitulée les Rats. Trois malheureux , un vieillard, une femme, un enfant, cherchant leur nourriture dans les ténèbres infectes d'un égout de Londres, y trouvent une mort aussi atroce que leur misère. Quel sujet ! Oui, mais la sinistre vérité de la peinture excuse l'horreur du tableau, élève le sujet trivial à la dignité de la poésie, et la
pitié arrache au poète un cri éloquent. Il n'assiste pas avec Timpassible silence de la nature aux misères qu'il a racontées et aux effroyables contrastes de ce monde :
Cependant le soleil avec iadlfféreDce
Traîne tout pèle-môle, à travers rinfîni.
La joie est pour bien peu ; pouï* tous est la souffrance.
Tu le sais, ô soleil ! et n'en es pas terni !
Etoiles, vous aussi, pâles lueurs sereines, Les lamentations abondent sous vos yeux ; Et vous ne cessez pas de luire sur nos peines ; Et, sans pitié de rien, vous rêvez dans les deux !
Ces vers sont d'un vrai poêle.
Je recommanderai aussi aux amis de la poésie M. André Lemoyne et ses Roses d'Antan. M. André Lemoyne a sa petite fiole d'élixir , à laquelle il ajoute quelques gouttes de temps en temps, L'élixir a de la force et de la douceur , et la fiole est travaillée avec un art délicat.
Madame Auguste Penquer, dans ses Révélations poétiques^ témoigne d'aspirations très-nobles ; elle a un souffle lyrique assez rare dans une femme, un enthousiasme de poétesse qui ressemble à la foi. Elle a publié déjà et avec succès un autre recueil dont j'aimais mieux le titre plus humble et plus doux, les Chants du foyer. Un reproche seulement aux deux volumes : ils ont tort de porter en tôte les lettres de baptême poétique que
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signent avec une si banale prodigalité Hugo et Lamartine. Si la poésie n^est pas dans le livre, lep certificats ne servent à rien.
M. Amédée Pichot, le sympathique et savant directeur de la Revive britannique , a réuni sous le titre d'Arlésien/nes les légendes , contes et souvenirs de la terre natale, et quelques poésies d'un accent plus personnel venues pour ainsi dire au courant de la vie. Les regrets , les espérances, les pieux souvenirs, les effusions, les admirations, tous les bons, tous les nobles sentiments trouvent dans cet aimable volume leur naturelle ei poétique expression. C'est un bouquet de fleurs cueillies le long du jour et liées le soir par une verte vieillesse. Il exhale un parfum si honnête, qu'on ne songe pas à le soumettre à une sévère critique. L'auteur peut offrir ce doux recueil à ses amis, et leur dire, en empruntant la légende de là préface de Gil Blas : C'est là que vous trouverez Vâme du licencié Pedro Gardas*
Ajoutons à cette revue quelques poètes et quelques productions estimables encore.
M. Aimé Giron écrit des vers rêveurs et croyants qui méritent un salut de sympathie; les vers tendres et simples de M. Ad. Michel et ceux de M. Bellier; les vers généreux de M. Auguste Parodi, Passions et Idées, ne méritent point le dédain;
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les Chansons de vingt ans , de M. Barré, ont de la jeunesse et de la gaîté ; il y a de jolis vers dans/e^ Gerbes déliéeSy de M. Louis Goujon, et le Mem^ento, rîmes et stances, de M. Henneguy, vaut un me*mento. Je m'arrête; plus loin je tomberais au milieu des rossignols (terme de librairie affecté aux volumes dont le public n'a pas vouluV, oiseaux qui ne rossignolent pas et ne peuvent servir , je l'ai dit, qu'à discréditer les vrais rossignols.
Pour les vrais môme , hélas ! le temps , convenons-en , n'est pas propice. Les plus grands de nos poètes , ceux de la génération enflammée de 1830, ne trouvent plus les enthousiasmes d'autrefois. D'où vient cette indifférence ? La source estelle tarie ? Les genres sont-ils épuisés ? Après la poésie religieuse, la poésie romantique, plastique, sceptique, n'y a-t-il plus rien? Si, il y a ce qui est éternel, il y a ce qui est humain. Les illustres ont delà peine à se faire entendre; toutefois, si on laisse mourir sans écho les Chansons des Rues et des Bois ^ on a recueilli les soupirs des Destinées, et on écoute encore l'âme humaine qui palpite dans la Légende des Siècles et les Contemplations, Des poètes que j'ai cités en cet article, lequel a pu s'imposer ainsi au public distrait?
Quelques-uns ont le talent. On l'a même remarqué déjà, le talent, si l'on entend par là l'orfè-
vperîe poélîque , Tart de travailler le vers , de ciseler la rime, n'a jamais été plus répandu qu'aujourd'hui. On sait broder de jolis vers , cueillir môme çà et là un rameau d'or , et , en butinant dans ce qui se publie, un habile éditeur ferait une anthologie nouvelle qui aurait du prix. Ce qui est rare , même dans une pièce de vers isolée , c'est une pensée,j2ne conception de Timagination dînant à cette pensée l'intérêt et la vie. Ce qui est plus rare encore , c'est une inspiration uniqne dominant en maîtresse l'œuvre entière, une inspiration humaine et profonde qui /pour envahir le lecteur^ ait commencé par s'emparer du poète et qui ait rempli tout son cœur. Voilà ce qui manque à la plupart des talents de nos jours, et pourquoi tant de jolies voix se perdent dans la solitude.