LE PSAUTIER DE M. DE SAINT-MAUR
M. Hector de Saînt-Maur vient de publier une traduction en vers des Psaumes qui me paraît sortir de la foule des traductions. On peut à peine compter le nombre des tentatives de ce genre qui ont été faites, sur les Psaumes, seulement depuis Clément Marot. On sait ce qu'elles valent en général; j'excepte de cette foule quelques passages admirablement imités et égalés par Racine ; en revanche, j'y comprends ces imitations trop vantées de Jean-Baptiste Rousseau. On les fait apprendre dans les classes des lycées, et elles n'en restent pas pour cela moins médiocres. Mais, dit Bossuet dans une phrase latine que je traduis, « telle est la force, la suavité, la magnificence des cantiques de David, qu'elle éclate et nous pénètre à travers le voile grossier des versions les plus barbares. » La modestie de M. H. de Saint-Maur n'a pas voulu d'autre préface à son Psautier que cette épigraphe empruntée à Bossuet. Cependant sa version à lui
n'est, tant s'en faut, ni grossière ni barbare. A lui faire un reproche, je lui voudrais plutôt, comme aux autres, un peu plus de barbarie, moins de politesse et quelque chose de cette sauvagerie, de ces &pres et incultes saillies qu'on rencontre dans les chants des prophètes hébreux. Sa traduction est d'un style ferme et pur; elle est plus brillante et elle a plus de mouvement que toutes celles que j'ai vues. Elle est encore cependant, c'est aussi la faute de notre langue et de notre prosodie, trop compassée, trop calme^ auprès de ces cris de douleur ou de triomphe qui font explosion dans les psaumes et en sonten quelque sorte l'impétueuse respiration. Je viens de les relire, ces chants religieux et nationaux qu'Israël refusait de chanter sur la terre étrangère et qui ont ravi depuis la terre tout entière. La sublime grandeur de l'accent, l'incomparable richesse des images de cette poésie n'est plus à louer : c'est un lieu commun de critique littéraire « Ce n'est pas cependant ce qui m'y frappe le plus. Quel mouvement, quel torrent de passion, quelle frénésie lyrique ! Vous les psalmodiez à vêpres le dimanche, vous les murmurez à la synagogue; mais vous les représentez-vous entonnés dans le temple, à Jérusalem, par quatre mille lévites, au bruit des trompettes et des cymbales, des sistres et des psaltérions? Vous les ré-
citez, ces marseillaises sacrées, les yeux baissés, les mains jointes ou croisées sur la poitrine, dans un tiède recueillement; Israël les clamait, les bras tendus vers le ciel, rœilnoyé de larmes ou illuminé de joie triomphante. Aussi bien T&me de ces chants est partie; leur esprit ne répond plus à Tesprit moderne, môme à l'esprit des croyants. Le ûdèle d'aujourd'hui, et surtout le chrétien, quand ilprie, se détache de la terre, vallée de misère ; il offre en sacrifice au Seigneur ses épreuves et ses larmes, pour que le Seigneur lui donne en échange les félicités de la vie future. Son oraison est toute contemplative : il soupire après un royaume qui n'est pas de ce monde, La prière de David, c'est la prière militante pour la bataille de la vie, c'est l'hymne du combat, c'est le chant deTyrtée, c'est le cri: Au secours! Le Dieu qu'il invoque Ta sauvé de la terre d'Egypte, l'a conduit et nourri dans le désert, a exterminé ses ennemis; c'est son allié. Israël rappelle aux armes, et il vient. Ce Dieu ne s'est jamais incarné dans une enveloppe corporelle^ c'est le Dieu caché. Mais le poète-prophète l'ar-^ rache à l'abstraction, et il personnifie cette spirituelle toute-puissance, non-seulement avec une richesse de figures et une grandeur sans égales, mais avec une passion, une force de vision qui dépasse toute incarnation. La source de poésie
s'est ouverte, les images tombent comme neige : Le Seigneur attellera le vent aux nuages, ils descendra sur les nuées, et le tonnerre de sa voix fera éclater les cèdres centenaires du Liban. Les flèches du céleste sagittaire briseront la mftchoire du méchant ; il lui rentrera son épée dans le cœur comme dans un fourreau. L'Eternel a ouvert les grandes ailes de sa colère. Les ennemis de David sont dispersés, fondus comme la cire devant le feu, dissipés comme la fumée ; ils ont fui en moins de temps que n'en met la paupière à retomber sur Tœil I Le Seigneur justicier les enveloppe des eaux de sa fureur! Le juste, qui n'a pour armure que son innocence, l'attendait dans sa fosse, comme le veilleur de nuit qui cherche l'étoile matinale; Dieu le retire de l'abîme, l'habille de rayons, soutient les cordes de sa tente, étend sur lui ses tendresses comme un manteau ; et, quand il a sauvé le juste, retranché le méchant comme l'herbe, le Seigneur remonte : les portes du ciel haussent leurs battants sacrés, et le Roi de gloire rentre dans son palais . oîi il se voile de sa splendeur et sombre dans la lumière !
Tout en admirantces magnificences, il faut convenir que la passion humaine qui déborde dans les Psaumes tient encore du barbare et qu'ils sont bien marqués à l'empreinte du temps. Malheur à
qui n^est pas Tami de David et le serviteur du Dieu qu'il invoque ! De ce Dieu on ne peut tarir la miséricorde, si Ton est des siens ; mais, si Ton n'en est pas, il a les mains pleines d'exterminations, et, dans ces chants sacrés, il passe par moments comme un souffle de terreur. Il y a du sauvage dans ces explosions de sensibilité ardente : fureur vengeresse, lamentations, cris d'amour, supplications désespérées 1 « Que Dieu se souvienne des fils d'Edon, et qu'il écrase leurs petits enfants contre les pierres ! » Que pensez-vous de cette oraison de cipaye furieux qui termine l'hymne célèbre: Super flumina Bàbylonis? Quelquefois cependant la note est d'une douceur inexprimable ; car toutes les cordes de l'âme humaine ont vibré sur cette harpe primitive. J'ai dit que l'esprit moderne s'en est retiré. Toutefois, les cœurs blessés, comme celui de David, dans leurs affections les plus chères, et les cœurs parfumés de l'amour divin y trou vent encore çà et là des accents qui les pénètrent, et nulle part n'a été exprimé avec plus de force le néant humain, le contraste de la créature qui passe comme herbe et poussière, et de l'Etre éternel qui nourrit tout de son souffle et qui a tout créé.
Je m'oublie à parler des Psaumes, et je ne voulais que louer le Psautier de M. H* de Saint- Maur.
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Il est complet, c'est son premier mérite : voilà pour réloge de la conscience, de la courageuse patience de l'auteur, qui a tout traduit et soigné également son long travail dans toutes ses parties. Mais M. de Saint-Maur ne mérite pas d'être loué seulement pour sa vertu, mais pour son talent. Il n'a pas réussi complètement; il n'a pu faire l'impossible. Transposer, à travers les siècles, et sans musique, l'hébreu des prophètes dans la langue de Fénelou, quelle tâche I II y a d'abord à la fidélité d'une version des Psaumes une difficulté insurmontable, On sait en ef[et que dans la poésie hébraïque les vers ne sont mesurés ni par le nombre des syllabes, ni par leur quantité prosodique; une certaine symétrie dans les différentes parties du vers, le parallélisme des idées ressemblantes ou contraires y remplace la mesure^ la quantité et la rime. Le vers français ne peut donc traduire le texte original que par analogie. M. de Saint-Maur a varié habilement ses rhythmes de toutes les manières, pour rendre au moins les mouvements divers de son modèle. Au surplus, comme la meilleure manière de louer des vers c'est de les faire se louer eux-mémes,eD voici quelques-uns de la façon de M. deSaint-Maur, c'est l'exorde du psaume XVII Diligamte^ Domine:
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Je t'aimerai, Seigneur^ toi, mon roc élevé, Ancre de mon salut, ô toi, ma forteresse 1 C'est en toi que j'espère, ô Dieu qui m'as sauvé I Je veux t'aimer, Seigneur I Je t'aime avec ivresse, Avec ivresse !
Car je le sais très-bien, quand je t'invoquerai,
De tous mes ennemis je serai délivré.
Les ombres de l'enfer voltigeaient sur ma couche,
Les cordeaux de la mort m'enveloppaient déjà,
Le torrent des méchants montait jusqu'à ma bouche,
Jusqu'à ma bouche !
Dans mon afilicUon, j'appelai Jehovah I
L'accent de ces vers est un peu trop moderne ; mais n'ont-ils pas du mouvement et du souffle ? M. de Saint-Maur s'était exercé déjà avec succès, il y a quelques années, sur le Livre de Job. Cette belle étude sur les Psaumes sera pour lui un titre de plus à l'estime des amis des lettres et de la poésie. Bien hardi qui mesure ses vers avec les chants des prophètes I C'est une lutte trop inégale dont l'issue est connue d'avance. Seulement, si Ton n'y gagne pas la victoire, on y peut gagner de l'honneur, et l'on en sort, comme Jacob de sa lutte avec l'Ange, vaincu, mais fort.
LES FAUCHEURS DE NUIT
LES FAUCHEURS DE NUIT
Sous cette dénomination expressive : Faucheurs de Nuit, dont le sous-titre du livre de M. E. Gourdon donne la traduction, il fout entendre les moissonneurs au visage sombre, à l'œil inquiet et vague, qui ne fauchent pas Therbe de Dieu à la clarté du soleil, mais l'or et les billets de banque étalés sur les lustrines vertes des clubs, des casinos, des cercles borgnes, des tables d'hôte Impulses, des maisons de jeu publiques ou clandestines; faucheurs qu'une passion terrible enflamme 6t que rien n'abat : ni la moisson Ingrate, ni le bien perdu, ni la fièvre et les émotions les plus poignantes; faucheurs qui ne s'arrêtent qu'à
(1) Les Faucheurs de nuit; joueurs et joueuses f par M. Edouard Gourdon.
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rbeure inévitable où eux-mêmes ils sont fauchés. Malheur trop souvent au travailleur, au vrai moissonneur, s'il lui arrive de s'aventurer sur ce champ fatal I Gomment y penser sans se rappeler les vers admirables et sinistres d'Alfred de Musset?
Les croupiers nasillards chevroteot en cadence Au son des instruments leurs mots mystérieux. Tout est joie et chansons; la roulette conunence ; Us lui donnent le branle, ils la mettent en danse. Et ratissant galment Tor qui scintille aux yeux, Us Jardinent ainsi sur un rhylhme joyeux.
L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la Forèt-Noirc, Leurs bâtons à la main entrer dans ce réduit ; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit.
Fuyards désespérés de quelque honnête lit,
Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux. Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux. Poser sous les râteaux la sueur d'une année.
Et là, muets d'horreur devant la destinée.
Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux I
Dirai-je qu'ils perdraient ? Hélas ! ce n'était gi:ère. C'était bien vite fait de leur vider les mains, Ils regardaient alors toutes ces étrangères.
Cet or, ces voluptés, ces belles passagères.
Tout ce monde enchanté de la saison des bains. Qui s'en va sans poser le pied dans les chemins.
Us couraient, ils partaient tout ivres de lumière, lit la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vives, ces mains qui labourent la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau. Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière. L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau !
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Les maisons de jeu d'Allemagne qui, pour la plupart, ferment leurs portes une moitié de Tannée^ ne sont pas, il s'en faut, les seuls ni les plus dangereux asiles ouverts aux péripéties des cartes ou du hasard. Sans parler du temple qui compte le plus de fidèles, la Bourse^ et où se rassemblent les faucheurs de jour, Paris a toute l'année mille réceptacles connus ou cachés où l'on peut assidûment jouer et se ruiner. La suppression de la \ Ferme n'a point supprimé un mal éternel comme \ le sont les passions de Tâme humaine; le 113 du | Palais-Royal n'existe plus; il est remplacé par ] d'autres numéros qui changent le plus souvent ; possible pour déjouer la police ; voilà tout. i
M. Edouard Gourdon vient 4'écrire sur ce sujet |
du jeu et des joueurs non pas un roman, mais |
une étude pittoresque, prise sur le vif de nos mœurs actuelles, pleine de détails curieusement fouillés dans les mystères de la vie parisienne.
Les conclusions de l'auteur n'ont pas sans doute grande signification. Il se borne à souhaiter que la loi. par des prescriptions, la police, par sa surveillance, continuent à limiter un mal qui ne semble pas pouvoir être guéri. Mais l'utilité, la moralité |
sont en dehors des conclusions du livre, dans la |
vérité sombre des peintures, dans l'éloquence de i
ces tableaux de perdition et de ruine, dans le sen- * j
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timent honnête et attristé qui conduit la main du peintre et qui se montre sans emphase, à chaque ligne.
U faut fuir la tentation; mais pour la fuir il importe de bien connaître tous les aspects perfides sous lesquels elle peut s'offrir; et si j'avais un fils, avant de l'envoyer étudier son droit ou sa médecine à Paris, je lui donnerais à lire le livre de M. Edouard Gourdon. Il y apprendrait tout ce dont il faut se défier, par quels chemins en apparence sans péril un jeune homme naïf peut être conduit à sa perte ; de quels lieux, de quelles personnes, de quelles choses il faut s'écarter comme de l'engrenage fatal où l'on ne croit mettre que l'ongle de la main et où Ton peut passer tout entier, jusqu'à Thonneur. Rien de plus instructif et de plus effrayant que Taventure racontée par M. Gourdon de ce jeune homme, l'orgueil et l'espoir d'une famille, qui, entraîné par un faux étudiant, pourvoyeur de tripots, finit par perdre la vie dans un duel contre un escroc.
C'est une curieuse revue que celle des différents types de joueurs que M. Gourdon fait passer sous nos yeux dans cette physiologie des jeux à Paris. Il y a le joueur d'occasion et le joueur de profession, le prudent, le hardi ; celui qui sait profiter ie sa veine et celui « qui manque d'estomac; » il
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y a le joueur de cercle et le joueur de tripal ; il y a la femme joueuse, celle qui est jeune et jolie, et celle qu'on appelle la mère Cagnotte, hideuse présidente des tables d'hôte. Il y £^ le joueur silencieux, concentré dans le gain et dans. la perte ; il y a le joueur bruyant et expansif, le loustic, celui qui a toujours le mot pour rire, appelle un louis une pastille^ et qui, surpris par une invasion de police dans une maison de jeux clandestine, tandis que le commissaire procède dans une chambre voisine aux interrogatoires^ propose aux autres, en attendant que leur tour vienne, « un innocent petit loto. » Il y a ce que l'auteur appelle les faucons^ les pigeons, les mystérieux ; il y a ce que tout le monde appelle les grecs. Il y a les joueurs qui ne jouent que ce qu'ils ont^ et les joueurs qui empruntent ou qui jouent sur parole, et parmi ceux-ci les uns qui paient, les autres qui ne paient pas.
J*ai connu un type curieux de cette dernière espèce. Il tenait quelque part une plume. Plusieurs fois par semaine, en paroles grandiloques, il traitait les questions de haute politique et s'applaudissait des satisfactions données à l'honneur national. Ses dettes d'honneur en particulier, il les laissait indéfiniment en souffrance; il n'était jaloux que de TUonneur du pays. Je le recom-
mande à M. Gourdon pour le mettre dans sa galerie à la prochaine édition.
M. Gourdon n'a pas seulement peint au naturel et avec une vérité d'observation en quelque sorte photographique les différents types qui composent le monde des joueurs; il a décrit admirablement l'ivresse particulière que donne le jeu, et qui fait ressembler parfois cette passion à la folie. Un des traits les plus communs aux joueurs, c'est la superstition; à ce titre je signalerai aux lecteurs, dans le livre de M. Gourdon, le chapitre a des fétiches » . Le fétichisme n'est pas seulement la religion des peuplades sauvages de l'Afrique centrale ou de la Polynésie, c'est aussi celle des joueurs. II donne lieu à des scènes qu'on dirait empruntées aux annales de Gharenton ou de Bicètre. On ne saurait croire, à moins d'en avoir été témoin, et M. Gourdon en cite des exemples incroyables, jusqu'à quel point peuvent influer sur la chance, dans l'esprit d'un joueur, une bague, une clef, un crayon, un bouton de guêtre 1 « Il est tel joueur, dit M. Gourdon, qui ne se dessaisirait pas de cet objet insignifiant, son fétiche, pour la moitié de la somme qu'il espère gagner avec lui. » Ici un cloporte est enfermé dans un tuyau de plume par un joueur heureux, et jeté, comme un talisman invincible, sur la table du cercle où il joue. Les
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autres joueurs eux-mêmes ne peuvent se défendre devant ce cloporte d'un sentiment d'admiration et de crainte. L'heure de la perte arrive, et le fétiche déshonoré est jeté honteusement par la fenêtre. Tel joueur qui est malheureux se lève, change de place, va ouvrir ou fermer une porte, ou remuer une chaise pour changer la chance. Un autre n'avait-il pas eu l'idée merveilleuse de placer un garde municipal devant sa porte? C'était là son fétiche. Ainsi en règle avec le dieu, il va au cercle, perd une somme énorme, revient chez lui furieux, casse les vitres du concierge endormi et se voit traîné au poste par le factionnaire fétiche qui n'a pas reconnu son adorateur.
Un autre exemple amusant des illusions superstitieuses propres aux joueurs, c'est le trait de cet étranger qui avait perdu ce qu'il avait dans sa poche : trois cents francs. Il rentre chez lui chercher de l'argent. L'incendie est dans sa chambre. Il sauve à grand peine de son secrétaire en flammes trente mille francs. Il revient et s'écrie: Messieurs I quelle chance ! si le dernier écu de mes trois cents francs m'était resté une minute de plus, je ne rentrais pas chez moi, et j'en perdais trente mille, toute ma fortune qui brûlait. Il y a une providence pour moi. Là-dessus il se rassied à la partie, joue ses trente mille francs et les perd.
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M. Ë. Gourdon égayé ainsi^ chemÎD faisant, par des anecdotes ou des traits de caractère, un sujet par lui-même assez sombre. Etrange passion que celle du jeu I Qui en est complètement à Tabri? La cupidité, comme le croit M. Gourdon, n'en est pas le seul mobile, car si le jeu se déchaîne avec fureur au milieu de la civilisation matérielle de notre vieille Europe et de l'Amérique, on a joué à toutes les époques, et Ton peut voir dans Tacite que la forte et sobre race des Germains exposait au jeu sa liberté et sa vie. Le jeu, l'une des distractions inventées par l'homme pour se détourner de lui-môme, comme dit Pascal, est de toutes la plus puissante. Le désir du gain, l'espoir surtout de regagner ce que l'on a perdu, les émotions diverses de joie et de peine, l'attente de l'imprévu, et ces battements du cœur devant le hasard inconnu, illimité,
Le hasard, noir flambeau de ces àècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui ,
c'est tout cela qui allume et nourrit la passion du joueur qui peut être souvent un esprit distinguéet un noble cœur. Hélas! le hasard n'intervient pas seulement dans les parties qui se décident sur les tapis verts. 11 est un jeu immense dont M. Gourdon n'a rien dit, et qui semble être un exemple de tous les jeux de fortune. Ce jeu, personne n'échappe
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à ses vicissitudes: il vous abat^ il vous élève ; les biens s'y distribuent comme à l'aveugle. De beaux joueurs, les plus fermes, les plus intelligents, les plus nobles, ceux à qui on aimerait voir la Fortune sourire y perdent jusqu'à l'espérance; des joueurs vils et lâches triomphent sur leurs ruines. Ce sont des changements, des renversements inouïs : on a des fétiches devant lesquels on se prosterne tant que tout va bien; et, viennent les revers, on les brise avec fureur comme on les avait adorés. A ce jeu, on assiste bon gré malgré et, comme le paysan de la forôt Noire, muet d'horreur devant la destinée.
Et ce jeu, aucun gouvernement ne saurait le supprimer: les gouvernements eux-mêmes en subissent la loi, car ce jeu, c'est lavie! Heureux celui qui à vécu, qui a vu ces jeux de la force et du hasard, et qui conserve encore dans son cœur d'autres dieux! Heureux ceux qui, malgré l'expérience, continuent de croire à la providence cachée sous le hasard apparent des choses de ce monde I Heureux, parmi tant de convoitises, tant de démentis donnés par lafortuneà la justice^ ceux qui gardent leur û.me croyante, pure, et plus forte que le hasard ! Heureux les faucheurs d'or naïfs qui savent encore ce que vaut l'or qui se cache dans les champs au fond des marguerites et l'or tranquille des étoiles !
LES DECORATIONS