‹ Auteurs et livresChapitre 4 sur 21 · ALVAEI) DH VI6NT · texte numérisé non relu

ALVAEI) DH VI6NT

conscience, un monologue intime plein d'intérêt. on a, en général, bien Jugé l'écrivain ; on a estimé le poète à son prix; mais l'homme, si honoré qu'il soit, n'est pas encore bien connu. Est-ce une entreprise téméraire d'entr'ou vrîr , en laissant lire dans son journal» la porte de ce religieux de la poésie et de l'art et de montrer ce qu'était au naturel Alfred de Vigny?

Rien, on le sait, n'est plus intéressant que ce genre de publication intime où l'on voit de tout près une figure d'écrivain célèbre qu'on n'a pu guère qu'imaginer d'après ses œuvres ou de sèches et inexactes biographies. L'intérêt est plus rare lorsqu'il s'agit d'un homme comme Alfred de Vigny, qui s'est retranché dans la solitude, connu seulement de quelques élus de son cœur. « Personne, a dit M. Jules Sandeau(1),n'a vécu dans sa familiarité, pas môme lui. » L'observation, qui a fait sourire, ne manque pas de vérité. On peut l'accepter pour Alfred de Vigny malgré son tour épigrammatique. Ennemi de cette mêlée de relations banales si fréquentes de notre temps, comme des propos médiocres, indiscrets, vulgaires qu'elles engendrent, la familiarité avait pour lui quelque chose de trivial et presque d'ignoble par où elle le

(1) Dans son discourâ à l'Académie française, en réponse à Camille Doucet.

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blessait. Ses amis ont connu le charme et Tabandon spirituel de son intimité; mais il est vrai qu'en général il s'enveloppait d'une haute réserve comme d'une armure d'acier poli contre les bas contacts des hommes, et je crois bien qu'il gardait encore son armure quand il était seul, pour se défendre de la familiarité de vulgaires pensées. Sa distinction manquait un peu de bonhomie? Soit. S'il y avait quelque excès dans ce goût du noble^ dans ce respect de soi-même, il n'est pas à craindre que cette particularité de sa nature devienne contagieuse.

Ces notes révélatrices elles-mêmes ont gardé le grand air qui lui était naturel, et l'altitude de l'homme. Si on y cherche un intérêt anecdotique et commun, on ne l'y trouvera guère. Mais on n'y trouvera pas davantage d'attaque ou d'insinuation blessante contre personne, de ces flèches empoisonnées, traits de Parthe des mémoires posthumes. Il a pensé sans doute à M. Mole, quoiqu'il ne l'ait pas nommé dans sa pièce les Oracles^ publiée depuis sa mort dans les Destinées; mais il espérait bien publier ces poésies lui-même, et je me souviens qu'un jour il me disait : a J'ai félicité aujourd'hui M. Guizot du dernier volume de ses beaux Mémoires ; mais je l'ai félicité d'abord d'avoir noblement publié ses Mémoires de son vivant. » Le

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respectde soi-même a cela de bon qu'il nous maintient dans le respect d'autrui. II écrivait dans une note du 31 décembre 1833: « L'année est écoulée, Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience ni contre aucun être vivant.» Il aurait pu signer cela chaque année de sa vie.

Ce qu'on recueillera dans ces mémoires de son imagination et de sa pensée, ce sont ses idées, se vues sur toutes choses : philosophie, politique, littérature; ses doutes et ses convictions invariables, son esprit et son cœur, tout cela réfléchi dans ces notes éparses comme dans les morceaux brisés d'un pur miroir. Parmi ces fragments souvent exquis, il en est peu qui n'aient de la valeur, soit en eux-mêmes et par les idées qu'ils expriment, soit par le jour qu'ils jettent sur la physionomie du poète. Ses réflexions, en général, sont moins remarquables par l'absolue justesse, qui peut en être souvent contestée, que par la haute et profonde originalité, la finesse pénétrante, la poétique couleur; et toujours s'y révèlent son esprit délicat, même quand il est un peu chimérique, et son &me fière, mais tendre ; attristée, mais douce, défiante du ciel silencieux autant que delà terre bruyante, toujours excellente et toute pure.

Sauf quelques notes à peu près indispensables, je n'ai mêlé à ces fragments intimes aucune réflexion :

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ilsportent en eux-mêmes leur meilleur commentaire, et l'avantage éventuel de souligner par quelques remarques critiques plus ou moins ingénieuses la pensée du poète n'eût pas valu pour le lecteur le dommage de Tinterrompre.

Qu'on ne se méprenne pas cependant. Ce n'est pas une œuvre de lui que j'ai prétendu donner, car alors je ne me serais pas cru permis d'y coudre même un chapitre préliminaire. Alfred de Vigny a mis le signet à l'œuvre signée de son nom après le volume desZ)e£^in^»et,pourobéiràses intentions formellement exprimées, de môme qu'il n'a voulu sur sa tombe d'autre éloquence que les larmes des cœurs fidèles, aucune préface, aucune étude do critique littéraire ne s'installera pour prendre sa mesure en tète des œuvres qu'il a destinées à la publicité. Aussi bien cette mesure, la plupart du temps, est celle de la bienveillance ou delà valeur du critique plutôt que celle de la taille de l'auteur, et la postérité, en présence de l'écrivain, prend bien ses mesures toute seule. Mais ici, je le répète, ce n'est pas un ouvrage d'Alfred de Vigny que j'ai voulu publier, c'est moins et beaucoup plus. Sauf quelques vers ajoutés à la fin de ce volume et qu'il eût réunis sans doute k ses poésies, s'il eût pu les revoir, c'est lui-mêmeque j'ai donné, c'est lui se parlant à lui-môme et ne faisant pas œuvre d'auteur.

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C'est pour le faire mieux connaître, autant dire mieux aimer, que j'ai exposé au jour, sous ma responsabilité, devant ma conscience et devant lui qui me voit peut-ôtre, ces fragments significatifs de cette sorte de mémoires de sa vie méditative. Il m'a semblé qu'il ne m'avait pas interdit d'y puiser avec discrétion dans l'intérêt des lettres et de sa pure renommée, puisqu'il me disait: «Vous trouverez quelque chose là. n

Si, comme je l'espère, on sent dans ces pages non-seulement un des poètes les plus rares, mais un des hommes les meilleurs de ce pays, d'une élévation que rehausse son scepticisme méûie; — il écrivait : a L'honneur, c'est la poésie du devoir » et, de cette pensée exquise, il faisait la devise de sa vie ; — si l'on y est touché d'une sensibilité qui n'était pas seulement Imaginative et intellectuelle : oalira le récit émouvant de la mort de sa mère, moment de détresse où il fut visité par les espérances religieuses ; si Ton y sent une bonté aimante qui lui faisait noter comme bonheurs à lui arrivés des choses heureuses survenues à ses amis, j'aurai publié quelque chose déplus rare qu'un poème ou un roman inédit d'Alfred de Vigny, j'aurai montré Alfred de Vigny.

Au surplus, j'ai déjà mieux qu'une espérance. Ces fragments, avant d'être réunis, avaient pour la

plupart déjà vu le jour ou au moins le deraî-jour dans une Revue. Des journaux en ont reproduit quelque chose. Et ce qu'on en a pu lire, a causé une vive sensation. Je le savais bien, ô noble poète 1 que tu paraîtrais plus grand & ceux qui approcheraient de toi ; j'avais le sentiment, cher et paternel ami, qu'en publiant ces notes frustes et pourtant si éloquentes, j'arrachais & la tombe quelque chose de ton génie, et, mieux encore, je faisais revenir comme l'ombre de ta belle âme !

JOHN LEMOINNE

JOHN LEMOINNE <*^

Dans quelques lignes de préface, l'auteur des Études critiques se borne à énumérer brièvement les sujets qui composent son recueil et qu'il avait traités pour la plupart dans le Journal des Débats : l'Esclavage aux Etats-Unis à propos des romans abolitionîstes de mistress Beecher-Stowe, des Etudes sur le caractère anglais et quelques autres morceaux de critique contemporaine où la politique se môle à la littérature. Il est impossible, onl'avouera, de se présenter avec plus de simplicité et de goût. Envelopper un recueil de menus articles dans d'énormes considérations , s'enfler soi-même dans une introduction emphatique oîi Fauteur a l'air

(1) Nouvelles Etudes critiques et biographiques, par M. John Lemoinne.

d'un ambassadeur venu en grande cérémonie haranguer le souverain public, notre ami John Lemoinne ne sait pas faire cela. Quand il court le monde tout seul , ce qui lui plaît beaucoup , ou avec un livre , ce qui le gène davantage , il s'embarque lestement sans ajouter rien d'inutile à son léger bagage, et cela ne Tempéche pas d'aller loin. Il n'entend rien (quelle originalité!) à cet art fort à la mode et fort commode de se louer soi-même. Il ne dit même pas , et pourtant quel journaliste de ce temps-ci pourrait dire aussi justement, comme le poète :

Mon verre n*est pas grandi mais Je bois dans mon verre !

mais tout le monde lui rend cette justice ; on ne lui reproche qu'une chose , c'est de ne pas boire assez souvent. A cela il pourrait répondre : Je bois pour rcon plaisir quand le cœur m'en dit, pour satisfaire ma soif, et non la vôtre. Je ne suis pas de ces heureux génies qui tirent de leur encrier autant de seaux d'encre que l'on voudra. Me prenez-vous pour un cheval de manège qui part et fournit son petit temps de galop dès qu'on claque de la langue, pour un orgue dont on n'a qu'à tourner la manivelle , une machine qui va toute seule jusqu'à ce que le grand ressort se brise ? Je suis journaliste, non greffier. Je n'use pas

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