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à écrire tous mes instants; j'en emploie d'aucuns à penser- J'ai mes nerfs , j'ai quelquefois envie de me taire; d'autres fois, ne devinez-vous pas que c'est le contraire , et que je suis obligé au silence, alors que j'aurais le plus envie de parler. Ajoutons pour notre collaborateur John Lemoinfle qu'il est abolitioniste , peu disposé par conséquent à écrire comme un nègre. Que de bonnes gens se figurent volontiers qu'écrire est un métier tout comme un autre , et qui ne doit jamais chômer. On les rencontre. Eh bien ! que faites-vous înaintement ? Ils ont toujours la curiosité impertinente de savoir ce que vous projetez , môme quand ils ont l'air d'ignorer le plus ce que vous avez achevé et publié. A un questionneur de cette grâce, Jules Janîn répondait l'autre jour : «Ce que je fais: j'entre au Journal des Débats. » Votre livre a paru la semaine dernière; ils vous demandent si vous ne donnerez rien la semaine prochaine.
Ecrivain prime-sautier, le publiciste dont nous parlons écrit par boutades, aujourd'hui en veine d'expansion spirituelle, demain en veine de ne l'ien dire. Attendez sa fantaisie : il entrera ou rentrera tout à coup dans la lice , sa petite badine à la main, et vous entendrez alors un de ces agréables morceaux qu'il chante, en sifflant
"Si bien, et qui font tomber les vieilles murailles.
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M. John Lemoinne tient une place à part dans le journalisme contemporain. Ecrivain plein de physionomie, tout ce qu'il écrit est marqué à son coin. C'est, si Ton veut, un fantaisiste, un virtuose de la politique. Il jette dans le concert des disputes quotidiennes des trilles et des strettes moqueurs accompagnés de points d*orgue expressifs; mais ces variations spirituelles laissent toujours transparaître les motifs sérieux. Alfred de Musset a dépeint ainsi un certain Hassan :
Bien qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre^ Hassan était peut-être un homme à caractère.
Il-ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin. Sa pute médaille annonçait un bon coin*
Il était très-joyeux et pourtant très-manasade, Détestable voisin, excellent camarade, Extrêmement futile et pourtant très-posé, Indignement naïf et pourtant ti'ès-blasé, Horriblement sincère et pourtant très-rusé.
Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade
Que don Juan déguisé donne sous un balcon ?
Une mélancolique et pileuse chanson Respirant la douleur, Tamour et la tristesse. Mais l'accompagnement parle d'un autre ton, Comme il est vif, joyeux I
Tout cela cependant Mi un plaisir extrême.
Nous n'avons pas besoin de demander grâce aii lecteur pour une citation de Musset. Ces citationslà on ne les trouve jamais trop longues. M. John
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Lemoinne , j'espère , no nous en voudra pas noa plus si nous osons dire de lui qu'il a certains traits de ce fantasque Hassan, Lui aussi > il aime à chanter des chansons mélancoliques et graves sur un accompagnement moqueur. Et tout ce qu'il écrit fait un plaisir extrême. Point d'efforts, point d'arguments à baralipton et à baroco. Il n'est jamais pédant; il n'est pas plus savant qu'un homme du monde bien élevé; son érudition est à la portée d'un chacun, il n'a d'autres armes que le bon sens et Tesprît. De là son universel succès. Ironique et cavalier, grave et enjoué à la fois , comme ces comiques Anglais au visage sérieux, il a une manière de rire qui est à lui. Parfois, c'est du coin et du bout des lèvres , comme s'il avait peur de mordre dans ce qu'il dit, comme un dandy un peu gourmé* D'autres fois il s'échappe avec un abandon capricieux par-dessus toutes les règles de l'étiquette littéraire , et, si vous no le trouvez pas alors assez classique , il vous tirera la langue. Nous l'avons dit, il répugne avant tout à ce qui n'est pas libre , à ce qui est ordonné et compassé. Il est de ceux (je le cite) « qui ont .souvent l'envie irrésistible d'éternuer au milieu d'un sermon. » Ajoutez à cela quelques coquetteries d'attitude / où l'ennui, le dédain et tnôme les petites sécheresses impertinentes n'ont pas peur de se montrer; seulement,
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à travers ces façons de sccplique, ou plutôt de croyant fatigué, quelques beaux accents tout lyriques s'échappent çà et là comme des jets de flammes; on sent alors sous Tironie la poésie refoulée, et sous le masque railleur un cœur plus sérieux que celui de don Juan. M. Lemolnne ne rit jamais de ce qui est honnête; pour lui comme pour le héros de la pièce nouvelle de M. Emile Augier, l'honnêteté, c'est l'orthographe, et peu de gens la mettent comme lui.
Qu'on relise, pour avoir un échantillon de sa belle humeur, l'article mordant qu'il intitule Grcmdeiir et Décadertce de la Langue française, à propos du nouveau diapason qui força les ténors aussi à baisser le ton. Gomme il s'amuse de cette frénésie avec laquelle chez nous on poursuit l'unité en toute chose! Passant spirituellement du chant à la parole, 11 arrive à regretter le temps où la presse et la parole du monde s'accordaient au diapason de la France, et d'une publication de M. Louis Blanc en anglais induit hardiment que le français va cesser d'être la langue privilégiée. De plus en plus, si on l'en croit, la pensée s'incarnera dans l'idiome où elle respire le plus librement, c'est-à-dire dans l'idiome anglais. Il est impossible de tirer plus agréablement une conclusion plus désagréable d'abord pour tous les Français en retard qui vont être
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obligés d'apprendre Tanglaîs, et ensuite pour les autres Français qui savent l'anglais parfaitement.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant : l'auteur des Nouvelles Etudes^ tout en admirant de tout son cœur les institutions libres de nos voisins qu'on n'empêchera jamais, eux, dit-il, de chanter faux, n'est pas un Anglais quand même. Il faut convenir qu'on abuse un peu du plaisir de nous proposer ou plutôt de nous opposer nos alliés pour modèles. M. John Lemoinne connatt bien leur patriotisme égoïste et jaloux dont s'empreint jusqu'à leur religion et leur Dieu, auquel, écrit-il, ils donneraient, s'ils le pouvaient, un uniforme, l'habit rouge, les couleurs du gouvernement de SaMajesté. Une notice sur Wellington, cet Anglais suprême, et quelques réflexions pénétrantes à propos d'un ouvrage remarquable de l'Américain Emerson, forment dans le volume de M. John Lemoinne l'étude la plus curieuse, la plus vraie, la plus complète qu'on puisse lire, si l'on veut connaître le caractère de nos redoutables amis. On dirait do Tessence d'Anglais dans une petite fiole.
En général, l'auteur, sans jamais être douteux ni obscur, aime à abréger sa pensée. Les longs développements lui font peur. Il s'envole rapidement, il revient aussi vite à terjre. En quelques pages il a tout dît, charmé d'avoir fini, on trouve dans le
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volume qui nous occupe un roman d'un quart d'heure. Le critique s'en excuse en disant : Il est si petit! On ïe trouvera justement trop petit. Elle est charmante cette Jeune fille de bleppe qui est en train pourtant de se coiffer du vilain bonnet de sa patronne sainte Catherine. Elle est char* mante^ rêvant au bord de la mer^ les yeux fixés à rhorizon, « regardant toujours ce qu'on ne voit Jamais. » Mais voilà Justement un homme fait exprès pour elle, et Jeune de cœur en dépit de ses airs blasés. Quelle Jolte promenade ces jeunes gens, tout à l'heure inconnus- l'un à l'autre, font ensemble le long des falaises pleines d'air et de soleil ! Pourquoi avez-vous été si pressé de finir? Au terme de la promenade, Catherine, désespérant d'épouser son beau cavalier, se jette tout à coup dans la mer et se noie. Ce dénoûment tragique est trop inattendu pour être vraisemblable. Je convietk qu'il est bien flatteur pour Dominique; mais en quelques heures avait41 eu le temps de se faire adorer à ce point et de désespérer ce cœur Jusqu'à la mort? On dirait que le commencement de l'histoire est vraie; le reste n'a pas dû se passer ainsi. Non, cette aimable Jeune fille n'a pas été si pressée de voirie fond des mers^ elle n'a pas exécuté cette chute mortelle, ou bien avouez que vous l'avez poussée pour faire une réputation à Dominique !
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En fait de romans, le meilleur qui soit sorti de la plume de M. Jobn Lemoinne, c'est celui qu'il a écrit, on peut le dire, em collaboration de madame Beecher Stowe sur les esclaves de l'Amérique. Pour ceux qui notent au fur et à mesure Tbistoire littéraire du temps, il est impossible de séparer le pa^ tbétique récit de madame Sto^e de l'impression produite en France par les articles du Journal des Débats oîjl'M. John Lemoinne racontait à son tour, en la commentant, cette évangélique « MarseiU laise. i> Nos Etudes, dit Fauteur dans sa préface, pourraient être présentées comme nouvelles, car ceux qui les avaient lues les ont sans doute oua bliées. Non, on n'a pas oublie les articles sur Y Oncle Tom. On peut oublier ce qui a fait sourire, on n'oublie pas ce qui a fait pleurer. M. John Lemoinne avait dérobé ce jour^là ces bagtuettfis rnystérieuses avec lesquelles les femmes, il leur fait ce complimentjont leprîvilége de deviner les sources cachées d'où jaillissent les larmes. C'est dans des articles semblables qu'apparaît le mieux le fonds élevé et généreux de ce talent. 0n y reconnaît que cette plume brillante de notre- arafi n'es% pas un vain instrument de parade^ mais une bonne et vaillante épée dont la pointe aime à chercher l'injustice, dont la garde reste tournée du côté du faible et de l'opprimé. M. Lemoinne a prédit éloquemment la
fln et rexpiation prochaine de cette institution plus cruelle encore que les hommes, qui s'appelle l'esclavage. Et voilà que l'heure semble venue! Les prévisions de notre collaborateur se sont plus d'une fois confirmées d'une manière remarquable. C'est parce qu'il u'a pas seulement & un haut degré le sens politique, mais le sens moral, et que personne plus que lui n'a confiance dans le triomphe définitif des lois de la conscience qui ne trompent jamais. C'est au nom de ce sens élevé qu'il se sépare avec courage, quand il le faut, de ses meilleurs amis, et qu'il se sépare au besoin de lui-même, je veux dire de ces préjugés d'origine, de ces préventions d'éducation auxquels personne n'échappe entièrement. La tolérance religieuse n'a pas de plus courageux défenseur. Il croira de même rester bon chrétien tout en déclarant mort ce qui est mort, refusant de tenir le vivant attaché au cadavre, do confondre ce qui est distinct, d'écraser l'humanité sous la religion, mettant non le présent, mais Tavenir au-dessus du passé.
Ce vif sentiment de la vie et du progrès, delà liberté et de la justice, circule comme un courant généreux dans les divers articles de M. John Le* moinne, il leur donne leur seule unité, et le seul diapason sur lequel il règle naturellement les varialions de son humour, les caprices de son esprit
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tout français. C'est pour ce sentiment surtout que j'aîme à le louer. C'est par Juî que ces pages, d'une physionomie si vivante, ont toute chance et sont dignes de vivre; car si, quelque chose de nos pensées mérite d'être recueilli, ce sont celles qui ont visé le bon droit, qui se sont allumées pour la lîbertéet lajustice; quand même, dans nos illusions persistantes, comme la jeune fille cherchant le bonheur à l'horizon, nous aurions regardé toujours ce qu'on ne voit jamais!
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VICTOR DE LAPMDE <*)
a Les voix du silence, d hélas ! le plus souvent, ce sont les seules gui répondent aux livres des poètes dans ce moment de notre &ge. Les beaux vers, à moins d'avoir, comme ceux de M. Ponsard, le prestige de la scène, éveillent tout au plus un léger murmure de sympathie. Je ne parle pas du bruit que peut faire un livre pendant huit jours, dans quelques cas |)articuliers, si le nom s'impose, si les vers bons ou mauvais détachés du recueil s'étalent à l'avance dans les colonnes de tous les journaux tit re de primeur, et si l'éditeur, intéressé à sonner la cloche, n'épargne pas ses frais d'annonces et de fanfares.
La muse... Quel mot vient ici sous ma plume ?
(I) Les Voix du silence, poèmes.
no AUTEURS ET UVRES
La muse, la lyre sont des vocables démodés. Les expressions mêmes par lesquelles la poésie s'affirmait sont presque ridicules aujourd'hui, et ne serviraient qu'à faîreprendre la fuite au lecteurqu'on ne monte plus sur ce ton-là. Il faut changer ces façons de parler et toutes celles qui sentent leur idéal. Il ne faut plus dire ; « Pégase; » il faut dire «Le cheval • u A la bonne heure; on comprend cela» et cheval fait penser à Gladiateur. Je n'ai jamais beaucoup aimé « les flammes » et « les délires » d'autrefois, et jene les regrette pas. Ils exprimaient pourtant la passion et l'enthousiasme poétiqueSé Qui oserait s'en servir aujourd'hui? Lamartine même ferait sourire.
Le critique» à son tour, se sent fort empoché, et d'autant plus qu'il est plus initié ou plus sensible seulement à cet art délicat, plein de mystères, si doux et si puissant, du poète. La besogne ingrate de parler au public de ce qui n'a point l'air de l'intéresser 1 L'entretenir d'un volume de vers I Que lui importe? Ne va-t-on pas faire sur lui l'effet que produisait une pièce de thé&tre sur le villageois allant au spectacle pour la première fois? Dès le lever du rideau, et aux premiers mots de l'exposition ; Allons-nous-en, dit-il à sa femme ; ces gens-là parient de leurs aftaires : cela ne nous regarde pas.
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3'exagèro peut-être. Il faut bien que je m'excuse pour avoir tardé si longtemps à acquitter la dette de la critique envers un des poètes les plus considérables de ce temps-ci. Heureusement M. V. de Laprade est de ceux qui peuvent le mieux attendre. Les Voix du Silence sont une nouvelle moisson de nobles vers et d'austères pensées due à l'auteur de Psyché et des Poèmes évangéliques, des Symphonies et des Idylles héroïques y sans compter ces satires politiques qui lui ont fait perdre une chaire et ont ajouté du lustre à son fauteuil.
La politique cette fois, et c'est tant mieuXj est à peu près étrangère au nouveau recueil de M. do Laprade. Oui, c'est tant mieux. Qu'il y ait unpo^ litique caché sous le poète et qu'on le sente, pourquoi non? mais à la condition qu'il ne lui nuise pas, ce qui arrive trop souvent. Hormis ces cas rares où, en tirant son chant du plus profond de son &me et de sa conscience, on exprime les souffrances, les révoltes, les passions de tout un peuple ( on peut pousser alors un cri immortel), hormis ces cas, on fausse aisément la note quand on fait de la poésie de combat, et au bout de peu de temps on est tout étonné de voir que la satire souvent courageuse qui avait eu tant d'éclat, fait tant de
bruit, est oubliée, ensevelie à jamais. Née avec les circonstances, elle est morte avec elles. Elle est
tomboc dans les limbes où sont allées, feux d'artifice éteints, les odes de sacre et de baptême. Sans doute, l'élévation du talent de M. de Laprade le préserve de certains écarts. Tout récemment un journal a publié de lui une ode à la fois élégiaque et satirique sur les arbres menacés du Luxembourg. Les arbres ont toujours bien inspiré M. de Laprade, et ils lui ont fourni cette fois une de ses pièces les plus éloquentes. Eh bien! je crois cependant que le temps (je ne parle plus du journal) en fera tomber une ou deux strophes dont l'accent trop âpre, le courroux un peu enflé, comme si le poète était content d'avoir un nouveau sujet de colère^ ôtent au sentiment de sa vérité.
J'aime mieux la région sereine où nous transportent les Voix du Silence. Que sont-elles, ces Voix? Ce sont celles qui ne parlent qu'à Tâme et ne font pas de bruit aux oreilles. C'est la voix de la nature, c'est la voix des bluets cachés dans les blés, des bois murmurants, des grands lacs taciturnes.
Les paisibles esprits des chênes et des roses.
C'est ce que le cœur nous dit, avec ses battements, quand il pense à sa souffrance ou à son rêve. C'est aussi la voix que le poète prête aux
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douleurs muettes des martyrs, des opprimés, des exilés; ce sont tous les soupirs rassemblés de Fâme et de la nature. C'est la plainte des jours passés, c'est la chanson des jours à venir. En un mot^ au-dessus des misères, des passions personnelles, des incertitudes et des luttes du jour, assez près pour ne pas les oublier, assez haut pour les dominer, le poète ici est dans les régions mêmes de la poésie. 11 appelle cela lui-même la Trêve de Dieu, dans la pastorale vraiment épique qui ouvre son recueil.
Qu'il est bon d'écouter, aa sortir des quereDes,
Ces mille voix des champs, si bien d'accord entre elles ,
D'entendi*é la nature au pied de son auteur I
Et pour goûter mieux cette nature, il ne va pas seul, il emmène avec lui ses enfants.
Qu'on soit libre et joyeux ! Allons, mes bien-aimés, Lisez dans le printemps : les livres sont fermés I
Il gravit avec eux le sommet d'une montagne du Forez, où le soleil dévore un reste de neige. Et là, sur cette cime, transportés par la beauté du spectacle, parcourant d'un long et tendre regard la plaine natale étendue à leurs pieds, père et enfants se mettent à genoux, priant Dieu pour les morts, pour les vivants, pour cette terre, leur patrie, toute remplie de leurs espérances, de leurs souvenirs, de leurs amitiés. Dans celte poésie, comme ailleurs.
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M. (leLaprade a rendu admirablement Timpression de calme et de force que laisse Tœuvre divine. C'est à Tamourdes champs, c'est à la source cachée dans les bois quele poète demande de le tremper et delà rendre invulnérable pour la bataille de la vie. C'est la nature qui conseille et qui apaise son âme religieuse.
L'homme ne trouble Ici ni le lieu ni toi-même ; Là, point d'esprit rebelle et d'hôtes querelleurs. Mets ton ftme au niveau de ce calme suprême, Sois docile à ton Dieu comme l'onde et les fleurs.
Bénis la volonté que les astres bénissent,
Qui meut tant de soleils dans un môme concert,
Et qu'en ton propre cœur ses décrets s'accomplissent,
Ainsi que tu les vois s'accomplir au désert.
Pourquoi d'un œil chagrin scruter le fond des âmes, El faire un crime au ciel des vices d'aujourd'hui ? Est-ce à toi de juger si d'autres sont infâmes? Juge ton propre cœur : tu n'as droit que sur lui 1
Voilà des vers qu'on peut citer. La pensée est haute : l'expression se moule forte et simple sur la pensée. Et Ton sent bien qu'il ne suffit pas de bien faire les vers et de connaître tous les secrets de l'art poétique pour en écrire de pareils. Il y en a beaucoup de cette valeur dans les Voix du Silence- Le poète a évoqué quelque part celle de Corneille, et vraiment, par instants, c'est lui, c'est son esprit
qu'on entend.
Au soir d'an de ces joui'^ pesants où l'ennui et
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les sombres pensées envahissent Tâme gui perd son ressort et se décourage, le poète tire Corneille de sa bibliothèque comme on détache une vieille épée d'une panoplie. Il lit Horace^ Polyeucte^ et comme il va fermer le livre, voilà que, dans Tivresse de son émotion, il croit voir le maître vivanty debout devant lui, il entend parler le grand Corneille. L'immortel poète lui reproche sa défaillance, le console^ le relève, le rend tout entier au devoir et à l'honneur :
Honte au mol historien, au poète frivole
Dont toute la vertu se dissipe en parole,
Qui s'exalle en son livre et qui s'abaisse ailleurs,
Et qui ne vaut pas mieux que ses vers les meilleurs 1
On t'a dit que notre art, pareil à Part des femmes, Est chargé d'assoupir et d'enchaîner les âmes, D'étouffer sous des fleurs les courroux généreux Et d'orner les loisirs et l'ennui des heureux. La perle, assurent-ils, naît d'une maladie ; Et c'est des coeurs malsains que sort la mélodie. Et pour eux le chanteur est le plus accompli Qui sait mieux leur verser la folie et l'oubli. Ah I s'il faut qu'un poison coule au lieu d'un remède De la source oh buvaient Rodrigue et Nlcomède, Si vous rabaissez tous au métier qui prévaut Cet art sacré des vers que j'ai porté si haut- Comme les tréteaux vils sous une danse obscène Croulent les blocs d'airain dont j'ai fait votre scène, Et ce mâle français qu'on ne veut plus savoir, Langue de la raison, de l'honneur, du devoir I Toi, retiens ce conseil de notre tôte-à-tôte : On n'est qu'un baladin et non pas un poète, Quand, des grâces d'un vers gémissant ou moqueur On a charmé l'esprit sans agrandir le cœur ;
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Qoand plus haut dans la force cl vers le bien qu'on aime Qn n'a pas emporlé ses lecteurs et soi-même... Quand jamais on n'osa^ tout seul, en plein soleil, De la vigueur d'un acte appuyer le couseil.
Un des caractères principaux de la poésie de M. de Laprade, c'est justement ce sentiment si haut et si virilement exprimé dans ces derniers vers de la dignité de la poésie et des devoirs du poète, qui n'est tout à fait grand que lorsqu'on sent une belle &me battre dans ses beaux vers. Non» si vous n'avez pas un cœur généreux , un cœur ouvert à Tamour et à la pitié, capable aussi de ces haines de Molière, de
Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
seneible aux joies comme aux blessures publiques de l'honneur et de la liberté; si vous n'êtes pas capable d'un acte courageux; si vous ne savez pas souffrir pour une chère cause l'abandon, la pauvreté, le mépris des sots qui la suit ; si vous ne travaillez pas l'honneur de votre vie et la pureté de votre nom comme vous faites vos vers, vous n'êtes pas le Poète !
La pièce la plus considérable, — tout un poème, -— dans le recueil qui nous occupe, est intitulée la Tour d/ivoire. Dans cette tour mystique, où Ton voit l'invisible, où l'on boit au saint Graal, un chevalier trouvère, arme de sa harpe et de son
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épée, a juré de raouler. La route est périlleuse, hantée par les nécromans et les mauvais esprits. Un ermite prudent revenu du voyage cherche h l'arrêter devant les dangers et le vide de Tentreprise. Il va pourtant, le preux amant de l'idéal, il s'engage dans la forêt ténébreuse, et, pour son premier exploit, délivre une jeune pastourelle assaillie par d'immondes brigands. Il poursuit alors son chemin, en emportant un talisman suprême : Tamour. À cœur aimant, rien d'impossible. En vain les lutins et les gnomes impurs lui chantent à Toreilie le "plaisir et la volupté; en vain l'enfer suscite ses monstres, lui barre la route avec ses dragons et ses hydres, ses géants et ses fantômes, et ses sirènes plus dangereuses encore : le chevalier escalade les nues, et il arrive enfin au donjon sans tache, à la Tour d'ivoire. Jardins féeriques , fleurs qu'on ne voit nulle part, chants , lumières et parfums célestes, tout est enchantement dans ce manoir surnaturel. Et dans la fée, reine de ce séjour divin Je ehevalier reconnaît l'humble bergère qu'il a sauvée; leurs deux belles âmes se confondent dans un hymne d'amour et s'enivrent ensemble d'infini. C'est la joie! Est-ce le port? Non, il faut reprendre la lance et le bouclier,
Od touche à l'idéal ; on ne Thabite pas.
Il faut combattre encore, toujours, jusqu'à la mort. L'amour n'arrive au but qu'en la traversant. Et le bon chevalier quitte l'enivrant jardin et rentre dans la vie peuplée de monstres. Mais chaque fois qu'il met la main sur son cœur. — le poète catholique a placé là un rosaire, — il revole en un moment à la Tour divine et revient consolé.
Ici encore on reconnaît la haute inspiration de M. de Laprade. L'allégorie refroidit pourtant et couvre comme d'une brume les beaux vers dont ce poème est plein. On y voudrait plus de chaleur et quelquefois plus de clarté. Je ne goûte pas non
plus beaucoup les stances légères de poésie amoureuse que Tauteur a tentée. Dans cette entreprise, ses vers saccadés, plus sautillants que légers, ressemblent à des efforts de cygne. Ce genre et cette allure qu'il a essayés en d'autres pièces de son recueil ne me paraissent pas lui convenir. Il n'est pas fait pour la chanson d'avril et d'amour, pour traduire les voix brûlantes des sylphes Qt des lutins. Son vers naturel est l'alexandrin : c'est ce vers à grande envergure qui drape le mieux sa* pensée noble et sévère, mais où manquent un peu le sourire et le soleil. Cette pensée habite aussi une tour, sur les sommets, et s'abaisse vers le monde avec une virile mélancolie qu'agite parfois