VICTOR DE LAPRADE
un souffle indigné. Sa voix résonne, comme le cor au fond des bois, vibrante, mais triste. On a reproché à l'auteur de les fréquenter, ces bois, plus volontiers que les hommes. Cependant, c'est à leur solitude sacrée qu'il doit sa vertu de poète, et, comme il Ta osé dire.
Son vers âpre et nerveaxi vêtu de fer et d'or.
Chaque fois qu'il revient à eux, fuyant le monde profane (voir le Retour aux Alpes), il est vraiment inspiré. On dirait que l'âme robuste des chênes se môle alors à celle du poète pour donner un charme austère à ses vers. Qu'il reste donc dans son domaine. Qu'il n'essaie pas, même par accident, de faire danser sa Muse, une Vestale d'une beauté marmoréenne, un peu roide dans sa robe à longs plis; mais qu'il la promène toujours sur les sommets d'où il a rapporté cette fois les Voix du Silence, fleurs chastes, et qui ont sans reproche, pu garder un peu de neige, puisqu'elles ont été cueillies sur les cimes.
OGTAYE FEUILLET ^'^
M. Octave Feuillet, le dernier élu derAcadémio française, a voulu lui payer sa bienvenue. Le discours du nouveau récipiendaire n'est pas encore prononcé, et voilà déjà que son avoir littéraire s'est accru d'un nouveau roman, l'Histoire de Sibylle, Ce livre, j'en dirai mon avis très-franchement , mais je puis dire tout de suite qu'il est assez remarquable pour justifier une fois de plus le choix de l'Académie.
Le vermillon éclatant de Salammbô a nui un peu à la physionomie moins haute en couleur de Sibylle. Que vouliez-vous que fît contre la prêtresse éblouissante de Carthage, dont les boucles d'oreille, ô merveille I suintent des larmes d'ambre
(1) Histoire de Sibylle,
d2i ALTEUnS El LIVRES
comme une fontaine intarissable, que vouliezvous que fit contre elle cette petite princesse, distinguée , intéressante et malheureuse , > Théroïne du roman de M. Feuillet? Qu'elle mourût? C'est ce qui lui arrive , dans le roman , comme à Salammbô elle-même dans le poème si curieusement travaillé de l'heureux M. Flaubert, loué par M. Cuvillier-Pleury , critiqué trois fois par M. Sainte-Beuve, son ami, qui le trouve plus fatigant qu'ennuyeux, mis par son maître , M. Théophile Gautier, à côté d'Homère. Toutes deux meurent , à cette différence près , que Salammbô nous paraît assez peu vivante pour que son trépas nous laisse indifférents^ tandis que Sibylle, quand elle meurt, est pleurée. Elle reste dans les souvenirs, non-seulement de M. de Ghalys qui lui survit, mais de quiconque lit son histoire, l'y voit grandir, aimer et mourir. Qu'on lui donne tort ou
raison, on la plaint; en tout cas, on peut épiloguer
sur elle , discourir d^elIe comme d'un être qui a porté un cœur dans sa poitrine.
Pour ma part, et pour épilogue r à mon tour, je ne trouve Sibylle ni parfaitement sensée, ni parfaitement amoureuse. Si l'auteur qui nous a tracé son portrait est de cet avis, s'il n'a voulu nous représenter qu'une exception digne d'intérêt et de curiosité dans cette jeune fille arrêtée par elle-même
dans sa passion et dans son bonheur devant une barrière théologique , j'accorde qu'il a développé cette étude d'une âme romanesque avec une charmante adresse. J'accorderai de même que les scrupules de Sibylle partent d'une &me noble. Mais si l'auteur, comme semble l'indiquer le soin avec lequel il a caressé ce personnage, veut nous proposer Sibylle pour modèle , nous la donner comme un idéal, surtout comme un phénomène dans la hiérarchie des créatures intelligentes, je crains qu'il ne s'abuse. « Ma chérie, lui dit M. de Ferlas, — jusque-là il ne l'avait interrompue (l'auteur fait de môme) que par des caresses et des sourires, — vous voulez toujours monter sur le cygne. Vous voulez l'impossible. » Monter sur le cygne , cela vaut mieux que de jouer comme la prêtresse de Tanit , avec le serpent. Toutefois , briser sa vie et celle de qui vous aime pour cette fantaisie du cygne , c'est-à-dire de l'impossible , n'est pas la marque d'un équilibre parfait de rintelligence et de l'imagination.
Qui est-ce, Sibylle ?
Sibylle est une orpheline élevée à la campagne, au château de ses grands parents, deux ainiables vieillards le marquis et la marquise de Férîas. L'auteur nous décrit avecune complaisance minutieuse l'enfance précoce de Sibylle, son intelli-
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genco rapide et naturellement élevée , la bonté délicate de son cœur, sa volonté un peu impérieuse, mais bienfaisante, la vivacité^ je dirai plutôt la susceptibilité de son imagination. Sa philosophie prématurée en remontre à son curé, lui oppose à dix ans des objections embarrassantes.
Choquée des puérilités d'une dévotion étroite, mise en défiance par les habitudes un peu trop épicuriennes de l'abbé, qui contrastent avec Tidée exaltée qu'elle s'est faite d'un serviteur de Dieu, Sibylle se sent incrédule et refuse de faire sa première communion. Un trait de dévouement de Tabbé exposant sa vie pour sauver des naufragés le transfigure à propos à ses yeux > lui persuade que la vraie foi peut seule inspirer de pareils dévouements , et la reconquiert à la religion de ses pères. Non-seulement elle apprend alors le catéchisme^ mais elle l'enseigne. Elle convertit à onze ans sa digne gouvernante , miss O'Neill , femme excellente et distinguée qui n'avait pas besoin de changer de religion. A cette conversion, aucune raison plausible, à moins peut-être que Tauteor, eu cet endroit de son récit , n'ait jugé le moment opportun pour réparer sa hardiesse d'avoir imaginé une Irlandaise protestante.
La seconde partie du roman nous montre Sibylle à Paris chez ses aïeuls maternels, le comte et la
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comtesse de Vergnes, deux vieillards moins corrects que les premiers. Il s'agit de marier Sibylle. On devine qu'elle sera difficile, et, par les jeunes gens qui courent, et qui n'ont rien de tranché que la raie au milieu de la tête, elle a vraiment bien raison. Un jour enfin son cœur parle. Un peintre, homme du monde, jeune et déjà célèbre, et de plus aimé déjà de deux jolies femmes à la fois, le comte Raoul de Chalys est l'heureux mortel qui a su toucher la flère et délicate mademoiselle de Ferlas. Raoul est noble, loyal, courageux, tout à fait digne de Sibylle. Par malheur il est atteint de la maladie du siècle, l'incrédulité. Il ne croit pas, et il a le tort, en pleine table et avant queles domestiques soient sortis, de le déclarer assez brutalement. Cette profession d'athéisme est un coup de foudre pour Sibylle. Sa piété se révolte, elle renonce surle-champ à Raoul, et, convaincue, dît-elle, qu'un homme étranger à toute croyance religieuse et morale, — Sibylle confond la religion et la morale — ne peut lui offrir qu'un amour précaire, un bonheur sans sécurité, elle retourne s'ensevelir à Férias. Raoul, amoureux, l'y poursuit. Elle résiste à ses entreprises passionnées, lui à ses obsessions
pieuses.
Les émotions concentrées et un refroidisfeement
ila suite d'une excursion nocturne conduisent Si-
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bylleau lombeau. Elle a la consolation de mourir spirituellemont unie à Raoul qui, dans un transport d'amour, a enfin communié d'idée avec sa mystique fiancée et s'est écrié: Oui, je crois, je crois que vous êtes un ange immortel !
Puisqu'il était capable d'enthousiasme et d'amour, pourquoi n'a-t-il pas jeté plus tôt ce cri si naturel de la part d'un amoureux et que lui arrachent pourtant en fin de compte, non les raisons de Sibylle, mais sa tendresse pour elle et la terreur qu'il a de la perdre? Il est si naturel à l'amour qui se sent infini de se croire immortel! Voilà d'abord ce qu'on peut se demander et ce qui étonne de la part de Raoul .
Et Sibylle, elle, pourquoi avoir flétri à plaisir son bonheur par une pensée haute, mais étroite ? Elle montre un grand empire sur elle-même, une grande force de volonté; mais elle a gardé la volonté enfantine et déraisonnable qui lui faisait, toute petite, pousser des cris aigus, trépigner et frémir de tout son corps, parce qu'on refusait de lui faire faire le tour do l'étang à cheval sur un cygne. Elle veut ce qu'elle ne doit pas vouloir, étouffer une raison virile en la serrant entre les pages de son catéchisme, elle veut ce qui est impossible, ce qui est injuste. Comment Sibylle, elle, a-t-elle été convertlo au catholicisme? Par
un trait d'héroïque dévouement. Co n'était pas d'une logique invincible ; eh bien I au moins qu'elle attende que Raoul soit mis en situation d'en faire autant que Tabbé. Si l'auteur lui en avait fourni l'occasion, on devine, au caractère enthousiaste et généreux qu'il lui prête, comment il se fût conduit. Sibylle aurait vu que la religion, encore moins une religion particulière, n'inspire pas seule ce qui est noble et grand. Raoul eût à son tour converti Sibylle, je veux dire qu'elle aurait repris confiance dans celui qu'elle aime, et n'aurait plus redouté de chérir en lui un esprit des ténèbres. Ajoutez que Raoul n'est pas un athée dans la dureté du mot. Raoul n'est pas Gondrax^ le savant glacé. Si Gondrax,lui,eût pu être aimé de Sybille, l'opposition des deux caractères eût expliqué ces répugnances empoisonnant l'amour et amené de naturels et intéressants conflits. Mais Raoul et Sibylle, ce sont deux natures du même ordre, Tune affirmant les choses religieuses, l'autre ayant respiré l'air du temps, tombée dans le scepticisme au contact des misérables réalités de la vie autantquepar des considérations métaphysiques, révoltée plutôt qu'incrédule, son ami Gondrax le lui dit, doutant, ïnaîs doutant avec une tristesse préoccupée, avec la recherche sincère, qui est encore un hommage à la divinité invisible, et, qui sait? plus agréable
pcut-ôtre au dieu caché que la confiance endormie des fidèles. Elle n'a pas le sentiment et le respect de lapensée libre, mademoiselle de Férias. Elle doit pourtant comprendre tous les doutes, puisqu'elle les a éprouvés elle-même dès Fâge de douze ans. Il faut bien l'avouer, le développement de son intelligence no répond pas tout à fait à ces précoces commencements ni à Tidée que l'auteur semble avoir voulu nous en donner. Que répondrai t*elle, etne saurait-elle comprendre ce langage, si Raoul) qui ne lutte guère que d'obstination avec elle, lui disait» pourvu que ce ne fût pas dans une église où Ton s'étonne que Sibylle l'écoute et lui réponde tout haut : « Sibylle, vous n'avez pas de confiance en moi parce que je ne crois pas en votre Dieu. La morale et la religion, si elles se touchent, sont deux choses, et vousles confondez. La religion elle-même n*est pour vous qu'une seule religion, un symbole particulier qui renferme tout. Que ce flambeau qui vous éclaire vacille un jour dans votre conviction, qu'il s'éteigne un jour, adieu aussi ce jour-là votre morale. La morale, Sibylle, a pour base quelque chose de plus solide qu'un dogme,une ancre plus sûre que la foi ; elle ne s'appuiepas seulementsurles mystères surnaturels, elle a pour révélation la conscience, cette lumière qui illumine toute créature humaine venant dans ce monde. Elle ne dépend pas
de rox3inion qu'on peut avoir sur les récompenses et les châtiments futurs, sur la vie éphémère ou rimmortalité de l'âme. Les espérances religieuses sontlaconsolationderaffligéet Fespérance du juste. Heureux qui a la foi! Co bonheur m'est refusé, mais j'ai derhonneuret delà charité, et je vous aime I » Sibylle trouve que ce n'est pas assez. Elle a peur que Raoul ne soit damné et craint de monter toute seule au Paradis. Eh bienl si elle aime, plus celui qui a passionné son cœur est éloigné du Dieu nécessaire qu'elle croit posséder, plus elle doit le plaindre, et^ au lieu de le fuir, s'attacher à lui pour travailler ayec anxiété à ce cher salut. Saint Paul d'ailleurs n'a-t-il pas dit lui-même : «Si une femme fidèle a un mari qui ne soit pas du nombre des fidèles^qu'elle ne le quitte point, car le mari infidèle est sanctifié par la femme fldèlCi.. Que sais*tu» femme, si tu ne sauveras point ton mari ? » Mais dût Sibylle échouer dans cette tâche et perdre sa vie, elle ne s'en repentira pas, si elle aime. Emportée par l'Ange rebelle, Eloa s'écrie :
Seras-tu plus heureux, du moins? Es*tu content?
Voilà le cri de l'amour. Les scrupules de la conscience dévote de Sibylle sont plus forts que tout le reste. On dirait d'une sœur de la fiancée du Jeune homme pauvre. L'une craint de ne pas
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être aimée pour elle-même ; l'autre de ne pas être assez aimée en Dieu. L'élévation et Ténergie du caractère ne leur manquent ni à Tune ni à Tautre; ce qu'on voudrait à toutes deux , c'est plus d'abandon, plus de naïveté et d'amour.
Avec tout cela, on s'attache à Sibylle, et elle reste sympathique , non pas tant parce que l'auteur s'est plu à l'orner de toutes les vertus , que parce qu'elle est elle-même victime de sa chimère entêtée, qu'elle sacrifie héroïquement ses plus tendres espérances à des scrupules qui ne sont pas communs et dont la source pure ne peut sortir que d'une âme bien née. Un critique aimable et délicat, un penseur spiritualiste (1), a rendu justice aux tendances idéales du nouveau roman de M. Feuillet. J'ai cru utile de montrer ce que le livre laisse à désirer , malgré l'excellence des intentions, et par où les pensées hautes de mademoiselle de Férîas me semblent pécher en largeur. Demandez, jeunes filles, que celui que vous aimez soit homme d'honneur et vous aime; n'exigez pas qu'il pense comme vous, mais qu'il pense.
Nous ne doutons pas qu'on puisse juger autrement que. nous l'idée qui a inspiré Tœuvre de
(1) M. Caro.
M. Feuillet. HeureusemeDt nous ne rendons point d'arrêts. Et, en tout cas, nous ne refuserons pas à l'auteur cette justice qu'il y a peu de romans, même parmi les meilleurs , qui offrent , comme celui de Sibylle, une idée sérieuse à discuter.
D'autres figures sur le second plan sont trèsheureusement touchées. Le savant matérialiste qui définît l'amour comme je l'ai vu défini dans Proudhon : « L'amour pur n'existe que chez les animaux, car ce n'est que là qu'il est dégagé d'imagination, » et qui, n'ayant rien où se retenir, meurt foudroyé par un amour déçu, comme un taureau traversé par une épée; madame de Beaumesnil , la méchante bigote; le bon curé, ramené à l'austérité par Sibylle, et réduit après son café au Gloria in eœcelsis; M. de Vergnes, un brillant père prodigue, et la charmante petite comtesse, innocence arrêtée au bord du précipice, et qui sort victorieuse de la « crise ; » la petite cousine, qui a causé la mort de Gondrax et se traîne éperdue et passionnée aux pieds de Raoul, une vraie amoureuse celle-là; tous ces personnages vivent dans le roman de M. Feuillet et en varient l'intérêt sans détourner l'attention des deux figures principales. Soit que l'auteur parle ou qu'il fasse parler ses personnages, il garde ce style élégant , délicat, discrètement pathétique,
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féminin sans être eJETémioc^quia conquis lescœurs. Les jaloux de M. Feuillet, et il a assez de succès pour en compter beaucoup , cherchent les qualités opposées à la nature de son talent pour lui reprocher de ne pas les avoir. On lui reproche de ne pas être tel ou tel, on lui en veut d'être Octave Feuillet. Mais comme F envie est maladroite , les grands noms qu'on lui oppose sont Justement un hommage à son mérite. Use peut qu'il n'ait pas la vigueur souvent si tendue de Balzac, la fantaisie étincelante et passionnée de Musset ou de l'auteur A'India7ia. Il a pourtant ce qu'il faut de force pour que la grftce ne soit pas de l'afFéterie et soit la grâce, assez de sensibilité dans l'imagination pour que ses romans soient une poésie.