‹ Auteurs et livresChapitre 7 sur 21 · MADAME DE GASPARIN · texte numérisé non relu

MADAME DE GASPARIN

Il y a un bi\, madame A. de Gasparin publiait, avec un succès renouvelé de celui des Horizons prochains, les Horizons célestes. Ce livre, comme l'indiquait son titre mystique, était un livre de consolations et d'espérances. Il s'adressait à ceux qui pleurent les grandes douleurs de la vie, les pertes irréparables, non pas avec la vaine prétention de sécher leurs pleurs, mais pour faire resplendir ces pleurs terrestres d'un rayon d'immortalité. Et l'on est venu à ce livre, et ceux qui pleurent ont versé de meilleures larmes. Est-ce à dire que la démonstration de la vie future entreprise par madame de Gasparin soit plus irréfragable que toutes celles dont lesbommes se sont contentés Jusqu'à ce jour,

(Ij Vesper — Au bord de la mer.

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les uns, parce que leur indifférence les rend accommodants à toute démonstration, les autres, au contraire, parce que leur intime désir les invite à croire, et qu'heureusement, dans le momentoùTon aspire à l'immortalité^ tout la prouve? La démonstration, peut-être^ et c'est justice, échappe à mesure que le cœur en a moins besoin. Pour être vrai, l'auteur des Horizons n'apporte à l'appui de ses sublimes espérances aucun argument plus fort que ceux que nous connaissons. Le raisonneur qui y chercherait une preuve décisive perdrait, je croîs, sa peine. Il n'en trouverait pas de plus solide que l'autorité des livres saints d'accordavec les bonnes voix de r&me. Il aurait seulement la satisfaction d'être rassuré, s'il en avait besoin, contre les Paradis apocryphes dont on nous menace, contre ces pétrifications dans la béatitude, contre ceâ mornes extases queTâme la plus bouleversée parles orages de la terre, si elle a conservé un peud^activitéetde vie, ne peut se représenter sans terreur. L'auteur a fait bonne justice de ces pauvres imaginations. En revanche, quand il nous construit à son tour sonParadls, il est bien vague et peu démonstratif. D'où vient pourtant le charme, d'où vient la puissance d'émotion communicative qui réside dans ce livre, comme dans Vesper et dans les meilleures livres de l'auteur? Pourquoi, s'il ne vont pas tou-

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jours à l'esprit, vont-ils si bien et si infailliblement dans le cœur? C'est qu'ils en viennent. Ce sont les cantiques d'une ftme non pas simplement pieuse, mais tendre et passionnée et qui réunit la sensibilité et l'imagination dans un vrai tempérament d'écrivain. L'auteur a de Vhumour^ il s'y abandonne^ et ces libres manifestations de sa personnalité donnent du goût et de la séduction à son rigorisme orthodoxe. Sa raison et sa foi s'enferment dans les murailles d'un temple protestant ; mais la poésie y brûle des parfums de l'Orient; Timagination fait rayonner du prisme de ses couleurs la nudité des murailles; la passion, faisant explosion, enfonce les portes et le toit de l'étroit sanctuaire ; le vaste ciel y regarde, et de quelque Église que Ton soit, et ne fût-on d'aucune église, on peut y entrer, sûr d'en sortir comme d'une vraie maison de Dieu, attendri, moins malheureux et meilleur. Cet efitet d'édification morale, marque certaine des bons livres, c'est La Bruyère qui l'a dit, m'amène à répondre un mot aux préventions dont les ouvrages de l'auteur sont l'objet auprès de bon nombre de personnes, a Vous estimez, m'écrit quelqu'un, les livres de madame de Gasparin. Je ne les ai pas lus ; mais on m'assure qu'il ne sont pas plus amusants que des sermons. » Voilà , dans sa brusquerie , dont je demande pardon à l'auteur ,

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le reproche que font à ses ouvrages certains lecteur^, mais surtout ceux qui ne les ont point lus. Pour moi, je réponds à mon correspondant : Devant ces pages ardentes , devant ces impressions d'une &m6 tendre^ qui aspire à Dieu du sein des angoisses et des luttes de la terre , devant ces élans parfois convulsifs d'adoration et d'amour au milieu desquels on voit couler des larmes vraies, en goûtantle charme de ces peintures poétiques de la nature , de ces récits simples et touchants , de ces études d'&me pour ainsi dire prises dans la vie ordinaire , et dont l'auteur aime à tirer une leçon ou une espérance, ému et charmé, je me disaisjustement : Voilà peut-être un genre nouveau de sermon, le sermon qui n'est pas ennuyeux et qui pourrait servir d'exemple si l'on pensait à vivifier l'éloquence de la chaire et le cœur des fidèles. Oui, à la place d'un vieux texte mille fois commenté et commenté à nouveau en quatre points, l'emphase remplaçant l'émotion, avec les yeux au ciel et d'onctueuses applications de main sur un cœur qui n'a point l'air de battre, l'ardeur s'éteignant avec la voix, la voix ne tombant que de fatigue et jamais brisée par un sanglot, entre-coupée par un soupir; oui, à la place de cette fastueuse et inerte prédication , de quel eftet ne serait point un sermonnaire qui parlerait un peu comme écrit

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l'auteur des Horizons et de Vesper? celui qui ne s'étalerait pas seulement ministre de Dieu, mais qui se laisserait voir surtout frère de Thomme, son frère en douleur comme en espérance, faisant passer dans ses effusions spirituelles les images qu'il aurait reçues de la nature et du monde^ familier et poétique, attendrissant quand il ne réussit pas à démontrer, négligé, inégal, mais spontané, sincère, vivant?

On me dira que je n'ai pas la Grâce, et peut*6tre est-ce pour cela que si peu de prédicateurs me paraissaient produire et ressentir eux-mêmes cette émotion que je voudrais. Il en est ua pourtant que je n'oublierai jamais, c'est le Père Lacordaire, de noble mémoire. JÔ l'ai souvèiit entendu , et il m'a ravi plus d'une fois. Ce n'était pas quand il revêtait d'un appareil scolastique la déçianstra*tion hasardée des dogmes catholiques, énierveiN lant alors la partie la moins sérieuse de son audi^ toire, qui ne comprenait pas très-bien; mais à la-* quelle les mots abstraits de l'école, les syllogismes et les formes empruntées à la langue technique de la philosophie devaient imposer en tenant lieu d'argument. Mais c'est quand, animé d'une chaleur véritable, il peignait le monde, ses passions, ses combats, ses vanités, ses dégoûts. Oji avait confiance, car il en parlait de souvenir, pour l'a-

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voir bien connu; on sentait qu'avant d'arriver au clottre, il avait traversé ce torrent; il était touché et il touchait. Il avait surtout de ces élans passionnés, de ces mouvements d'&me imprévus gui sont la véritable éloquence et qui enlèvent un auditoire au ciel, sans lui donner le temps de réfléchir. Je me souviendrai toujours d'une circonstance où il parut se tirer lui-môme d'embarras par une de ces inspirations soudaines. Il s'était servi, en terminant un sermon sur la divinité de Jésus-Ghrist, d'une anecdote plus ou moins authentique d'après laquelle Napoléon, à son lit de mort, s'adressant au général Bertrand, lui aurait dit : « Mon ami , Je me connais en hommes : Jésus-Christ n'était pas un homme ! » Arrivé à ce point, le prédicateur ému s'arrêta. Il semblait chercher, sans la trouver, une conclusion. Je crus qu'il allait rester court. Tout à coup, comme une fusée qu'on a suivie du regard dans le ciel, au moment où elle semble éteindre dans la nuit sa dernière étincelle, éclate en pluie resplendissante, l'orateur reprit, et la flamme aux yeux, d'une voix éclatante, il s'écria : a Cette parole, mes Frères, elle brillera d*un éclat plus durable pour TÀme et la mémoire du grand Empereur que le soleil des Pyramides et d'Austerlitz I » Là-dessus il descendit do la chaire, el réglise parut illuminée.

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Ces soudainetés du cœur ou de l'imagination sont quelquefois des bouquets d'artifice ; ils causent, pour Tordinaire, sans doute, plus d'éblouissement passager que de durable lumière ; mais on n'y résiste pas sur le moment. L'auteur de Vesper^ dont ces souvenirs d'éloquence ne m'éloignent pas, offre plus d'un exemple d'effets de ce genre: elle a des surprises qui entraînent et qui ravissent.

Mais, s'il n'est pas permis de dire que les écrits de l'auteur sont des^ sermons^ à moins d*ajouter tout * de suite que ce sont de très'^originaux et attachants sermons, sont-ils, en tant qu'œuvrés littéraires et sous le rapport de Tart^ exempts de tout reproche ? Je ne le crois pas, et j'oserai leur en faire plusieurs* D'abord, dans quel genre de littérature ranger ces fantaisies pittoresques, morales et religieuses deVesper^ où le paysage tient plus de place que le récit? L'auteur lui«-m6me aurait de la peine à répondre. Après avoir peint d'une manière charmante les bruits du soir à la campagne, dans le chapitre qui sert d'ouverture à son livre, elle termine ainsi : « Chanson de pécheur, bruissement d'ailes^ clartés de ver-luisant, ce petit livre sera tout cela, si vous voulez; si vous ne voulez pas, il ne sera rien* « Pourquoi ne voudrions-nous pas? Sans doute on aimerait, pour un volume de prose, quelque chose de plus précis.

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Mais, à vrai dire, il est difficile de qualifier celaici d'une manière plus simple et plus exactCt et ce que cette façon de caractériser son propre oavrage a d'un peu précieux accuse Justement un grain d'affectation dont Fauteur ne sait pas assez se défendre, alors môme qu'elle est le plus sincèrement émue. « Il y a> dit-elle, des esprits cuirassés delogique; il y a des gens bardés de déductions rigoureuses; pas un soupir dont ils ne puissent se rendre compte^ pas un mot qui ne vise à son but. Je les admire de loin. Mais que je me sens incapable de ces belles facultés à angles droits! Ce qui me console, c'est que ni les arômes promenés par les airs ni les notes perdues en une nuit sereine n'ont de pourquoi. » Gomme on le voit, l'admiration de la simple raison et de la logique laisse l'auteur de Vesper assez tranquille et ne lui cause ni regret ni envié. Elle aime mieux^ mais il ne faut pas abuser de cette préférence quand on écrit pour le public, s'écouter, penser un peu au hasard, sans beaucoup de suite ni de logique au moins extérieure, notant rapidement au passage chaque impression et nuance d'impression, chaque vibration de sa sensibilité exaltée, et cela sans s*efforcer, souvent même en évitant de les préciser dans des phrases complètes. La recherche de l'eiTet est visible dans cette apparente négligence. L'interjection, l'ellipse, les

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tirets, les petits points, un seul mot jeté sur l'idée comme en attendant, rappellent un peu trop^ dans les écrits de madame de Gasparin, qu'elle ait cherché ou non cette ressemblance, les frémissements nerveux qui çà et là tiennent lieu de style dans les dernières et moins bonnes productions de M. Michelet. Chansons de pêcheur, bruissement d'ailes, clartés de ver-luisant, si vous voulez! La critique ne peut dissimuler que ces tropes convulsifs constituent à la longue une mélodie énervante et côtoient le précipice de je ne sais quelle littérature hystérique, où le mysticisme et le sensualisme peuvent verser également.

Nous nous serions fait scrupule de ne pas mêler cet avertissement à nos éloges. L'auteur est de force à supporter la critique. C'est un écrivain vraiment doué. Elle peint le paysage, peu s'en faut comme George Sand, quoiqu'elle en abuse un peu et quelques-unes des figures dont elle fait jouerla physionomie dans Vesper^ madame Alfred, Kalempin, le petit Juif, Philémon et Baucis, témoignent de qualités véritables d'observation. Le succès de ses ouvrages, d'une élévation morale soutenue, et parfumés de poésie et de tendresse, est un indice consolant. Il prouve que le public, s'il est trop indifférent, ne va pourtant pas de préférence à la littérature grossière , et qu'il ne

demanderait pas mieux, si on lui en donnait plus souvent l'occasion , que de se laisser séduire par de beaux rêves et d*honnètes pensées.

Madame la comtesse de Gasparin vient de publier un nouveau volume : Aufiord de la mer, Ge volume peut passer pour une suite aux excursions de la Bande du Jura^ du même auteur.

On sait ce que sont les voyages de madame de Gasparin. L'observation exacte des pays et des mœurs y tient peu de place. Elle n'a pas Tesprit curieux du voyageur qui s'attache aux variétés de l'homme et de la nature. Quelque région qu'elle traverse, plaines, mers ou montagnes, ses explorations sont surtout celles d'une fttne en quête d'idéal . Elle n'est avide que de Tinfini; Tous les pays, tous les rivages lui sont beaux, mais tous se ressemblent, car, à travers les sabords du navire qui la porte ,elle ne cherche de tout son cœur que les deux. Enfermez-la dans une mauvaise auberge ouverte sur une rue fangeuse, elle finira bien par découvrir quelque lucarne d'oîi sou regard embrassera des jardins, TOcéan, le firmament; elle saura trouver le côté-ciel.

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