‹ Auteurs et livresChapitre 8 sur 21 · MADAME DE 6ASPAR1N · texte numérisé non relu

MADAME DE 6ASPAR1N

Une Station à Chiavarî, une promenade

Au bord de tes flots bleus, ô Méditerranée I

de Gênes à Nice, à Toulon, à Hyères, à Marseille, voilà le sujet de son nouveau livre. L'aspect de la mer aux différentes heures du jour pendant le calme et pendant l'orage ; avec ces marines, quelques tableaux de genre : un vieillard qui meurt, . une pauvre intérieur de pêcheuse qui raccommode ses filets, une visite aux galères de Toulon ou au Jardîn-des- Plantes de Marseille, au bagne des animaux, il n'en faut pas davantage à madame de Gasparin. Dans ce récit elle mettra son ftme, et voilà trois cents pages. Le livre est écrit comme les précédents, au hasard de l'inspiration, sans règles et sans souci des règles > l'auteur s'épanchant en descriptions de l*eau , de la terre et du ciel, et de la description pittoresque s*élan0ant dans la rêverie mystique j dans l'adoration, dans l'extase glorieuse , comme l'hirondelle qui ne tait que raser la terre> et remonte.

Madame de Gasparin a tout un public, publib limité pourtant, que ravissent ces effusions spirituelles, ces odes folles à propos du moindre accident de la route, cette lave religieuse qui déborde, ce beau sentiment du divin. Nous ne sommes pas insensible non plus à cette expansion d'une riche nature. Il y a bien là cependant

quelque excès. Quand madame de Gasparin, remarquant que Luigi a posé avec symétrie les couverts et les assiettes, place aussitôt ce garçon d'auberge dans la catégorie des amis de Tidéal, je ne puis m'empêcher d'admirer le tremplin de son imagination^ mais je renonce à la suivre. Je ne sais d'ailleurs pourquoi je me figure que Vauthoress é*Au bord de la mer, plus sérieusement idéaliste pourtant que ce majordome, si elle' avait à mettre le couvert, le mettrait peut-être de travers, et je serais plus étonné de lui voir ranger les assiettes avec une parfaite ordonnance que si elle en laissait tomber quelques-unes sur le plancher. Je résiste aussi à l'optimisme enflammé de madame de Gasparin. Elle est habile à trouver la poésie de la douleur comme celle de la nature, et elle a sans doute pour ses douleurs à elle un baume que lui procure sa foi ardente; mais ce dictame, elle ne paraît guère s'en douter, n'est pas à la portée de tout le monde. Elle l'applique néanmoins à toutes les tristesses, à toutes les misères humaines, et quand elle leur a donné quelques larmes brillantes, elle finit trop vite et trop sûrement sa plainte sympathique en un édifiant, mais à la fin un peu agaçant alléluia.

J'aurais bien encore quelques observations à faire au sujet du style. Je les ai hasardées déjà à

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propos de Tun des précédents ouvrages de l'auteur. Il a dans tous ses livres des traits charmants, des pages pleines de relief, de couleur, de poétique humour; il s'élève souvent à Téloquence par la profondeur et la véhémence du sentiment. On sent bien une nature, une ftme enthousiaste à la fois et aimante, et qui vibre à la brise comme au vent. Mais son lyrisme continu au milieu même des détails les plus familiers fatigue. Ces mouvements fébriles, ces transports, ces trépidations saccadées de sibylle toujours pleine du dieu, ces palpitations convulsives comme celles des flots soulevés par les orages qu'elle décrit si bien, énervent à la longue. De tous les temps du verbe, l'auteur A' Au bord de la mer n'emploie guère que le présent, qui note mieux chaque pulsation du cœur, mais il s'y essouffle, et le lecteur avec lui. Cette allure haletante de phrases courtes et hachées, semées d'ellipses, d'interjections, de préciosités , finit d'ailleurs par ressembler à un procédé. J'ai cru d'abord, quand j'ai parlé ici de Yesfer, à une imitation de M. Michelet en ses derniers volumes où les nerfs ont tant de part.

L'auteur m'a paru affecté de cette critique, qui pouvait jeter quelque doute sur sa parfaite originalité. Il paraît que les défauts que je relève lui sont naturels. Je le regrette. Autre remarque :

ioO AITHimS ET UVRES

Tauteur à! Au bord de la mer se platt à émailler le récit de ses excursions du patois indigène des pays qull traverse, du charabia de ses Yoituriers et hôteliers^ c'est là un effet de couleur locale trop facile , et qui donne à beaucoup de pages des derniers voluines de madame de Gasparin une physionomie polyglotte, surtout lorsqu'elley ajoute quelques locutions de Genève qui déparent, sans qu'elle le sache, son style d'ailleurs tout prime* sautier et très-français.

Mais que fais-Je avec mes critiques ? Quelle que soit leur valeur, justes ou non, elle ne peuvent avoir, je le sais, beaucoup d'influence sur le talent et la manière de l'auteur, qui fera bien de se surveiller, mais qui est, il veut qu'on le dise, une nature, et qu'il faut prendre comme il est, On réussirait plutôt à lui rabattre les ailes et à étein* dre son souffle qu'à le changer» Or, à Dieu ne plaise! Le critique n'est pas un chasseur insen* sible que n'attendrit jamais l'oiseau qui vole en chantant. Je viens ici d'envoyer à l'étourdie un grain de plomb dans ses ailes vibrantes ; il continue de voler : tant mieux. Et qui donc voudrait la mort de l'alouette, pendant qu'à plein gosier elle remplit Tair de sa petite fanfare d'espérance et d'immortalité !

JULIETTE LAMBBR

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