‹ Authenticité et date des livres du Nouveau TestamentChapitre 10 sur 85 · ÉPÎTRES DE S. JUDE ET DE S. JACQUES · texte numérisé non relu

ÉPÎTRES DE S. JUDE ET DE S. JACQUES

Mais, va dire la nouvelle école exégétique, si l’on

peut hésiter à reconnaître Jacques dans les adversaires

dont $S. Paul s’occupe dans ses épîtres, on ne saurait douter que l'apôtre des Gentils ne fût directement visé dans les lettres de Jacques et de Jude et dans lapocalypse de Jean. Nous consacrons plus loin un chapitre spécial à ce dernier écrit.

Commençons par l’épître de Jude. Est-ce sérieuse-

ment qu’on peut voir en Paul un de ces hommes qui,

dit S.Jude, nient que Jésus-Christ soit le Maître et Le Seigneur, en Paul qui ne voulait se prévaloir que d’une seule science : celle de Jésus et de Jésus crucifié? Je croirais faire injure au lecteur en m’arrêtant à lui démontrer avec preuves à l’appui que, pour croire que c’est de S. Paul qu’il est question dans ces imprécations contre des impies, aux mœurs infâmes, blasphémateurs, suivant la voie de Caïn, bouffis d’orgueil, vivant dans la crapule, descendus au rang d’animaux, il faudrait qu'il y fût désigné en toutes lettres et que,

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dans ce cas, l’œuvre dont il s’agit devrait être rejetée comme un abominable factum, mis sous le nom de S. Jude par un calomniateur éhonté.

Il en serait tout autrement de l'épître de S. Jacques. Là, il n’y a pas d’invectives inapplicables à un apôtre et, si S. Paul n’est pas nommé, il est indiqué si clairement qu’on ne saurait s’y tromper. C’est du moins l’avis de l’école protestante de Tubingue. Disons d’abord que cette épître a eu une singulière fortune. Au temps de la Réforme, Luther la traita d’épitre de paille, parce qu’elle gênait sa théorie du salut par la foi sans les œuvres, et que les catholiques s’en servent pour établir l’existence, dès les temps apostoliques, de deux sacrements : la confession et l'extrême onction. « Qu’adviendrait-il des livres bibliques, dit avec raison M.le pasteur Michel Nicolas, si chaque théologien se donnait la liberté de rejeter du canon les parties dont l’enseignement ne s'accorde pas avec ses opinions particulières(r) ? » La nouvelle école exégétique a remis en honneur l’épître rejetée par Luther et en a fait au contraire l’un des fondements de son système historique. En agissant ainsi, est-elle aussi étrangère à toute préoccupation confessionnelle qu’elle veut bien le dire? Je ne demande pas mieux que de le croire. En tous cas, si elle paraît jeter par-dessus bord certains préjugés des fondateurs du protestantisme, c’est au profit du principe fondamental de la Réforme. Car, s’il est démontré qu’il n’a

existé aucune unité dans l’enseignement apostolique

et que les premiers propagateurs du christianisme

(1) Nicolas. Ætudes critiques sur la Bible, Nouveau Testament.

. Paris, 1864, in-80, p. 224.

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ont eu des théologies différentes et même opposées,

il est certain que le protestantisme, loin d’être une nouveauté, est contemporain de l’établissement de la religion de Jésus et inhérent au fond de son essence, et que S. Paul, comme le remarque M. Renan, est le premier et le plus grand des protestants.

Mais laissons là les points de vue théologiques et les conséquences que les siècles postérieurs ont pu tirer des faits dont nous nous occupons: il ne s’agit pour nous que d'histoire. Voyons donc l’épître de S. Jacques. Elle est adressée aux Juifs du monde entier, à ceux de la circoncision, comme dit S. Paul, et son sujet est la définition de la religion pure et sans tache (1). Voilà la question même qui se débattait devant l'assemblée de Jérusalem. Ce n’est pas tout; S. Paul résumait toute sa doctrine dans une seule formule : le salut se fait par la foi et non par les œuvres. D’après S. Jacques, la foi sans les œuvres ne sert de rien pour le salut (2). Si nous nous en tenons là, il faut convenir que nous sommes'en présence de deux enseignements opposés l’un à l’autre et par conséquent de deux adversaires.

Mais entendons-nous bien : de quelles œuvres parle S. Paul ? S'agit-il des œuvres du christianisme que prêche l’apôtre ? Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de démontrer que cela ne peut être. On n’a pas encore vu de prédicateur donnant à son auditoire des règles de conduite et ajoutant, en manière de conclusion, qu'il est du reste parfaitement inutile de les suivre.

(1) Jac., 1, 27.

Sont-ce les œuvres de justice et de miséricorde qu’il repousse ? Mais si je tentais d'établir que personne n’a tracé de la perfection morale un idéal plus élevé que ne l’a fait S. Paul, on me reprocherait avec raison de m’arrêter à un lieu commun rebattu depuis dix-huit siècles. Personne ne conteste que les épîtres de l’apôtre des Gentils ne soient le code pratique de toutes les vertus. |

Il est ici question de toute autre chose : des pharisiens devenus chrétiens prétendent que la foi en Jésus-

Christ ne suffit pas pour être sauvé et qu'il ÿ faut

ajouter... quoi? des œuvres exclusivement juives, c’est-à-dire un ensemble de prescriptions rituelles qui n’ont rien à démêler avec les éternels principes de la morale divine et humaine et dont l’objet était de faire des descendants d'Abraham un peuple à part. Cest là ce que S. Paul repousse ; et de la loi mosaïque il ne veut garder pour les Gentils que les commandements qui règlent les devoirs de l’homme envers Dieu et envers le prochain.

Puisque $S. Jacques est l'adversaire de S. Paul et le coryphée des sectaires qui se proposent d’asservir les chrétiens au joug pharisaïque, ilne va pas manquer, à cette double question : quelle est la religion pure et sans tache, de quelles- œuvres la foi doit-elle être accompagnée ? il ne va pas, dis-je, manquer de répondre, puisque tout le litige est là, que c’est de l’observaüon de la loi mosaïqueet de toutes ses prescriptions relatives aux aliments, aux purifications, à la circoncision, au sabbat, etc., en un mot de la pratique de tout ce qui fait le juif, Et surtout, il ne va pas demeurer dans le même ordre d’idées que S. Paul et ne

nous parler que d’œuvres morales, d’actes de vertu indépendants de toute observance rituelle.

Eh bien! à cette question qui appelle une solution décisive ettopique : « quelle estla religion immaculée ? » que répond-il? Le voici : « la religion pure et sans tache devant Dieu le Père, c’est de visiter les orphelins et les veuves et de se préserver de toute souillure du siècle (1). » — « Ne vous conformez pas à l'esprit du siècle (2), disait S. Paul, ne lui empruntez même pas sa sagesse (3)... le Christ s’est livré pour nous arracher à ce siècle mauvais (4), etc. » N’est-1l pas au moins singulier que les soi-disant adversaires tiennent le même langage ? |

Et, quand Jacques énumère les actes qui doivent accompagner la foi, où prend-il ses exemples ? Est-ce parmi les innombrables œuvres ordonnées parle Lévitique ? Non. Il les choisit uniquement dans le Décalogue, cette loi quiest l’expression de la morale universelle : « tu aimeras ton prochain comme toi-même, tune commettras point d’adultère,.…..tu netueras point, etc. (5). » Il y a mieux : S. Paul établissait, pour montrer la supériorité de la foi sur les œuvres mosaiques, que Dieu avait justifié Abraham à cause de sa foi quatre cent trente ans avant que la loi ne fût promulguée ; cette dernière n'était donc pas indispensable au salut (6). Jacques y contredit-il ? ils’en faut. « Abraham a cru, et cette foi lui fut imputée à justice (7), »

(x) Jac, 1, 27.

(2) Rom., xu, 4.

(3) I Cor., u, 6.

(4) Gal., 1, 4.

(5) Jac,, an 8;:Tr.

(6) Gal., in, 6 ; — Rom. 1v.

(7) Jac., u, 23.

répète-t-il après S. Paul. Seulement il ajoute qu’Abraham ne s’est pas contenté d’un mouvement intime de l'esprit et du cœur, ni de simples paroles, mais qu’il y a joint un acte(r). C’était le cas ou jamais de parler au moins de la circoncision que le patriarche avait pratiquée sur Isaac. Il n’en dit mot cependant, et cette œuvre, qu'il indique comme ayant exprimé la foi d’Abraham, est l’offrandede son fils. Mais ce qui suit dans l’épître de S. Jacques est encore plus remarquable. « De même, ajoute-t-il, Rahah la courtisane, n’est-ce pas par les œuvres qu’elle fut justifiée, lorsqu'elle reçut les espions d'Israël et qu’elle les fit évader (2)? » Est-ce que par hasard l’action de Rahah était une œuvre légale ?

Qu'est-ce à dire? Jacques, s’adressant au parti de la circoncision, pour rétorquer les arguments de Paul et prouver la nécessité de se soumettre aux obser-

vances mosaïques, ne trouverait dans tout l’Ancien

Testament que deux faits à citer, et de ces deux faits l’un serait l’acte d’un patriarche qui vécut plusieurs siècles avant la promulgation de la loi, l’autre celui d'une femme doublement impure et comme chananéenne et comme courtisane, et par conséquent tout deux accomplis en dehors de la loi : cela ressemble vraiment à une mystification.

Il est donc bien évident que Jacques, quand il parle des œuvres, n’entend pas les œuvres légales, qu’il veut démontrer seulement que la foi qui n’agit pas n’est pas une foi sincère, que, pour lui comme pour S. Paul, ces actions sont les œuvres de justice et de

(1) Jac., nu, 21-24.

(2) — nu, 25,

nr ?

miséricorde, les actes de vertu morale et chrétienne. - Sans doute il s'était trouvé des esprits disposés à tirer de la formule de lapôtre des Gentils : la foi justifre sans les œuvres, cette conclusion que, pourvu qu’on eût le sentiment, l’action était indifférente ; etc’est contre une pareille erreur qu’il s'élève. Mais le soin qu'il apporte à éviter toute allusion à une pratique rituelle prouve que, dans son épître, l’affaire de la circoncision n’est pas en cause. II ne serait pas difficile, si . Von voulait entrer dans la voie de l’hypothèse, de prouver que ce manifeste aux douze tribus dispersées n’a pas d’autre but que de détacher les Israélites devenus chrétiens des prescriptions purement légales pour fixer toute leur attention sur la partie morale des commandements de Dieu, transmis par Moïse, et | effacer ainsi la distinction entre les chrétiens juifs et les chrétiens gentils. Mais laissons les suppositions et tenons-nous en aux faits démontrés. |

M. Renan trouvait invraisemblable que S. Jacques tint à l’assemblée de Sérusalem le langage qui aurait convenu à S. Paul. On voit que, dans son épître, 1l persévère dans cette attitude. D'un autre côté, S. Luc cite de S. Paul un acte qu’on aurait plutôt attendu de S. Jacques : l’apôtre des Gentils prit avec lui quatre Juifs qui avaient fait un vœu, se rasa la tête avec eux et entra dans le temple pour s’y purifier pendant sept jours (1). M. Renan nous affirme que ce fut une concession qui lui coûta beaucoup. Qui le lui a dit? S. Paul était-il homme à agir contre saconscience par crainte ou par faiblesse? Tout dans sa conduite témoigne du contraire. Pour lui, comme pour $. Jacques,

(x) Act.,xxt, 23, 24, 26. \

les Juifs étaient les premiers nés de l’Église ; il était juif lui-même. S'il ne voulait pas imposer aux Gentils le joug de la loi, rien n’établit qu'il Vait absolument secoué quant à lui. Cette distinction entre les Hébreux etles Gentils, maintenue par l'assemblée de Jérusalem, était grosse de difficultés et de périls. Qui sait ce qu’elle aurait produit si le temple etla nationalité juive avaient subsisté ? Leur ruine trancha la question et assura le triomphe de l’Église sur la Synagogue.

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