LES ACTES SONT-ILS UN FAQTUM OU UNE CHRONIQUE
Mais, avant d'examiner s’il existe des indices certains de l’âge de l’œuvre que nous étudions, vidons la question de savoir si elle a le caractère d’un document purement narratif ou si l’on y surprend la préoccupation de prouver quelque chose. Il est inutile, je pense, de revenir sur l'argument qu’on a cru pouvoir tirer de la querelle de la circoncision et des prétendues contra-
(1) C'est la thèse développée longuement dans le tome im des Origines du Christianisme. Introduction au livre intitulé les Apôtres. — Dans un tableau chronologique publié en 1893, tome vin, on fait descendre. la date de l'Évangile de Luc à l’année 94 et celle des Actes à l’année 100, sans donner aucune justification de ce changement.
dictions qu’il y aurait entre le compte rendu de cette affaire par S. Luc et les allégations de S. Paul dans l’épître aux Galates. On a vu dans notre premier chapitre que tous deux étaient d'accord.
Selon M.Renan, l’apôtre des Gentils ferait de sa conversion et des circonstances qui la suivirent un exposé
différent du récit des Actes. Dans celui-ci, les événe-
ments seraient arrangés de manière à établir que S. Paul avait eu à Jérusalem avec les autres apôtres des rapports fréquents, rapports niés au contraire avec insistance par lui-même.
Ici encore, l'examen des textes est nécessaire, D’après l’épître aux Galates, Paul reçut sa mission non des apôtres, mais de Jésus-Christ directement et parune révélation: « Vous avez appris, dit-il, comment jadis j'ai vécu dans la religion juive, comment j’ai persécuté à outrance et attaqué l’Église de Dieu, comment mon zèle pour le judaïsme a surpassé la ferveur de la plupart de mes coreligionnaires, commentje me suismontré plus passionné que personne pour la défense de mes traditions paternelles. Mais quand il a plu à celui qui m'a choisi dès le ventre de ma mère et m’a appelé par sa grâce pour me révéler son Fils et me charger de l’annoncer aux Nations, j’ai obéi aussitôt sans tenir compte des liens de la-chair et du sang. Je ne vins pas alors auprès de ceux qui m’avaient précédé dans l’apostolat, mais j’allai en Arabie, puis je retournai à Damas. Ensuite, après trois ans, je vins à Jérusalem voir Pierre, et je demeurai auprès de lui quinze jours : pendant ce temps, Je ne vis aucun apôtre, Jacques le
frère du Seigneur excepté. Ce que je vous écris, je vous
l'écris devant Dieu, car je ne mens pas. Puis, je vins
dans les régions de Syrie et de Cilicie. Mon visage était inconnu aux églises de Judée qui étaient dans le Christ. Elles avaient seulement entendu dire : « celui « qui nous persécutait jadis prêche aujourd’hui la « foi qu'il attaquait, » et elles glorifiaient Dieu à mon sujet. Enfin, quatorze ans plus tard, je remontai de nouveau à Jérusalem avec Barnabé (1). »
S. Luc a raconté avec détail les circonstances de la conversion de S. Paul. Son récit est trop connu pour qu’il soit besoin de le reproduire. Dans lépître aux Galates, l’apôtre des Gentils ne parle pas de l’apparition du Christ, mais il la mentionne ailleurs «il s’est fait voir, en dernier lieu, à moi qui ne suis qu'un avorton (2). ».
S. Luc, remarque M. Renan, fait venir S. Paul à Jérusalem aussitôt après sa conversion, tandis que ce dernier s’en défend au contraire, et affirme n’avoir entrepris ce voyage que trois ans après. M. Renan, comme il arrive souvent aux exégètes de la nouvelle école, a lu très légèrement le texte de S. Luc. Les Actes des apôtres nous montrent S. Paul, devenu chrétien, prêchant dans les synagogues de Syrie. « Après qu'un assez long temps se fut écoulé, les Juifs tinrent conseil contre lui et résolurent de le faire mourir (3). » Il était alors à Damas. « On lui donna connaissance du complot. Comme ses ennemis gardaïient les portes de la ville, ses disciples le firent, pendant. ja nuit, passer par-dessus le mur dans un panier. Il vint alors à Jérusalem (4). » — Selon l’épitre aux Ga-
Gal., 1, 11-24; n, 1.
l'O ND:
lates, c’est aussi de Damas que S. Paul part pour se rendre auprès de S. Pierre (1) et, dans la 11° épitre aux Corinthiens, 1l raconte que « le gouverneur du pays pour le roi Arétas faisait garder la ville afin de le prendre et qu’il échappa de ses mains, en descendant par une fenêtre le long du mur dansune corbeille (2)». — S. Luc place l'événement à une époque indétermi-. née, mais assez éloignée de sa conversion, ds à ëtanpcôvro fuépar fxavat (3); et S. Paul, précisant davantage, dit : après trois ans (4). Est-ce que après un assez grand nombre de jours veut dire tout de suite ? L'observation de M. Renan tombe d’elle-même.
L'auteur des Origines du christianisme continue : S. Luc, non content de précipiter le moment de la première entrevue du nouveau converti avec les apôtres, invente, pour établir la fréquence de leurs relations, des voyages de ce dernier à Jérusalem que S. Paul affirme n'avoir pas accomplis. Ainsi, il Île fait venir, vers l’an 42, dans cette ville avec Barnabé, ce qui porte à deux le nombre de ses visites aux apôtres avant l’affaire de la circoncision, tandis que, d’après l’épître aux Galates, il n’y en eut qu’une. — D'abord, S. Paul compte-t-il ses voyages à Jérusalem et dit-il formellement : je n’ai été que deux fois dans cette ville, la première après ma conversion, la seconde au moment de la querelle d’Antioche? Non. « Trois ans aprèsavoir embrassé la religion de Jésus, je suis venu voir Pierre... Ensuite, quatorze ans plus tard, je suis retourné à Jérusalem avec Barnabé et
(1) Gal., 1, i7, 18.
(e) IF Cor, xt, 32,33.
(3) Act. 1x,25.
(4) Gal., 1, 18.
Titus (1). » — Maintenant, Paul fait-il, dans sa lettre aux Galates, un récit complet de sa vie, de ses voyages, de ses travaux ? Pas davantage. Il se propose d'établir quel a été le caractère et le nombre de ses relations avec les autres apôtres. Il résulte de ses paroles qu'il a eu deux entrevues avec eux, mais non pas qu'il ne s’est point rendu plus de deux fois à Jérusalem. Si par hasard il y était venu sans voir les apôtres, il n’avait que faire de mentionner ce voyage, étranger dès lors à la question.
: Or S. Luc tire-t-1l, pour multiplier les rapports de Paul avec Pierre et Jacques, un parti quelconque de sa présence à Jérusalem vers l’année {42 ? Nommet-il les personnes qu’il a vues, les assemblées auxquelles il a assisté, reproduit-il ses discours ou ses conversations ? Nous allons voir. Il raconte que, une grande famine étant survenue, les Chrétiens d'Antioche décidèrent de faire parvenir un secours à leurs frères de Judée et « qu’ils l’envoyèrent par les mains de Paul et de Barnabé ». Voilà donc les deux messagers partis (2). Ici, le narrateur ouvre une parenthèse pour nous apprendre qu'au même moment une persécution sévit à Jérusalem contre l’Église. Pierre est mis en prison. Il en sort pendant la nuit, se présente à un certain nombre de fidèles réunis chez la mère de Marc, recommande d'annoncer sa délivrance à Jacques qui est retiré ailleurs, et quitte la ville. L'Église, on le voit, est dispersée : Jacques se cache d’un côté et Pierre s’enfuit (3). C’est sur ces entrefaites que Paul et Barnabé arrivent,
(1) Gal.fa,7, (2) Act , x1, 27-30.
(3) — xu, 1-17.