DATE RÉSULTANT DU RÉCIT DE S. LUC
Si donc aucune raison ne s’y oppose d’ailleurs, il y a toute apparence que les Actes des apôtres ont été composés alors, c’est-à-dire en l’année 65, et qu’ils sont sortis à cette date des mains de l’auteur pour passer dans celles de son correspondant Théophile, que sous ce nom se cache un seul individu ou un groupe de fidèles.
En l'an 70, les Romains prirent Jérusalem et incendièrent le temple. Quelques années auparavant, Néron avait fait à Rome un épouvantable massacre dont Tacite nous a gardé la mémoire. S. Pierre et S. Paul avaient été mis à mort dans l'intervalle. Voilà des événements qui méritaient, on en conviendra, d’être consignés dans ces premières annales de l’Église chrétienne. On peut croire que l’auteur des Actes des apôtres n’y aurait pas manqué, s’il avaitécrit après 70. Son récit à la vérité aurait pu être interrompu par sa mort, ou un accident arrivé à son manuscrit en aurait pu détruire les derniers chapitres. Mais, dans ce cas,
le ton général de.son œuvre s’en serait ressenti et il y serait resté quelque trace de l’impression profonde que laissent toujours de semblables catastrophes. Pas un mot cependant ne laisse supposer que la nationalité juive a reçu une atteinte mortelle, et que les objets les plus sacrés du culte rendu à Jéhovah ont été profanés à Rome dans un triomphe païen. Au ton général du livre, on voit bien que la religion nouvelle n’a pas encore été sérieusement aux prises avec les magistrats romains que la prédication chrétienne étonne, mais sans provoquer leurs rigueurs.
Cette dernière circonstance frappe même tellement
le lecteur que M. Renan, sentant la force del’argument qu’on en peut tirer, tente de réagir, non pas en réfutant l’objection, mais en la prévenant par une affirmation contraire. Cela prouve précisément, dit-il, que la persécution était déjà éloignée ; l'impression en était presque effacée, et puis le désir de conciliation qui anime l’auteur des Actes ne s’étend pas seulement aux Juifs et aux Chrétiens ; S. Luc veut être agréable aux Romains eux-mêmes, comme si déjà le moment approchait où l'Empire et l’Église vont se mettre d’accord. En attendant, il ne faut pas les blesser par la moindre allusion à la persécution de Néron, ni les aigrir en leur rappelant mal à propos le souvenir de leurs victimes... Ce procédé de discussion est familier à M. Renan; quand il se sent gêné dans une argumentation par trop risquée, il s’en tire par une forte plaisanterie ou par un paradoxe étourdissant. Cela ne saurait se prendre au sérieux.
Mais M. Renan sait, quand il le veut, se tenir à la hauteur de son talent et des corps illustres auxquels il appartient. On en a la preuve dans la partie de son livre qu'il consacre à l'étude des voyages de S. Paul dont j'ai rapidement esquissé plus haut l'itinéraire. Il a vules lieux qu’a parcourus l’apôtre, il a fait sur mer les mêmes traversées. Il profite de toutes les ressources que fournissent les historiens, les inscriptions, les monnaies, les vestiges de monuments pour ressusciter les cités visitées par S. Paul, étudier la vie et l’esprit des populations auxquelles ses prédications se sont adressées, décrire leurs passions, leurs superstitions, reconstituer enfin ce milieu si éloigné de nous(r).
(1) Renan, S. Paul.
or
Rien ne montre mieux combien les indications de
-2 S. Luc sont exactes; aucune d’elles ne sonne faux,
toutes se rapportent bien aux pays désignés et à leurs institutions ainsi qu’à leurs mœurs, et l’on voit que son petit ouvrage fournit un contingent précieux pour la connaissance de l'antiquité. |
Commela rédaction des Actes a suivi celle del £van-
gile, ce dernier a dû être composé par S. Luc avant
l’année 63. A quelle époque précise? S. Jérôme l'indique. Mais la nouvelle école exégétique ne fait aucun cas des renseignements donnés par les pères
. de l’Église qui semblent ne pas exister pour elle. Nous
réserverons donc ce point afin de ne pas embarrasser la marche de la présente discussion. Nous ne sommes pas en effet encore au bout desdifficultés et nous nous trouvons ici arrêtés par une objection fort grave qu’il convient d’examiner à loisir.
En abordant l’étude des Actes des apôtres, nous avons laissé de côté une portion des événements rapportés par $. Luc, la portion surnaturelle. Elle se mêle à toute latrame de son récit, mais elle domine surtout
au début. Les deux premiers chapitres sont la con-
tinuation et le complément de l’Ævangile, et les objections qu’on élève contre celui-ci porteront avec la
même force contre ceux-là. L’Ævangile n’a point du
tout, d’après les exégètes protestants de Tubingue, le Caractère d’un document historique. Ce n’est pas qu’il ne contienne la mention de faits réels, mais celleci est compliquée de détails imaginaires qui ne permettent pas d’y voir autre chose qu’une légende. On sait d’ailleurs comment se forme une légende : il se
produit quelque part un événement très simple, tout
à fait humain; on ne l’écrit pas, mais on le raconte, il se répand auloin; en passant de bouche en bouche, il se grossit, il s’enjolive. Survienne quelqu’une de ces révolutions qui bouleversent un peuple, qui creusent comme un abîme entre la génération d’aujourd’hui et celle d’hier, telles que la destruction de Jérusalem et la dévastation de la Judée, et coupent le fil entre le passé et le présent, alors les imaginations, fortement frappées par les catastrophes récentes, perdent le sentiment du réel et sont disposées à croire à des interventions surnaturelles. Quelqu'un bientôt recueille ce qu'il entend dire autour de lui, le fixe par l'écriture, et voilà la fable en possession d’une existence constatée et définie.
C’est ce qui se serait passé pour les évangiles, et M. Renan, sans y être autorisé à la vérité par un texte sacré ou profane ou par un monument quelconque, mais en vertu de cette intuition divinatoire qui est un des moyens de sa méthode, précise le temps et le lieu où ils ont reçu la forme qui nous est parvenue. Il nous affirme que, dans les dix années qui ont suivi la prise de Jérusalem par Titus, les Judéo-chrétiens fugitifs les ont ainsi rédigés en Pérée. Les versions qui portent les noms de $. Mathieu et de S. Marc ont paru d’abord, celle de S. Luc a suivi, mais toutes trois ont la même origine. Aussi, pour les distinguer de
l’évangile de S. Jean, qui a une autre source et date:
d’une autre époque, les groupe-t-on sous une même rubrique; on est convenu de les appeler : les Évangiles synoptiques. Nous verrons plus loin si ce groupement est bien justifié et s’il n’y a pas d’autres distinctions à établir. Pour le moment, notre étude ne
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