‹ Authenticité et date des livres du Nouveau TestamentChapitre 48 sur 85 · ÉPÎTRES ARGUÉES DE FAUX : A TITE ET A TIMOTHÉE · texte numérisé non relu

ÉPÎTRES ARGUÉES DE FAUX : A TITE ET A TIMOTHÉE

Si nous jetons les yeux sur la constitution de l’Église au n° siècle, nous voyons partout, en Asie, en Grèce, en Italie, en Afrique, en Gaule, dans toutes les villes où le christianisme fleurit, à la tête de la communauté des fidèles, un collège de ministres chargé de l’enseignement, du culte et de l'administration des sacrements, sous la conduite d’un évêque. Si nous cherchons maintenant à quelle époque précise, en quel lieu, par qui cette organisation a été décrétée, il nous est impossible de le découvrir, Aïnsi, universalité de cette hiérarchie d’une part, absence de tout indice sur sa fondation et ses progrès de l’autre,

(1) Hebr., xin, 14. . (2) — xu, 22.

voilà un double fait que nous constatons dès le début. On doit forcément en conclure, à moins de croire à une spontanéité vraiment miraculeuse, que cette institution est contemporaine de l’établissement du christianisme et se trouve liée à sa doctrine même.

Malgré cela, la nouvelle école historique et M. Renan refusent de placer les épiîtres à Tite et à Timothée parmi les écrits de S. Paul, parce qu'elles font mention de la hiérarchie ecclésiastique. Isn’admettent pas qu’on ait pu en parler du temps de cet apôtres, attendu, disent-ils, qu’elle ne date que de la fin du premier siècle.

Pour le prouver, il faudrait produire un document qui établit qu’elle a été seulement fondée à ce moment là. On à une pièce authentique, acceptée de tous, l’épître de S. Clément aux Corinthiens, qui a certainement été composée entre les années 91 et 100 (1)et quifournit des détails précieux sur cette hiérarchie. Or elle ne dit pas que l'institution dont il s’agit a été décrétée récemment, elle en parle comme d’une organisation en plein fonctionnement. Constater qu’une chose existe, ce n’est pas annoncer qu'elle naît, au contraire. Il y a mieux : S. Clément reproche aux Corinthiens d’avoir chassé leur évêque pour le remplacer par un autre. Gela nous fait nécessairement remonter plus haut, et tout à l'heure nous allons nous trouver si rapprochés du temps où les apôtres étaient vivants qu’il faudra reconnaitre que, s’ils n’ont pas ordonné les évêques avant de mourir, cette création résulte du moins de leur testament. Mais S. Clé-

(1) M. Renan propose 94.

ment dit en propres termes que les évêques ont été établis par les apôtres, il le dit, vingt-cinq ans au plus après la mort de $S. Paul, il le dit aux Corinthiens, parmi lesquels devaient se trouver encore bon nombre de fidèles ayant connu ce grand homme. Il occupait lui-même le rang leplus élevé dans l’Église de Rome. Peut-on trouver un témoin plus compétent, plus autorisé, mieux renseigné et plus obligé par la situation de ses correspondants à une absolue véracité ?

Pourquoi donc la nouvelle école se refuse-t-elle à reconnaître l’origine apostolique de la hiérarchie ? Parce que ces réformateurs, qui ont secoué tant de jougs, quin’admettent plus linspiration divine dans l’Ancien ni dans leNouveau Testament, qui repoussent la tradition, qui ne tiennent pas compte du témoignage des pères de l’Église, pour qui la consciencieuse enquête ouverte au v° siècle par S. Jérôme est non avenue, qui se proclament souverainement libres de tous préjugés, en ont cependant conservé un : le préjugé protestant. La négation de la hiérarchie ecclé- siastique figure parmi les principes primordiaux de la Réforme. Pour s’autoriser à rompre avec cette hiérarchie, les théologiens du xvi* siècle affirmèrent qu’elle ne venait point des apôtres et, comme les épitres à Tite et à Timothée les gênaient, 1ls s’en débarrassèrent en les rayant du canon des écrits apostoliques. C’est un procédéexpéditif et commode, dont ils ont en tout largement usé ainsi que leurs successeurs. Les uns et les autres ont mesuré la valeur respective des livres du Nouveau Testament au plus ou moins d’appui qu’ils pouvaient prêter à leurs thèses, et c’est là le secret de la faveur exceptionnelle dont les quatre épi-

tres aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains n’ont cessé de jouir parmi eux. Quant à nous, puisqu'il s’agit d'indépendance, nous la voulons entière, et que : nos conclusions soient utiles ou nuisibles aux prétenüons de la Réforme ou du Catholicisme, nous ne nous en inquiéterons point, pourvu qu’elles soient le résultat d’un examen rigoureusement et exclusivement scientifique. Voyons maintenant ces épîtres à Timothée et à Titus. | Ceux qui admettent leur authenticité placent la première lettre à Timothée et la lettre à Titus à l'année 64. L’apôtre, rendu à la liberté, était, d’après ces deux morceaux, retourné en Orient. Il écrit de Macédoine la première à Timothée. Il venait d'Éphèse où il avait laissé son disciple. Dans la lettre à Titus, il annonce qu’il a l’intention de passer l'hiver à Nicopolis (1). D’après la deuxième à Timothée, que la tradition date de l’an 65 ou 66, il est revenu à Rome où il est de nouveau prisonnier (2). Dans cet écrit, il parle d’un voyage en Asie qu’il vient d'accomplir et fait allusion à des séjours à Troade, à Milet, à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres, ce quiprouve qu’il avait été visiter une dernière fois les Églises fondées par lui. Rien n’est plus conforme à ce que nous savons de son caractère et de son zèle, et l’on ne peut découvrir le moindre empêchement à des allées et venues auxquelles il s’était plusieurs fois livré avant sa première | arrestation.

(1) On compte deux Nicopolis, l’une en Macédoine, l’autre en Thrace. On ne sait laquelle des deux.

(2) Lenain de Tillemont. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, t. 1, pp. 299 et 304.

M. Renan essaie de contester la possibilité de ces voyages; mais il ne s’appuie que sur une supposition, toute gratuite d’ailleurs. Il imagine que $S. Paul a péri dans les massacres qui ont suivi l’incendie de Rome en l’an 65, et comme, danscette hypothèse, il ne trouve pas le temps nécessaire entre sa première libération et sa mort à de tels déplacements, il les transporte à d’autres époques où 1l lui est facile de démontrer qu'on ne saurait les intercaler dans la biographie de l’apôtre. Mais il n’y a qu’à ne pas placer par supposition en 65 le supplice de $S. Paul (supposition qui ne peut s’étayer n1 du moindre monument, ni du moindre écrit), et toute difficulté disparaît. On n’a aucun prétexte pour -contredire la tradition, universellement acceptée de toute antiquité, qui fixe le mar- tyre de l’apôtre en lan 67. Pour changer l’histoire, encore faut-il quelque raison.

On ne cite rien, dans la doctrine théologique ou morale des lettres à Timothée et à Titus, qui soit en contradiction avec les principes exposés dans les écrits de S. Paul contre l’authenticité desquels aucune difficulté n’est soulevée. On n’y trouve même pas, sur le caractère divin de Jésus, ces aperçus sublimes des épiîtres aux Philippiens, aux Colossiens et aux Éphésiens qui ont donné lieu aux objections réfutées dans les précédents paragraphes. « La grâce de Dieu, notre Sauveur, dit l’auteur dela lettre à Titus(r), est apparue à tousles hommes,nous enseignant à rejeter l’impiété et les désirs du siècle et à vivre sobrement, justement et pieusement en ce monde, dans l'attente

CT. nr rit 4e

SUV

de la réalisation de notre bienheureuse espérance et de lavènement de notre Sauveur Jésus-Christ qui s’est livré lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité et de se préparer un peuple purifié et sectateur des bonnes œuvres. » Cette manière de présenter le rôle de Jésus est tout à fait conforme à ce que, dans les épiîtres aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains, S. Paul nous apprend du Christ, propre Fils de Dieu et Sauveur des hommes.

D’autre part, on ne trouve, dans les lettres à Timothée et à Titus, aucun détail qui jure avec ce que nous savons de la biographie de l'apôtre. M. Renan estime que leur auteur devait avoir, sur les derniers temps de sa vie, des renseignements originaux.

S. Paul, dans la lettre à Titus, s’élève contre les hérétiques (1). Cette préoccupation de Phérésie semble suspecte à M. Renan ; elle porte, suivant lui, la marque de la fin du premier siècle. M. Renan avait-il oublié la première épître aux Corinthiens et ces mots de Vapôtre en l'en 56 : «Ilfautqu’il y ait des hérésies (2)?» Et s’étonnera-t-on que l’apôtre excommunie ici l’héré-

tique, lorsque, dans la première épître aux Corin-

thiens, il a excommunié le Chrétien tombé dans la fornicalion (3)?

D’après la première épître aux Corinthiens, certaïnes femmes exerçaient dans l’Église un ministère de charité (4). La première lettre à Timothée nous montre Jes veuves formant une sorte de confrérie (5).

Quoi de plus naturel que ce qui n’était, en l'an 56, qu’un germe naissant soit devenu,en l’an 66,un organisme plus développé? N'est-ce pas là la marche de toute institution religieuse et civiie ? Les règles que l’auteur de la première à Timothée fixe pour l’agrégation à ces confréries sont tout à fait analogues aux conseils que S. Paul donnait pour le mariage et le célibat dans la première épître aux Corinthiens (r) et marquées au coin de la même expérience de la nature humaine et de la même sagesse pratique. Si les veuves, dit-il, ont des devoirs à remplir dans leurs maisons, qu’elles y restent; si elles sont trop jeunes, qu’on les marie et qu’elles procréent des enfants : celles-là seules qui sont libres et âgées d’une soixantaine d’années peuvent être employées au service de l’Église.

Les lettres à Timothée et à Titus traitent surtout du choix des ministres de l’Église : évêques, prêtres et diacres, et de leurs devoirs. L'établissement des diacres remonte aux premiers jours de l’Église de Jérusalem et n’est pas contesté. Nous ne discuterons donc que la question des évêques et des prêtres.

L'auteur de lépître à Titus recommande à ce dernier d'établir des prêtres dans les cités de la Crète (2). D'après le contexte, prêtre veut dire ici évêque (3). Rapprochons de ce passage le verset du chapitre xrv des Actes des apôtres où il est dit que S. Paul établit des prêtres dans chaque Église. — Dans la première à Timothée on lit ces mots : « Ne néglige pas la grâce qui t’a été donnée... par l’imposition des mains de

(GT Cor-;ovie (NOT PR (5) — 1, 7:

toute l’assemblée des prêtres (1).» Les Actes des apôtres nous montrent de même une réunion de prophètes et de docteurs parmi lesquels sont cités : Simon surnommé le Noir, Lucius de Cyrène, Manabhen, frère de lait du tétrarque Hérode, donnant mission à Barnabé et à Paul d'aller prêcher l’évangile et leur imposant les mains avant leur départ (2). On se rappelle que M. Renan prétend fixer la date de la composition des Actes des apôtres à l’année 80. Alors, ce ne serait plus seulement après 91,suivant S. Clément, mais onze ans plus tôt, en 80, selon $. Luc, que l’existence de la hiérarchie serait constatée. Mais S. Luc, écrivant à cette date, en attribue, comme S. Clément, la création aux apôtres. En 80, il n’y avait que treize ans au plus que S. Paul était mort. On voit qu'un examen attentif rapproche les dates de plus en plus et que, même dans l’hypothèse de M. Renan, l’établissement des évêques est très antérieur à la fin du premier siècle; car quel intérêt pouvait avoir S. Luc à lui donner mensongèrement, en l’année 80, une origine apostolique? Nous avons démontré d’ailleurs qu’en réalité les Actes remontent à l’année 62. Des docu-. ments qui parlent des évêques en 66 ne peuvent donc pour ce fait être déclarés suspects. ï

Tirera-t-on un argument du silence des épitres aux Romains, aux Galates et aux Corinthiens? Mais si elles ne parlent pas ouvertement des ministres de l'Église, elles y font des allusions très claires. S. Paul, dans lénumération des dons du Saint Esprit, cite le don de gouverner : xv6sovioac. En outre des apôtres,

(RO TITLE (a ACTE SAR

En

des prophètes, des docteurs dont le rôle est mentionné dans le même passage, il y avait donc des ministres qui gouvernaient les Églises (1). L’épitre aux

Éphésiens énumère de même les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les pasteurs, les docteurs, établis, dit-elle, par Jésus-Christ pour la consommation des saints (2). — Nous avons noté que la consécration du pain et du vin entrainait un vérilable sacerdoce. L'épitre aux Hébreux, qu’elle soit de Paul ou de Barnabé, ne laisse aucun doute sur ce point. « Les Chrétiens, remarque-t- elle, ont un autel et ceux qui desservent le temple juif n’ont point qualité pour y participer (3). » Il y avait donc des ministres qui en avaient le pouvoir : ce sont les prêtres qui, continuant le pontificat du Christ, offraient comme Melchisédech, le pain et le vin.

Admettons que, par impossible, les apôtres qui manifestaient hautement l'intention de gagner le monde entier à la religion nouvelle et qui voulaient maintenir les fidèles dans une même profession de foi (4), aient pu, au début de leur œuvre, penser qu’ils suffiraient seuls à cette tâche surhumaine et, attendant d’un moment à l’autre la fin du monde, ne se soient pas inquiétés du lendemain; que S. Paul ait laissé à eux-mêmes, sans organisation, disséminés en Asie- Mineure, en Grèce, en Illyrie, les groupes de chrétiens parmi lesquels il avait semé l'Évangile, et qu’il se soit flatté d’entretenir à lui seul par des visites fré-

{1} 7 Cor., xu, 28.

(2) Ephr,iv,u

(4) Hebr., x, 10 GNT COTE -TOS

14o L'APOSTOLAT DE LA GENTILITÉ

quentes, jusqu’au jour prochain de l’avènement du Seigneur, leur ferveur, leur union, leur croyance. Mais pouvait-il demeurer dans ce sentiment lorsqu'il s’est vu captif, menacé de mort et prêt à quitter ce monde, durant encore après lui? Si, à cet instant, il n'avait pas pris des dispositions pour assurer la conünuité de son œuvre, il aurait fait preuve d’une légèreté bien extraordinaire chez un homme qui s'était proposé d’aussi vastes desseins, légèreté dont on trouverait difficilement un exemple chez les fondateurs des institutions les plus bornées et les plus précaires. Or c’est précisément à cette époque de sa vie que se rapportent les épîtres à Timothée et à Titus. Il serait invraisemblable que, avant de mourir, il n’eût pas tracé d'une main prévoyante et ferme à ses successeurs les devoirs de leur ministère.

M. Renan remarque que les apôtres, et ent.

ment S. Paul, quand ils portaient l’évangile dans. une cité qui ne l’avait pas encore reçu, commençaient par prêcher dans la synagogue. Il se faisait alors une scission entre ceux qui acceptaient sa parole et ceux qui la repoussaient, et les premiers, se séparant de leurs anciens coreligionnaires, allaient tenir ailleurs une assemblée distincte. Les synagogues avaient un chef que S. Luc appelle &oytouvaywyos et qu’on nommait aussi éyyehoc, l’ange de la synagogue. Cette organisation devait certainement être imitée par les néophytes.On ne peut d’ailleurs guère concevoir une réunion périodique de membres d'une société quelconque sans un président et des administrateurs. Joignez-y un sacerdoce, tel que l’exigeait la consécration du pain et du vin, et vous avez nécessairement ce qu’on

appelle dans l’Église chrétienne : l’évêque et les prêtres (1). |

Jusqu’à ce jour, d’après l’opinion générale, on regardait l’Apocalypse comme un ouvrage de la fin du premier siècle (vers 95). M. Renan change cette date et la remplace par l’année 68 ou 69. Nous discuterons ses raisons plus loin. Or l'auteur de l’Apocalypse nous montre Jésus apparaissant parmi sept candélabres d’or qui représentent sept églises d'Asie et tenant dans sa main droite sept étoiles qui sont, dit-il, les sept anges, c’est-à-dire les sept chefs de ces églises(2). Prenant la parole, le Christ lui ordonne d’écrire à ces sept chefs. Si, d’après l’A pocalypse, les églises d’Éphèse, de Smyrne, de Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée ont des chefs en l'an 68, pourquoi les autres cités de l’Asie-Mineure : Lystres, Icone, Antioche de Pisidie (3), pourquoi les cités de la Crète n’en pouvaient-elles pas avoir au même moment? Si S. Jean, au nom de Jésus-Christ, exhorte, en l’an 68, leurs chefs ou leurs évêques (car les chefs des églises ne sont autres que les évêques), pourquoi S. Paul ne pouvait-il pas donner, un ou - deux ans auparavant, des conseils à deuxautres évéques, Titus et Timothée?

M. Renan ne nous a pas indiqué l'obstacle qui empêchait S. Paul de faire ce qui était permis à S. Jean, et en effet il ne saurait y en avoir. On voit donc que les preuves en faveur de l’authenticité des trois der-

(1) Il suit de là que la suscription de l'épitre aux Philippiens, qui mentionne les évêques, ne doit pas être rejetée comme apocryphe,

(2) Apoc., 11, 111.

(3) Act , xiv, 22.

nières épîtres de S. Paul surabondent et qu’on est obligé de ladmettre. |

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