L'APOCALYPSE EST-ELLE UN PAMPHLET JUDÉO- CHRÉTIEN
On peut dire que cette vérité crève les yeux; néan-
moins l'imagination et l’entêtement dans un Juge-
ment préconçu l’emportent tellement dans lesprit
(1) Hebr., x, 14, (2) Gal., 1v, 26.
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dus réformateurs de l’exégèse que M. Renan veut voir dans Apocalypse, comme dans les épiîtres de $S. Jacques et de S. Jude, un pamplet dirigé contre $S. Paul. Vous me direz que ce dernier était mort, que son nom n'est pas prononcé, qu'il n’est pas question, dans le livre de S. Jean, de circoncision ni de prescriptions légales, peu importe. On lit, au chapitre 11 (1), une condamnation portée contre ceux qui mangent des viandes consacrées aux idoles, cela suffit : lApocalypse est un monument de la grande querelle entre les Judéo-chrétiens et les partisans de lapôtre des Gentils, et il faut voir ces derniers dans les Nicolaïtes, nommés aux versets 6, 14 et 15 du chapitre tr. Les nouveaux exégètes nient l’existence du Nicolas qui, suivant S. Irénée, aurait été l’auteur de cette secte. Nicolaïtes voudrait dire la même chose que Balaamites.Je ne m’arrêterai pas à la discussion de cette question qui est indifférente au sujet que nous étudions . Je remarquerai pourtant que, si le mot Nicolaïtes n’est que l'équivalent de Balaamites, il ne représente rien du tout : il n’y a jamais eu chez les Juifs aucun groupe dit Balaamites (2). Moïse nous parle de certains Israélites qui se laissèrent entraîner à des orgies idolâtriques et à la débauche par les Moabites, et nous apprend que ceux-ci lès avaient attirés, d’après le conseil donné par Balaam à leur propre roi Balac (3). I n’y a pas là des sectaires marchant sous l'inspiration d'un chef et portant son nom; Balaam
(1) Apoc., n, 20.
(2) Le mot Balaamites n’est pas employé dans l'Écriture Sainte; il est de l’invention. de la nouvelle école,
(3) Num., XxX1V, XXV.
leur était absolu ment étranger et ne leur avait enseigné directement aucune doctrine.
M. Renan veut que Nicolas soit un surnom ironique de S. Paul et que Nicolaïtes signifie Pauliniens. Cette supposition ne repose sur aucun fondement et elle n’est pas autorisée par le moindre indice. C’est sans doute cette intuition subtile dont il se targue d’être doué qui conduit M. Renan à la mettre en avant, Les Nicolaïtes sont accusés par $S. Jean de fornication et de participation à des sacrifices païens : donc ce
sont des disciples de S. Paul. M. Renan traduit, à la
vérité, fornication par mariages mixtes. Mais puisque la doctrine des Nicolaïtes est comparée aux suggestions de Balaam, était-il question seulement de mariages mixtes dans la séduction racontée par Moïse? On n’a qu’à relire le livre des Nombres {1} et l’on ver-
ra qu'il s’agit de prostitution. Or qui oseraït dire que
S. Paul a jamais prêché aux chrétiens des mœurs infàmes ? Les Nicolaïtes sontles mêmes hérétiques que les sectaires stigmatisés par $S. Jude et accusés par lui de renier Jésus-Christ même, car il prononce aussi à leur propos le nom de Balaam (2). S. Paul reniait-il Jésus- Christ? C’est d’eux encore que parle S. Pierre quand il flétrit ces criminels qui suivent la voie de Balaam. S'il fait allusion à S. Paul, commeun peu plus loin il recommande la lecture de ses épîtres, 1l faut conve-
nir qu'il dit là des choses bien contradictoires. Mais
ce n’est ni S. Paul, ni S. Pierre, ni S.Jude, ni S.Jean qui sont en contradiction, ce sont les nouveaux exégèles qui ne parviennent pas à mettre leurs
(1) Num., xxv.
(2) Jud., 11.
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hypothèses d'accord ni avec les textes ni entre elles. Il faudrait d’autres arguments que ces rêveries pour démentir S. Irénée qui, séparé de S. Jean par un seul
intermédiaire, S. Polycarpe, affirme (1) que les Nico-
laïtes, semblables en cela à presque tous les sectateurs d’une doctrine religieuse ou philosophique, avaient pris leur nom de celui, quel qu’il fût, dont ils avaient écouté les leçons.
Maintenant, s’agit-1l seulement ici, comme dans les Actes des apôtres et l’épitreaux Galates, d’un manquement à la défense faite par la loi mosaïque de toucher aux viandes impures, ou convient-il d’y voir une pratique d’idolâtrie? Au lendemain de la mort deS. Paul, cet acte pouvait être regardé comme une simple impureté légale. Si, au contraire, Apocalypse est du temps de Domitien, c’est tout autre chose. La lutte est alors engagée non plus contre une secte pharisaïque, mais contre le paganisme. Participer dans ces conditions aux repas des sacrifices offerts aux faux
dieux, c’est se conduire en renégat. On interprétera
donc le texte très différemment suivant qu’on adoptera la première ou la seconde de ces deux dates, Le lecteur touche du doigt, je pense, la nécessité de trancher la question de chronologie préalablement à toute
explication du sens de lApocalypse.