OBJEGTIONS CONTRE L'ATTRIBUTION DE CES ÉCRITS A S. JEAN
Voyons les raisons des adversaires de la tradition. Pour eux, le style indique un Grec; S. Jean ne devait pas connaître assez cette langue pour la parler aussi purement. —Le fils de Zébédée, le pêcheur du lac de Génésareth, serait un homme trop grossier pour s’élever aux conceptions métaphysiques du quatrième évangile, conceptions qui dépassent en hauteur et en subtilité la théologie de S. Paul lui-même. — L'auteur assure qu’il a été témoin oculaire des événements dont il nous expose le récit avec une insistance qui fait naître des doutes sur la vérité de cette affirmation.— Il D de la loi Es comme s’il y avait
(1) Renan, Vie de Jésus. Introduction. Appendice, — L'Antéchrist. Introduction. — Les Évangiles,
toujours été étranger.— Enfin les indications géog raphiques que son livre contient démontrent qu’il ne connaissait pas de visu la Palestine (r).
Ce dernier reproche, on le lui adresse parce qu’on ne retrouve pas le lieu d’Ænnon, cité au verset 23 du chapitre 11 (2), comme si l’on avait identifié toutes les localités énumérées par les géozraphes et les historiens de l’antiquité. IL est des cités co nsidérables qui n’ont pas laissé de trace, et l’on voudrait s'étonner de voir perdu, après dix-huit siècles écoulés, le souvenir d’un endroit des bords du Jourdain, remarquable seulement parce que les eaux y étaient plus abondantës qu'ailleurs! Voilà un argument, on en conviendra, dont le poids est bien léger.
Dans une discussion: avec les pharisiens qui lui opposent la loi mosaïque, Jésus, en leur répondant, dit à ses adversaires par trois fois « votre loi », et ailleurs, en parlant d’eux « leur loi (3) ». Jean ne se serait pas exprimé ainsi; la loi mosaïque était la loi pour lui comme pour Jésus même, ni l'un ni l’autre ne la rezardaient comme le monopole des pharisiens ; il n’y a qu’un Grec, un Gentil, qui pouvait tenir ce Jangage. En vérité, ce Grec, qui essayait de se faire passer pour l’apôtre et qui a su si bien, dans tout le reste, donner à son récit un caractère de vraisem-. blance, n’aurait pas eu, j'imagine, la maladresse de laisser échapper une note tellement discordante, s’il n’y avait pas une autre et plus natureile explication de cette manière de parler. On comprendrait moins
(1) Nicolas. Études critiques. Nouveau Testament, p. 199.
(2) £rat.. Joannes baptisans in Ænnon juxta Selim quia aquæ multæ erant illic. A EN LAN DUR
(3) Joan., vaux, 17 5 x, 335 xvin, 31; xv, 25.
encore qu'elle n’eût jusqu'ici choqué personne et qu'aucun copiste n’eût cédé à la tentation de laisser dans sa plume ce malencontreux adjectif. Maïs n’estil pas usuel, dans toute controverse, où l’un des interlocuteurs se pose comme le défenseur attitré d’un homme, d’une institution ou d’une doctrine, d'identifier son sujet avec lui et de lui dire : votre Pompée ou votre César, votre empire ou votre république,etc. ?
Les Pharisiens avaient toujours la loi à la bouche et,
en les réfutant, n’était-on pas amené à répéter : cette loi que vous invoquez sans cesse, votre loi, leur loi ? Nous voyons à tout moment employer pareille tournure de phrase autour de nous, et nous l’employons nous-mêmes.
Jean, après avoir raconté qu'un soldat ouvrit le côté de Jésus d’un coup de lance et qu’il en sortit aussitôt du sang et. de l’eau, ajoute : « Celui qui Pa vu en a rendu témoignage et son témoignage est. vrai. Il sait qu'il dit la vérité afin que vous Îla
croyiez (1). » Et au commencement de la première
épitre : « Ce que j'ai entendu, vu de mes veux, touché de mes mains, voilà ce que je vous annonce du Verbe de vie qui était auprès du Père et qui s’est manifesté à nous (2). » M. Renan trouve cela suspect et le soin que l’auteur à d'affirmer lui donne à penser qu’il n’est
pas sincère. Ainsi, quand un homme qui vient de
voir un événement extraordinaire vous dit : « vous . pouvez m’en croire, je l’ai vu, » vous devez être convaincu qu’il n’a rien vu du tout. Admettons, si vous voulez, que cette affirmation ne démontre pas par
(1) Joan., xIx, 15.
(2) I Joan.,1, 2,
elle-même la véracité du témoin, elle n’est pas a
priori la preuve qu’il ment. L’objection n’a aucune valeur. |
Quant à celle qu’on tire de la langue, elle ne mérite pas davantage qu’on s’y arrête. Est-ce que l’Apocalypse n’est pas en grec, et en très bon grec? Y relèvet-on fréquemment de ces locutions caractéristiques qui dénotent un étranger peu familiarisé avec les mots et avec la syntaxe d’un idiôme qui n’est pas le sien ? : Non, on est loin d’y trouverces hébraïsmes qui abondent dans S. Paul. Si, par la couleur du style, ce livre ressemble peu à l’évangile et aux épitres, cela tient surtout à l'extrême différence des sujets traités. Peuton s'étonner qu'un homme intelligent, appartenant à
une race qui se plie aisément au génie des peuples.
parmi lesquels elle vit(nous en avons d'innombrables exemples : Moïse en Égypte, Ézéchiel en Chaldée, Josèphe à Rome, etc., sans parler de ce que nous voyons sous nos yeux dans tous les pays du globe), qu'un homme intelligent, dis-je, qui habite depuis plus de cinquante ans l'Asie Mineure, occupé à enseigner des Grecs et à disputer avec eux, parie et écrive couramment une langue dont il fait un tel usage? Que dire maintenant de la prétendue grossièreté de S. Jean et de son incapacité de s’élever à de hautes conceptions théologiques? Le fils de Zébédée, à la
vérité, était, ainsi que les pharisiens le reprochaient.
à Jésus lui-même, étranger à toute culture didactique: Ouomodo hic litteras scit, cum non didicerit (1)? Mais est-il donc besoin d’avoir vécu sous la férule d’un
(1) Joan., vu, 15.
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