‹ AutographesChapitre 2 sur 44 · COLLECTION ADOLPHE CREMIEUX · texte numérisé non relu

COLLECTION ADOLPHE CREMIEUX

On a souvent écrit la biographie d'Adolphe Crémieux; on a retracé sa vie politique, sa longue et brillante carrière d'avocat, commencée à Nîmes en 1817, continuée à Paris en 1830 jusqu'en 1870. Tout un côté de son existence, côté piquant et intéressant par les personnalités qu'il met en relief, n'a été connu que de ceux qui ont vécu dans l'intimité de la lamille : nous voulons parler des rapports de Crémieux avec tout ce que Paris, pendant une cinquantaine d'années, a vu passer d'artistes éminents en tout genre, rapports dont on suit les traces dans la collection d'autographes laissée par Tillustre avocat.

Crémieux, artiste lui-même d'instinct et de goûts, amateur passionné de théâtre et de musique, marié à une musicienne remarquable, fut durant sa vie entière l'ami, le conseil, l'avocat absolument désintéressé de ceux qui, appartenant aux lettres ou aux arts, vinrent le consulter. Presque tous les engagements signés pendant cette époque, soit aux Italiens, soit à l'Opéra, furent rédigés ou modifiés par lui. Prenant au sérieux sa profession d'avocat, défenseur du faible et de V opprimé, il soutint toujours l'artiste contre le directeur, tout comme dans les procès de séparation il défendit toujours la femme contre le mari. En échange de ses bons offices, les artistes reconnaissants se mettaient à sa disposition pour organiser les admirables matinées ou soirées musicales ({ue, pendant tant d'années, M. et M""^ Crémieux off'rirent à leurs amis, et pour lesquelles on sollicitait la faveur d'une invitation.

Quel temps de splendeur pour la musique ! Quelle réunion inouïe de talents hors ligne! Dans les salons du grand avocat se sont suc-

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cédé Lablache, Rubini, Tamburini, Mario, Diiprez, Roger, Baroilhet, Levasseur, Ronconi, Tamberlick, Délie Sedle, etc.; MM'"" Falcon, Grisi, Persiani, comtesse de Sparre, Damoreau- Cinti, Viardot, Bosio, Vandenheuvel, Carvalho, Nantier-Didiée , etc. Dans une même soirée, restée légendaire, on entendit Rossini, Meyerbeer et Aiiber accompagner eux-mêmes au piano les cliœurs de Guilla.miie Tell, des Huguenots et de la Muette.

Tout jeune, Crémieux avait déjà l'amour du théâtre, qu'il a conservé jusqu'à la fin de sa vie. Un de ses cousins et lui étaient les deux seuls Israélites envoyés par des parents sans préjugés au Lycée impérial de Paris. Il y faisait de fori brillantes études et remportait de nombreuses nominations au concours. Le proviseur, ^L Champagne, qui le gâtait comme élève de choix, avait consenti, sur les instances (lu jeune homme, à le laisser aller deux fois par semaine au Théâtre-Français. Là, pour ses quarante -quatre sous, le jeune lycéen applaudissait du parterre Talma ou M'" Mars,

ses deux admirations. De temps en temps, le bon M. Champagne déclarait à l'élève Crémieux que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi; mais, comme les compositions étaient excellentes, il fermait les yeux et laissait faire.

A cette époque de sa jeunesse se place un épisode que Crémieux se rappela toujours avec un sourire. Une cabale avait voulu opposer Lafont à Talma, comme plus tard on essaya de mettre la Ristori iiu-dessus de Rachel, le talent au-dessus du génie. On applaudissait Lafont à outrance, on était froid pour Talma, qui, mécontent, finit par se décourager et par abandonner quelques-uns de ses rôles, entre autres celui d'Achille dans VIphigénie de Racine.

Un dimanche, le Lycée impérial, qui adorait Talma, envoya au grand tragédien une députation chargée de lui demander de jouer ce rôle d'Achille le soir d'un prochain congé. Ce fut naturellement Crémieux qui porta la parole au nom de ses camarades.

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Talma répliqua que Lafont était en possession du rôle et qu'il était presque impossible de le lui reprendre; cependant, ému par la chaleureuse insistance du jeune orateur, il consentit à redemander le rôle et finit ]Dar promettre solennellement de le jouer.

Au jour dit, le parterre était bondé d'élèves du Lj'cée, venus pour applaudir leur acteur favori, qui se surpassa. Dans la grande scène où Achille exhale sa fureur contre Agamemnon, au moment où celui-ci s'écrie :

Fuyez; je ne crains point votre impuissant courroux Et je romps tous les nœuds qui m'attaclient à vous,

Talma saisit la poignée de son glaive comme s'il voulait en frapper le Roi des Rois; puis, le laissant soudainement retomber, il porta d'un geste rapide la main à ses cheveux.

Aussitôt tout le parterre se leva enthousiasmé en s'écriant : « Minerve! Minerve! Bravo, Minerve! Bravo, Talma! »

Ces jeunes gens, encore tout imprégnés

d'Homère, avaient compris le geste d'Achille. Us se rappelaient que, dans \ Iliade, Minerve le saisit aux cheveux alors qu'il se laisse emporter par son juste ressentiment contre Agamemnon, et ils acclamaient le grand tragédien qui s'était inspiré de ce souvenir classique.

Le cas échéant, notre jeune génération seraitelle aussi lettrée?

Le désastre de Waterloo lut un profond désespoir pour Crémieux. Il était fanatique de l'empereur, qu'il avait harangué le 18 avril à la tête d'une députation du Lycée et qui — par une des plus étranges anomalies que puisse produire la politique — personnifiait alors la liberté en face de l'ancien régime, protégé par la Sainte-Alliance. La défaite de l'armée française consterna Crémieux comme impérialiste et comme patriote, puisque, nous le répétons, ces deux mots ont pu être un instant synonymes. De plus, il n'y eut pas de grand concours cette année-là, et Crémieux comptait sur le prix d'honneur. Découragé, il retourna à Nimes, sa ville natale; ])uis il alla faire son

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droit à Aix, où il eut pour camarade Thiers, Mignet, Augier (le père d'Emile), Barbaroux (le fils du girondin}. — Thiers disait déjà, dans ses rêves d'avenir, sans étonner ses camarades qui prisaient fort sa vive et nette intelligence : « Quand je serai ministre... »

Quant à Crémieux, il rimait beaucoup. Il lit, en dehors de l'école de droit, force paroles de romances dans le goût du jour; pour payer au confiseur les bonbons offerts aux belles dames d'Aix, il descendit même jusqu'aux devises pour papillotes.

Au reste, tout le petit groupe d'amis était fort lancé dans la littérature. Augier et Barbaroux firent représenter sur le théâtre d'Aix une comédie, fruit de leur collaboration. Elle tomba à plat. A chaque coup de sifflet, Augier se levait de sa place et criait : « Ça, c'est de Barbaroux! », tandis que celui-ci protestait eu criant : « Non, c'est d'Augier! »

Et toute la salle de rire... et de siffler!

L'affectueuse confraternité qui unissait ces jeunes gens subsista malgré les différences de

carrières et cropinions qui auraient pu les séparer. Thiers et Crémieux, partis du même point d'opposition libérale, luttèrent l'un contre l'autre sous Louis-Philippe et sous la seconde république; mais ils se retrouvèrent, dans leur vieillesse, unis par un même sentiment de résistance patriotique à l'empire. L'ancien ministre rovaliste se trouva ensuite amené par la logique des événements à se rallier à la République, que son vieux camarade avait pour la seconde fois aidé à proclamer et que tous deux — enfin d'accord ! — considéraient comme la salut du pays.

Une lettre piquante, adressée à Crémieux par Thiers quelques jours après la révolution de Février, montre que la politique n'avait pas éteint chez eux les souvenirs amicaux de la jeunesse.

« ]\Ion cher Crémieux,

« Je ne vous ai rien demande depuis que vous disposez de hx justice de France en

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dictateur. Je vous ai laissé hacher mon département sans me phxindre, et vous Tavez fait sans vous gêner, Lien qu'en fouillant dans votre mémoire la plus récente vous eussiez pu trouver quelques raisons d'avoir des égards pour moi. ^lais vous êtes républicain, et je trouve cela tout naturel. Cette fois, je mets toute considération de côté pour une raison de justice qui me touche au cœur. Votre collègue qui est chargé de hacher les postes vient d'ùter son pain à un ami à moi, M. Goschler, au nom des principes les plus respectables, dit-on, et que vous violerez la semaine prochaine.

Vous pouvez dédommager ^I. Goschler d'une manière qui ne lui laissera rien à désirer en le plaçant aux archives du Louvre. M. Goschler y fouille depuis dix ans. Seul il les connaît en France, et je le sais, car je l'y ai employé. C'est l'un des hommes les

plus capables, les plus honnêtes que je connaisse, et en fait d'histoire de l'empire, le seul avec moi qui la sache. Peut-être m'accorderez-vous que je la sais et que j'ai qualité pour témoigner sur un sujet pareil. J'ajouterai de plus que vous faciliterez beaucoup mes recherches en plaçant M. Goschler au sein du dépôt qui contient seul toute l'histoire impériale. Peut-être ai-je mérité, non de la république, mais de la France, qu'on facilitât l'achèvement d'une œuvre qui n'a pas nui à sa g-loire. Si enfin une raison peut vous décider, je vous dirai que vous m'aurez procuré le seul plaisir que j'aie eu depuis longtemps. Je vous demande donc instamment cette mesure, d'ailleurs indispensable, car le dépôt le plus précieux qu'il y ait dans le monde ne peut pas rester sans un gardien. Sachez qu'il y a là quarante mille lettres de l'empereur.

composant l'un des plus beaux monuments de l'esprit humain, et que l'homme qui avec moi les lit et les relit depuis dix ans peut mieux qu'un autre les classer avec connaissance et amour. J'attends cette occasion pour juger si vous êtes un bon enfant, tout en étant un républicain.

« Tout à vous,

« A. Thiers.

« 7 mai 184S. »

Crémieux prouva à Thiers qu'il était bon enfant : il pardonna au vaincu l'amertume, d'ailleurs spirituelle, de la forme, et donna à M. Goschler le poste réclamé par son protecteur.

Les premiers vers de Crémieux que nous connaissions datent du mois d'août 1813. Il était encore au Lycée, il avait diné un soir chez M. et M""" de Montalivet, dont il aimait beaucoup le fils, son camarade de classe. Après le

repas, les deux jeunes gens restèrent seuls pendant que M™^ de Montalivet s'habillait pour se rendre à une réception impériale.

Elle reparut au salon avant de partir. Elle portait une robe décolletée à l'empire — c'est tout dire — et un immense chapeau qui mettait dans l'ombre sa charmante figure. Elle crut remarquer que sa toilette étonnait l'ami de son fils, elle l'interrogea à ce sujet sans qu'il osât répondre; enfin, encouragé par une seconde demande de l'aimable femme qui insistait pour connaître son opinion, Adolphe Crémieux répondit par ce couplet qu'il venait d'improviser sur l'air des Visitandines : Ahl daignez m'épargnor le reste :

Mestlauies, vous avez en vous Ce qui nous charme et nous attire; C'est un coup d'œil aimable et doux, C'est un tendre et joli sourire.

Quittez ces chapeaux odieux Qui nous cachent un front céleste, Mesdames; montrez un peu mieux Votre petit nez, vos grands yeux...

Et ne montrez pas tant le reste !

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Ce couplet eut un succès fou, malgré la critique qu'il renfermait, critique d'ailleurs assez piquante chez un censeur de dix-sept ans.

En 1817, Crémieux, devenu majeur, se fit inscrire au barreau de Nimes. Lorsqu'il se maria, en décembre 1824, il était déjà célèbre; on l'appelait constamment à Aix, à Montpellier, il plaidait toutes les grandes affaires de la région.

En 1818, Talma vint à Nimës, muni d'une lettre de recommandation pour le jeune avocat. Il fut ravi de reconnaître en lui le lycéen enthousiaste qui lui avait valu une de ses plus douces ovations.

Talma ne quitta guère Crémieux pendant les quelques jours qu'il passa à Nimes. Il alla l'entendre plaider dans une affaire d'assises fort importante ; il s'agissait d'une accusation qui pouvait amener une condamnation capitale. Talma voulut visiter le prévenu avec Crémieux ; il resta confondu devant l'inertie de cet homme dont la tête était en jeu. « Il faut, s'écria-t-il.

r|u'il ait une paralysie crame! » En revanclie, il fut stupéfait, après la plaidoirie, qu'il avait beaucoup admirée, de voir dans quel état de fatigue et de transpiration était le jeune avocat. Il l'aida à changer de linge, il le frictionna et finalement lui dit :

« Ah çà, mon ami, ])laidez-vous toujours comme cela?

— Sans doute.

— Mais vous êtes fou! ^^ous n'en avez pas pour dix ans.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr. Vous y mettez tout votre cœur!

— Naturellement.

— Mais non, pas du tout, ce n'est pas ainsi (ju'il faut faire: la tête, oui; le cœur, jamais.

— Est-ce I)ien vous qui me donnez ce conseil, vous qui nous faites pleurer, trembler, hair, suivant que vous ressentez la haine, la colère, la pitié?

— Erreur, mon ami; je ne ressens rien. Je

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fais tout avec ceci (touchant son front) et (touchant son cœur) rien avec cela. Faites-en autant, si vous ne voulez pas que la lame use le fourreau.

— C'est impossible, je ne vous crois pas. Si votre cœur n'y était pour rien, le nôtre ne battrait pas si fort.

— Erreur, vous dis-je. Je vous le prouverai dès ce soir dans A?idromague. Je jouerai pour vous et vous m'en donnerez des nouvelles. «

Le soir, Crémieux était dans sa petite loge sur le théâtre. Au moment des fureurs d'Oreste :

Eh bien! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes?

Talma regarda Crémieux et dit tout bas à son confident :

« Recule-toi.

Pour qui sont ces serpents qui siftlent sur vos têtes?

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— Recule-toi donc, imbécile; lu me gènes. »

Crémieux sortit du théâtre anéanti, et lorsque Talma, venant souper chez lui, lui demanda en riant s'il Tavait convaincu :

(( Taisez-vous, lui dit-il; je suis navré, désillusionné. Vous avez été sublime; mais si je plaidais comme vous jouez, je serais exécrable. N'en parlons plus. »

« J'étais jeune alors, disait plus tard Crémieux, je ne réfléchissais pas qu'après tout, l'acteur, quelque inspiré qu'il puisse être, n'est qu'un interprète. Il récite l'œuvre d'un autre, tandis que nous, avocats, orateurs — surtout ceux qui improvisent, — nous devons donner le meilleur de nous-mêmes : il nous faut être convaincus pour convaincre, émus pour émouvoir. »

Une lettre écrite par Talma pendant son séjour à Nîmes dépeint l'enthousiasme qui l'y accueillit et la situation troublée du Midi à cette époque. Elle est adressée à un M. Arnaud, à Marseille.

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« Nîmes, 23 juin 1818.

« ]\Ion cher monsieur Arnaud,

« J'espère que vous m'avez excusé de n'avoir pas répondu de suite à votre aimable lettre; vous savez combien peu de moments me laissent mes occupations et mes fatigues. Depuis que j'ai quitté Marseille surtout, j'ai véritablement dépassé les bornes de la prudence : aussi ma santé s'en est-elle un peu ressentie. Nous avons pris beaucoup de part à la perte que vous avez faite. C'en est une grande, sans doute; mais, mon cher Arnaud, la mort est bien moins que la douleur, et votre pauvre mère souffrait horri-blement. Vous savez mes idées sur cette misérable vie et je vous assure que je supporterais avec plus de constance la perte

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d'un être chéri que ses longues douleurs dans une maladie sans ressource. C'est là le spectacle le plus poignant, le plus insupportable que le cœur d'un homme puisse endurer.

« J'ai joué hier ici pour la neuvième et dernière fois. Nous avons eu une affluence de monde peu commune. Tous les environs de Nîmes s'}^ étaient rendus en masse ('). Une seule recette a été un peu faible; deux ont passé six mille francs. L'accueil que j'ai reçu ici a passé mon espérance ; je n'ai qu'à me louer, même de mes ennemis. Mes représentations ont produit le meilleur effet; les partis se sont mêlés, et cela a fait une espèce de réconciliation, si toutefois il peut

1. C'est dans une de ces représentations qu'un homme de la campagne, voyant Talma dans le rôle de Néron {Brilannicus),i\xi frappé de sa ressemblance avec l'empereur et s'écria tout haut dans son patois : lUm Dio! coiimo semblo un escu de cin francs!

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y en avoir entre gens si divisés (' ). Le parti protestant a été prudent et mesuré; il s'est défendu de toute explication trop violente et trop à bout portant, et l'autre parti lui en a su gré. Enfin tout s'est passé à la satisfaction de chacun. Ils disent tous que c'est une époque pour Nîmes. Hier un nombre considérable de personnes de la ville est venu à minuit me faire ses adieux. J'étais couché et dormais profondément. Plus de soixante musiciens m'ont agréablement réveillé par une symphonie charmante. Il a falhi s'habiller et descendre au milieu d'une foule de monde; une personne m'a récité des vers et offert une couronne au nom des habitants de Nîmes; enfin, mon cher Arnaud, je n'ai rien vu de plus charmant; et nulle part je n'ai été reçu avec plus d'enthousiasme et de cordialité véritable. »

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