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I. Ne pas oublier que Talma était bonapartiste

Crémieux passait à Paris toutes les vacances que lui laissait le Palais. Admis clans Fintimité de M"* Mars et de Talma, il se vantait de leur avoir fait la ce chouette « lorsqu'ils répétèrent l'École des Vieillards. Il contait sur M"'' Mars une foule d'anecdotes curieuses; en voici une où il fut personnage actif.

Un soir, il assistait, avec deux amis de la grande artiste, à une représentation de la Partie de chasse d'Henri IV. M""' Mars jouait le rrMe de Betty. Après sa première scène, les trois amis se regardèrent tristement. Sans s'être parlé ils étaient d'accord : la grande comédienne n'était plus d'âge à faire illusion dans ce rôle de jeune paysanne. Mais comment le lui dire? Comment la décider à l'abandonner? Et, d'un autre côté, n'était-ce pas le devoir d'amis dévoués d'empêcher que le public ne fit comprendre à l'artiste ce qu'eux n'auraient pas osé lui dire?

Leur décision lut rapidement prise.

Les trois amis soupaient chez M"^ ^lars après la représentation. Pendant qu'elle était dans

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son cal)inet de toilette, ils entrèrent dans la chambre à coucher où, sur leur recommandation, la femme de chambre avait déposé la robe de Betty. Munis d'une paire de ciseaux, ils coupèrent en trois la jupe, qu'ils étendirent sur le lit; puis ils rentrèrent au salon, fort émus de leur audace.

M"° Mars fut longue à paraître. Lorsqu'elle ouvrit la porte, les trois coeurs battirent violemment.

« Donc, dit-elle d'un ton bref, je ne dois plus jouer Betty? Fort bien, c'est entendu. Allons souper, messieurs. »

Jamais il ne fut plus question de l'aventure. Le rôle fut abandonné.

Crémieux racontait aussi comment avait fini la liaison de M"* ]\Lars et du colonel de B***; il avait assisté à la scène de rupture. Le colonel était un homme charmant, aimable, intelligent, un parfait gentleman. Ses relations intimes avec M"" ^L^rs duraient depuis longtemps lorsqu'il acquit la certitude qu'elles ne suffisaient pas à la séduisante actrice. II ne dit

rien, il ne lui adressa aucun reproche, seulement il invita à un grand diner rue de la Tour des Dames tous les amis qui s'y réunissaient d'habitude.

Le repas fut des plus gais : vers la fin, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour. Un des convives se leva et, regardant par la fenêtre :

« Tiens, dit-il, une chaise de poste.

— C'est la mienne, dit le colonel, se levant à son tour. Messieurs, recevez mes adieux. Je sais, à n'en pouvoir douter, que madame me trompe outrageusement, c'est un rcMe qui ne peut me convenir. Je quitte Paris ce soir. »

On juge de l'émotion! M"^ Mars prit le parti de s'évanouir, mais la résolution de M. de B*** était sérieuse : quand elle reprit ses sens, la voiture qui emmenait le colonel était déjà loin. Il resta courageusement en province pendant un assez long temps; lorsqu'il revint à Paris, il était marié.

Citons encore quelques vers de jeunesse, à cause surtout du sentiment qu'ils renferment.

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En 1818, Crémieux offrit à son ami Emile Toulon (depuis premier président à la cour de Nîmes) une édition des oeuvres de Cicéron. Après avoir passé en revue les divers titres de gloire de celui qui resta toujours son auteur favori, il dit :

Il est un ouvrage charmant Où la douce philosophie Se mêle au plus doux sentiment ; Il vante ce temps de la vie Où l'homme, près de son déclin, De ses jours entrevoit la fin.

Où, près de quitter la demeure Qu'il habita quelques instants, L'homme peut compter les moments Qui lui portent sa dernière heure.

Ecartant de sombres terreurs, C'est là que son talent flexible Ranime le vieiHard sensible Par des discours consolateurs, Et que, d'une mort trop prochaine Ecartant l'image à ses yeux, Par des exemples précieux Il la montre encore incertaine.

Pourquoi, quand sa voix généreuse A voulu charmer nos vieux jours.

De sa carrière glorieuse

Un monstre arréta-t-il le cours?

Victime de la tyrannie,

Sous le poignard d'un assassin

Cicéron termina sa vie...

Mais ne plaignons pas sou destin,

Il ne vit pas Rome asservie;

Il put mourir républicain.

La main qui, trente ans plus tard, devait signer le décret qui proclama la République, écrivit tous ces vers dans un petit cahier cartonné que Crémieux ne feuilletait jamais sans un sourire ému. Il était intarissable sur ses souvenirs de collège. Il fallait l'entendre conter la visite de l'empereur au Lycée impérial et comment M. Champagne, ce proviseur idéal qui laissait aller son élève au Théâtre- Français, gagna la croix de la Légion d'honneur.

L'empereur s'était assis dans le parloir pour prendre le café. Après avoir adressé quelques questions au proviseur, qui lui donna les assurances les plus satisfaisantes sur les élèves confiés à ses soins, il lui dit :

« Ainsi, monsieur le proviseur, vous êtes content de ces jeunes gens? Et vous n'avez

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jamais besoin de faire usage avec eux de l'ancienne méthode? »

Ce disant, d'un geste expressif, il frappait en souriant sur son poing gauche fermé.

« Oh! sire, répondit M. Champagne, depuis que vous êtes à leur tète, les Français ne sont plus battus! »

Cette exquise flatterie, qui, à cette époque, était encore une vérité, charma le souverain autant que les élèves présents (on avait réuni l'élite de chaque classe); ils acclamèrent leur proviseur, que l'empereur décora séance tenante.

Etant donné que Tesprit d'à-propos est une qualité éminemment française, il y a certes, dans le nombre, des croix moins bien gagnées.

Pendant les quelques années que Crémieux passa à Nîmes après son mariage, sa maison fut ouverte aux artistes. 11 reçut entre autres la visite de Liszt, encore tout jeune homme et doué déjà d'un talent surprenant. Il était fort intelligent, désireux de tout connaître; il fut ravi de l'accueil que lui firent M. et M™' Cré-

mieux. « Je vous en prie, monsieur, dit-il à l'avocat, gardez-moi trois mois chez vous, vous m'apprendrez toute la littérature française! »

Il avait alors plus d'esprit et de malice que d'usage du monde, et voici comment il le prouva à M'"" Crémieux. La jeune femme réunit quelques amis en son honneur ; on fit de la musique, et une Nimoisejoua fort gentiment un morceau de piano. Quand tout le monde fut parti. M™'' Crémieux reprocha à Liszt de n'avoir pas adressé à cette jeune personne un pauvre petit compliment qui l'aurait rendue heureuse.

« Permettez-moi de vous donner, cher monsieur, un conseil tout dans votre intérêt : faites un peu plus de frais; un mot aimable coûte si peu et cause tant de plaisir !

— Faut-il le dire même quand on ne le pense pas?

— Mon Dieu oui, quelquefois. »

Le lendemain, après le déjeuner, Liszt demanda à M'"*" Crémieux de jouer à quatre mains

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avec lui. Après le premier morceau, il se confondit en compliments.

— Quelle admirable musicienne! Comme vous déchiffrez! C'est merveilleux! »

Puis, la regardant d'un air malin :

(( Eh bien! qu'en dites-vous? Ai-je bien profité de vos leçons? >>

Nous ne trouvons dans les autographes de .M. Crémieux qu'une seule lettre à lui adressée par l'abbé compositeur. Elle est datée de Weimar, 3 avril 1850.

« Mon très honore ami,

'( Me permettez- vous de croire que vous n'avez pas complètement oublié votre ancien élève, qui vous demandait avec une si ambitieuse naïveté de lui apprendre « toute la « littérature française », et qu'en bonne mémoire du passé vous voudrez bien accueillir

avec bienveillance ces lignes dont le but est de vous recommander particulièrement un homme de capacité et détalent, M. Kolisch, de Vienne, lequel d'ailleurs, en sa triple qualité d'homme de tète, de plume et d'action, a de quoi se recommander beaucoup mieux que je ne saurais le faire? Pour vous mettre de suite au courant de ses faits et gestes, je vous dirai que depuis la révolution de Vienne, dans laquelle il a figuré comme combattant, M. Kolisch a dirigr une Revue démocratique à Leipzig {die Wiener Dotcn), et publié un roman politico-historique en trois volumes intitulé : KossutJi et Metternichy à la suite duquel la police impériale a redoublé de rigueur à son égard, si bien qu'il se voit obligé d'aller tailler ses plumes ailleurs qu'en Allemagne. Il en profite pour réaliser au plus tût un désir d'apprendre à con-

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naître Paris et les choses et les hommes qui y valent la peine crètre connus. Or, comme ù cette fin on ne pouvait évidemment le servir plus amicalement que de vous l'adresser, permettez-moi d'espérer que vous voudrez l)ien, sur ma recommandation, le rendre participant des hons procédés de votre obligeante hospitalité; et veuillez bien agréer, mon très honoré ami, l'expression de la haute considération et des sentiments les plus affectueux de votre tout dévoué. »

Meyerbeer fut l'intime ami de Crémieux, qui rédigea ses traités avec l'Opéra et l'Opéra- Comique. C'est dans le cabinet de l'avocat que tut scellée sous triple cachet la partition de l'Africaine, dont Crémieux devait plus tard, après la mort de l'illustre compositeur, surveiller les destinées à l'Opéra.

On sait quel était le caractère inquiet et mé-

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ticuleux du plus grand génie dramatique de notre époque. Une ligne de critique, survenant au milieu de plusieurs pages d'éloges, suffisait pour le mettre au désespoir.

La veille de la première représentation des IluguenotSj Crémieux donna un grand déjeuner en l'honneur de Meyerbeer. llossini était au nombre des convives; il se mita table, mais il refusa de manger.

<( Jamais je ne déjeune, répondit-il aux instances de M'"" Crémieux; mais je n'ai pas voulu refuser votre invitation : d'abord je suis heureux de me rendre auprès de vous; puis, si demain, par un malheur qui ne peut arriver, Meyerbeer ne réussissait pas à l'Opéra autant qu'il le désire, il serait capable de dire que je lui ai porté malheur en refusant de déjeuner avec lui. Je me fais l'eflet, à votre table, ajouta-t-il plaisamment, d'une certaine trompette que j'ai vue figurer dans une petite ville d'Italie où on jouait le Barbier pour me faire honneur. Je voyais bien cette trompette; mais j'avais beau écouter, je n'entendais sortir

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aucun son de l'instrument. Dans un entr'acte, j'allai trouver le chef d'orchestre et je lui demandai ce que cela voulait dire : « Mon Dieu ! maestro, me répondit-il en rougissant, nous n'avons jamais pu trouver dans la ville quelqu'un qui fût capable déjouer de la trompette. Alors, que voulez-vous j'ai pris le premier venu; il n'en joue pas, mais il la porte à sa bouche; avouez que cela fait toujours bien dans l'orchestre ! » Moi, je ne déjeune pas, mais je suis comme l'homme à la trompette : je fais bien autour de votre table. »

En 1849, Crémieux eut de nombreuses conférences avec Meyerbeer et le directeur de l'Opéra au sujet du Prophète. Le traité fut signé, et le drame lyrique mis à l'étude. La veille de la répétition générale, Meyerbeer envoya à son avocat un laisser-passer valable pour deux personnes. Or, ce même samedi, avait lieu au Français la première représentation iV Advienne Lecouvreiw, avec M"' liachel.

M. et M""' Crémieux, certains d'avoir une loge pour la première représentation du Pro- 2')hète, le surlendemain, optèrent pour la Comédie-Française; ce fut M"*-" Crémieux qui alla à la répétition de TOpéra, avec une de ses parentes.

L'auditoire était restreint. Les décors étaient prêts, mais non les costumes. M™'' Viardot portait une robe de soie noire; sa tête et son cou étaient entortillés dans un tricot de laine blanche, Roger était en redingote boutonnée. Celte tenue négligée donna lieu à un épisode assez plaisant :

Au cinquième acte, pour répéter le jeu de scène de la prison, Roger arriva enveloppé dans le grand manteau brun du prophète, portant la couronne qu'il doit jeter loin de lui u à la voix do sa mère ». Lorsqu'il laissa tomber son manteau, il apparut en redingote boutonnée, avec une couronne d'or sur la tête ! L'effet fut d'un comique si irrésistible que M""' Viardot d'abord, puis, à sa suite, les musiciens de l'orchestre et tous les spectateurs furent pris

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d'un violent fou rire qu'il fallut plusieurs minutes pour calmer.

Le lundi matin, Meyerbeer envoya à M. et M™" Crémieux la loge promise : c'était une mauvaise troisième de côté. L'avocat de Meyerbeer, très mécontent, la lui renvoya avec quelques lignes. Une heure après arriva la lettre suivante :

« Cher et illustre maître,

(( J'avais choisi les meilleurs numéros pour les loges que j'avais fait inscrire pour mes amis, vous en tête. Malgré toute mon insistance depuis quinze jours, je n'ai jamais pu obtenir qu'on me délivrât les coupons. C'est hier, à midi seulement, qu'on me les a envoyés en bloc, et j'ai bien vu que si l'on m'avait tenu parole sur la quantité des inscriptions, il n'en était pas de môme sur la

qualité. Mais ce n'est pas de ma faute, et, comme la direction avait délivré toutes les places, je n y pouvais plus rien faire. Je regrette vivement que vous ne trouviez plus d'intérêt à entendre cet ouvrage si vous ne pouvez pas bien le voir. Je dois donc craindre que ma musique ait fait une très fâcheuse impression sur M'"" Crémieux à la répétition générale, à laquelle elle assistait, et, comme elle est excellent juge, cela augmente mes angoisses pour le résultat de ce soir!

« Agréez », etc.

A la lecture de ces dernières lignes, M. et M'"" Crémieux, qui étaient la Jionté même, furent bourrelés de remords. Ils connaissaient le caractère inquiet du grand homme, ils savaient que ses angoisses étaient réelles et que leur juste susceptibilité devait le bouleverser; ils eurent pitié de lui. Crémieux écrivit quel-

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ques mots destinés à calmer Meyerbeer; il déclarait se contenter de la loge envoyée.

La réponse arriva peu de temps après; Fécriture aussi incorrecte que le style et l'orthographe, témoigne de la violente agitation de l'écrivain.

« Mon cher ami,

« Votre bonne résolution vous a porté bonheur. Je suis couru avec votre lettre chez les directeurs, je leur ai dit qui me jjrouilleraient avec mon meilleur ami et je les ai tant tourmenté qu'ils ont donné ordre à la location de me donner une seconde de face qu'ils avaient destiné je ne sais à quel député. Vous voilà content et moi aussi.

« Votre tout dévoué,

« Meyeubeer. y

Très peu de jours avcant sa mort, Meyerbeer vint Yoir son ami Crémieux. Il était d'une maigTeur extrême, ne sortait que bâillonné par un petit appareil de soie noire; mais il était toujours aussi préoccupé de son art. Il montra à Crémieux un carnet de papier à musique qui ne le quittait pas; lorsqu'une inspiration lui arrivait dans la rue, il la notait au vol sur ce précieux calepin, s'arrètant pour cela sous quelque porte cochère. Ce jour-là, il parla beaucoup de Faust, mélodrame de Blaze de Bury, pour lequel il venait de terminer plusieurs grandes scènes lyriques, entre autres celle de la cathédrale; puis d'une Judith, opéra presque achevé.

<( ^'ous verrez, mon ami, disait-il, ce que Scrilje a su faire de ce sujet biblique. Il en a tiré un parti extraordinaire. Voyez-vous, on a beau médire de lui, je n'en connais pas d'autre pour savoir tailler un grand drame lyrique. »

Ilélas! moins de quinze jours après, le maestro mourait, laissant un testament contre

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lequel vinrent se briser toutes les' instances de Blaze de Burv, transmises à M™" Meyerbeer par Crémieux. Le texte était formel : en dehors de l'Africaine, rien de ce que laissait le compositeur ne devait être publié. Quant à la Judith, on n'en trouva aucune trace dans les papiers de Meyerbeer. N' existait-elle encore que dans sa tète ? Il en avait cependant parlé comme d'une oeuvre très avancée.

Crémieux fut le trait d'union entre M""" Meyerbeer et M. Perrin. Les négociations concernant Vasco de Gama (c'est ainsi que s'appelait alors l'Africaine) furent lentes. La veuve avait trouvé dans les papiers de son mari différentes notes sur le traité à faire. Elle tenait à suivre religieusement les instructions données et même celles qui pouvaient se lire entre les lignes. Du 3 juin au 27 juillet 186i, nous ne trouvons pas moins de dix longues lettres adressées par M'"*' Meyerbeer à Crémieux, sans compter les télégrammes. Le dernier, daté de Saint-Moritz, 13 août, annonce enfin la signature du traité avec l'Opéra et de celui,

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non moins important, passé avec Brandus. Les difficultés avec le directeur et l'éditeur n'étaient pas les seules que soulevât cette prochaine apparition de l'Africaine. Nous en trouvons la preuve dans une lettre de M""^ Scribe, datée du 30 septembre de la même année; elle est adressée à M. Crémieux, cà sa forêt de Saoù (Drôme).

« Cher ^lonsieur,

.c Permettez-moi d'avoir recours à vo> bons conseils dans l'affaire dont j'ai déjà eu Toccasion de vous entretenir, relative à la représentation de V Africaine. Je vais probablement être obligée de recourir au tribunal pour faire respecter mes droits méconnupar M. Perrin; j'espère que vous voudrez bien m'aider de votre concours et de votre parole.

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« Voici ce qui se passe :

c( Depuis la mort de Meyerbeer, M. Perrin s'est occupé exclusivement du traité qu'il avait à faire avec sa veuve, et dont vous connaissez les conditions pour l'avoir rédigé. Ce n'est que par lettre du 15 août que M. Perrin m'a prévenue qu'il était enfin en possession de la partition de l'Africaine, et que je voulusse bien lui désigner la personne qui devait me représenter aux répétitions qui allaient être prochainement commencées.

« Ce n'est pas ainsi que les choses se pratiquent, selon l'usage et les précédents ; toute œuvre faite en collaboration est la propriété commune de l'auteur du poème aussi bien que de l'auteur de la musique. Mon mari n'a livré aucun de ses manuscrits sans qu'au préalable il eût fait, en co qui le concernait, un traité particulier avec la direction de rOpéra ; l'auteur de la musique en faisait un

de son côté ; les deux traités devaient être approuvés mutuellement pour que la direction se trouvât en possession de l'ouvrage.

« Prévenue seulement à la date du 15 août que M. Perrin était d'accord avec M^'Meyerbeer pour ce qui la concernait, je lui envoyai alors un projet de traité qui ne faisait que reproduire les clauses d'autres traités antérieurs entre l'administration de l'Opéra et mon mari, et je lui demandai de me faire connaître ses objections.

« Il me répondit, le 25 août, que M. Scribe avait entendu donner V Africaine à l'Opéra; que, par conséquent, il n'y avait pas de traité à faire, qu'il consentait à me donner la prime accordée d'habitude à mon mari, que je n'avais, par suite, qu'à lui indiquer la personne qui devait me représenter pour suivre les répétitions. Il ne disait rien de la loge dont la jouissance appartenait à mon

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mari et qu'on m'a retirée à l'époque de son décès ; c'est ce point qui fait difficulté.

u Mon mari avait manifesté plusieurs fois l'intention de me faire accorder la jouissance de cette loge ma vie durant ; il l'avait dit à Meyerbeer, qui approuvait cette pensée et qui m'offrit plus tard de me donner son concours pour la solution de cette affaire. Je tiens essentiellement à ce que cette concession me soit faite : mon mari a fait trentequatre pièces pour l'Opéra, spécialement Robert, les Huguenots, la Muette, la Juive, le comte Orij, le Prophète, etc. Les exigences qu'il avait pour moi et que je maintiens à mon tour n'avaient, il me semble, rien d'exagéré; elles ne peuvent créer, d'ailleurs, aucun précédent gênant pour l'Opéra, car je ne crois pas que do longtemps un autre auteur puisse alléguer des titres égaux.

« Je viens d'écrire à M. Pcrrin pour lui

dire que je m'opposerais à ce que radministration de l'Opéra disposât du poème de VAfricfiine jusqu'à la signature de notre traité.

« Je désirerais, pour la défense de mes droits, connaître le traité fait avec ^P'^^Meyerbecr, traité qui a été rédigé par vous. Je vous serai ])ien obligée de m'en adresser une copie. M'"" Meyerbeer a toujours exprimé le désir do marcher d'accord avec moi; nous avons d'ailleurs des intérêts de même nature, puisque la pièce constitue une propriété indivisible. Je compte, cher monsieur, sur votre obligeance, comme sur vos bons conseils.

« Veuillez, cher monsieur, agréer, etc.

(( V^*^ Eugène ScRmE.

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Voici la réponse de Isl. Crémieux :

« Forêt de Saoù, 3 octobre 04.

« Madame,

« Je m'empresse de répondre à la lettre que je reçois de vous et qui vient me trouver dans ma solitude, souvenir inattendu dont je suis très heureux. Laissez-moi d'abord vous en remercier, madame, et m'en féliciter.

« Avec les renseignements qui m'ont été donnés, je ne comprends pas très bien la prétention qui arrête votre consentement. Voici d'abord mes renseignements : Scribe a écrit V Africaine pour Meyerbeer, qui la composait pour l'Opéra. Le libretto était donc pour l'Opéra. L'Opéra a des conventions avec les auteurs et les compositeurs ;

C3S conventions, qui, pour la plupart, sont devenues des lois, leur assurent une part sur les recettes. L'écrivain et le compositeur savent parfaitement leurs droits et donnent l'ouvrage au théâtre sous ces conditions. Avec Scribe, un arrangement particulier existait, qui lui donnait mille francs de prime par acte, soit, pour V Africaine, cinq mille francs de prime en sus de ses droits. Je ne parle pas des places ou des billets d'auteur. Entre le directeur etl'auteur tout est réglé ainsi. Scribe ne pourrait pas se refuser à livrer son poème, car, Meyerbeer livrant sa partition à l'Opéra, l'Opéra doit le faire jouer. Or, la partition est livrée avec les paroles sous les notes, et c'est Meyerbeer qui serait frustré dans ses intérêts et trompé dans sa gloire par un pareil refus.

« En thèse générale, votre réclamation au directeur n'a pas de base.

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« Mais on m'a dit aussi que Scribe s'était justement plaint de Meycrbeer : il lui avait dit que ses retards infinis lui faisaient perdre et le moment de faire jouer son ouvrage et la prime à laquelle il avait droit. Meyerbeer aurait alors traité avec son collaborateur, qui lui laissa son manuscrit pour un certain temps, en dernier lieu jusqu'à la fin de septembre. A cette époque, si Meyerbeer n'avait pas enfin donné sa partition à l'Opéra, Scribe reprendrait la libre disposition de son œuvre. Pour prix de ces retards si évidemment préjudiciables à Scribe, il aurait reçu de Meyerbeer dix mille francs, dont sa veuve demande restitution à l'Opéra comme remboursement d'une double prime.

« Si tout cela est vrai, comment une condition quelconque pourrait-elle être mise par vous? Scribe avait une loge, vous la demandez. Scribe, vivant et composant toujours

avec la même chance, recevait pour son génie exceptionnel un honneur exceptionnel. Il laisse, il est vrai, un grand nombre de belles et bonnes pièces qui se joueront longtemps; mais ces pièces sont de deux auteurs et quelques-unes ont vu leur gloire devenir plus vive encore par la musique, dont elles ont aussi fait ressortir la beauté. De son vivant, il avait seul la jouissance d'un présent flatteur; le présent ne continue pas : comment l'exiger?

^< Voilà, madame, ma pensée tout entière, et je la dois à la sincère amitié qui m'unissait à Scribe comme à la confiance dont vous voulez bien m'honorer. Pour soutenir votre droit, il me faudrait la conviction que c'est votre droit. Je ne pourrais d'ailleurs, moi, arbitre entre le directeur et M""" Meyerbeer, intervenir qu'à titre d'ami.

« A ce titre, permettez-moi de vous dire,

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madame, que vous pourriez demander, sans l'exiger, une logeàl'Opéra vous appartenant chaque jour où Von joue une pièce de Scribe. Je me ferais un devoir et un plaisir d'appu^^er de tout mon pouvoir une réclamation honorable pour la direction qui l'accueillerait, et qui semblerait légitime aux yeux de tous, formée par la veuve si aimée de Scribe. Je craindrais que plus que cela ne parût au public une exigence soulevée dans le moment le plus inopportun. La mémoire de Scribe et la mémoire de Meyerbeer se donnent aujourd'hui la main; ce qui les unissait si étroitement de leur vivant — la gloire — va les unir encore dans la tombe. Il ne faudrait pas que la veuve de Scribe arrêtât les acclamations qui salueront bientôt ces deux noms insépara])les. La veuve de Meyerbeer livre à la postérité la dernière œuvre de l'illustre musicien; la veuve de Scribe doit

vouloir que la postérité reçoive d'elle la dernière œuvre de l'illustre écrivain.

« \'euillez agréer, madame, l'hommage de tout mon respect.

« Ad. Crémieux. »

M'"*' Scribe était une femme de tête et d'esprit ; elle écouta les sages conseils de Crémieux et renonça à son procès.

Le 15 avril 1861, Crémieux adressait à Rossini la lettre suivante :

« Cher et illustre ami,

« Je plaide, en police correctionnelle, un singulier procès : je veux savoir de vous si j'ai raison. Je ne sais si vous vous souvenez qu'en 1 859, certains éditeurs de musique firent

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im procès à M. Debain, inventeur du piano mécanique. Le Tribunal et la Cour ont interdit à M. Debainle droit de reproduire avec ses planchettes la musique appartenant aux éditeurs, à moins d'autorisation. Cette autorisation se paye, cela va sans dire.

« Qu'a fait alors M. Debain? Il a traité avec les éditeurs les plus importants, et, substitué à leurs droits, il a fait, à son tour, un procès aux fabricants et aux vendeurs d'orgues à manivelles, de boîtes à musique, grandes ou petites, en un mot, de toutes mécaniques reproduisant, à sa manière, des airs pris dans des œuvres musicales qu'il a lui-même achetées des éditeurs.

(( Vous comprenez bien, cher et bon ami, que je ne vous consulte pas sur le droit : votre charmant esprit me renverrait bien vite à mes livres. Je vous demande ce que vous pensez de ce procès fait aux fabricants,

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aux marchands de ces instruments qui commencent à l'orgue à manivelle et descendent jusqu'au cachet de montre et aux jouets d'enfants. Dans l'affaire des planchettes au piano mécanique, vous avez signé une déclaration. Comme vous pourriez Inen l'avoir oubliée, je vous en transmets une copie avec toutes les signatures. Pensez- vous de même pour ce qui concerne le procès actuel? Est-ce qu'en cédant vos œuvres, il est entré dans votre pensée d'interdire la reproduction de votre musique, ou, pour mieux dire, la modification , quelquefois le déchirement de votre musique sur ces instruments, dont les notes nous donnent souvent un triste frisson, mais dont l'industrie s'est emparée depuis des siècles, et qui forment aujourd'hui, soit en France, soit à l'étranger, une branche de commerce si considérable? Est-ce que cette vulgarisation, pour me servir de l'expression

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consacrée, vous semble, comme pour le piano mécanique, une atteinte possible à la renommée des compositeurs et un préjudice pour les éditeurs que vous ayez prévu dans vos traités?

« Donnez-moi la lumière.

« Toute ma maison vous envoie ses respectueuses amitiés, moi ma plus vive affection.

« Ad. Crémieux. »

Rossini dicta et signa la réponse suivante :

«20 avril f.l.

« Mon cher et célèbre ami,

« Si j'ai tardé à répondre à votre lettre du 15, c'est qu'il m'a semblé, en vérité, que j'étais juge et partie, et je ne me trouvais

pas dès lors assez savant pour émettre une opinion artistique sur une vieille invention qui tend, dit-on, à conduire l'art à sa décadence. Pour moi, le procès ne tend qu'à porter atteinte aux jouissances des compositeurs. J'en appelle à tous !

<( Pourquoi, cher ami, n'ôtes-vous pas des nôtres? Vous connaîtriez des jouissances indicibles en entendant vos mélodies répétées, serinées par la clarinette, la flûte, etc., et bien plus encore quand c'est l'orgue de Barbarie qui devient notre interprète ! L'orgue de Barbarie que j'ai, moi, et je m'en honore, soutenu, encouragé de mabourse. Comment, en vulgarisant nos mélodies, porterait-on atteinte à l'art? Cher ami, que votre amour pour l'auteur de Guillaume Tell me fasse trouver grâce à vos yeux, mais je ne puis comprendre comment , en répandant nos mélodies dans le peuple, en les faisant con-

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naître en dehors des classes élevées et instruites, en les reproduisant de tous côtés, on peut préjudicier à l'art. Si c'est un jugement de Midas, vous me pardonnerez ; c'est bien involontairement, je vous jure, que je porterais préjudice à l'art, et si je suis coupable de penser ainsi, écriez-vous en voyant que Rossini peut tomber dans une telle erreur : vanité des vanités !

« Je vous serre envers et contre tous chaleureusement la main.

« A^otre vieil ami.

c( G. RossiNi. »

Voici la réponse d'Halévy sur la même question :

« Paris, Vi avril 18G1.

« Mon cher et célèbre ami,

(■ Je ne crois pas qu'an seul compositeur veuille admettre que sa renommée souffrira si quelques-unes de ses mélodies sont reproduites par les orgues de Barbarie ou autres boîtes à musique dont vous me parlez.

« Je crois au contraire que les airs ainsi livrés au public, loin de diminuer la réputation des compositeurs, y ajoutent une popularité qui ne leur est pas désagréable. Certes, les compositeurs aiment les grands chanteurs, les ténors célèbres, les 'primo donne illustres; mais la voxpopuli a du bon et ils sont loin de la dédaigner.

« Je n'imagine pas qu'un compositeur ait jamais pensé que les serinettes, les orgues do

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Barbarie, emportant sur les places publiques des airs souvent mulilcs, soient une cause de préjudice pour l'éditeur auquel il a livré son œuvre. Évidemment, la musique qni se vend dans le magasin de l'éditeur, la mélodie en plein vent des orgues de Barbarie, la musiquette des cartels ou boîtes à musique ne s'adressent pas aux mômes amateurs.

Chacune de ces branches de l'art a ses clients. Il peut même arriver qu'un passant, séduit par le charme d'un air qu'il entend au vol dans la rue, coure l'acheter chez l'éditeur. Mais pourquoi ne pas faire un procès aussi au clarinettiste du pont des Arts?

« Laissons les compositeurs écrire, les éditeurs publier, sous la protection des lois et des tribunaux-, mais laissons les orgues, les serinettes, etc., délecter les oreilles peu délicates. L'art musical n'en souffrira pas;

les éditeurs n'en vendront pas moins la bonne musique, et les compositeurs n'auront rien perdu parce qu'on les reproduira beaucoup, en les écorcliant un peu.

« Sauvez donc de la persécution d'inoffensives manivelles, vous qui avez tant de fois fait triompher l'innocence.

c< Votre tout dévoué, « F. IIalévy. »

Voici enfin l'adhésion d'Aubcr :

« Bien aimable monsieur Crémieux,

« Je suis entièrement de l'avis de Rossini et d'Halévy. \'cuillez joindre mon opinion à la leur. Le succès de la rue n'est pas celui qui flatte le moins.

« Recevez ici l'assurance de ma haute et affectueuse estime.

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