G. DUPREZ
0 Paris, 13 octobre 56. »
Un autre ténor, homme de cœur et de grand talent, Roger, écrivit à Crémieux, le 25 février 1848, la jolie lettre suivante :
« Cher maître et citoyen ministre,
« Le pays, qui compte tant d'hommes de cœur et d'intelligence, vous a choisi entre
82 A utographes .
les plus dignes pour le représenter; gloire et honneur à vous dont le courage est à la hauteur de la mission que vous avez acceptée! Nous nous en réjouissons tous, nous autres artistes que votre éloquence a si souvent et si généreusement défendus :
vous vous êtes mêlé à nous comme un frère ; nous vous regardons maintenant comme le chef de notre famille.
« C'est comme citoyen, comme artiste et comme ami qui partage tous vos sentiments que je vous adresse mes vives félicitations.
« G. Roger.
« Opéra-Comique. »
Une autre lettre, à peu près de la même époque, est signée Alexandre Dumas : elle dénote certaines ambitions politiques qui n'ont pas reçu satisfaction.
Collection Adolphe Crémieux. 83
« Cher ami,
(( Je suis venu pour vous voir, et j'apprends avec le plus grand regret que vous êtes malade.
(( J'ai reçu une petite lettre de Lamartine, mais officielle.
(( J'en voudrais une de vous, mais amicale; elle constaterait, sous une rubrique quelconque, que j'assistais à la fameuse séance de la Chambre, que je ne vous ai quitté que sur le chemin de l'Hôtel de Ville, et que pendant tout le temps qu'il s'est agi de faire un gouvernement provisoire je n'ai été ni muet ni manchot.
c( Puis j'avais des millions de choses à vous dire.
« Une demande d'un brave homme à qui vous avez porté autrefois quelque intérêt.
84 Au tograph es .
« Lamartine a pris le fils d'Hugo près de lui; pourrait-il prendre mon fils?
« Ce serait assez curieux.
« Et puis, voyons, quoi encore?
« Ah ! je reçois une lettre de cette pauvre M™^ Lafarge. Tient-on beaucoup à la garder en prison?
« Je viendrai vous voir. Faites-moi dire, cité Trévise, n° 3, quand vous pourrez me recevoir.
« A vous de cœur.
« Alex. Dumas.
« .Je serai nommé dans Seine-et-Oise. )^
Nous trouvons, écrite de la main de M"'" Crémieux, la copie d'une lettre adressée par son mari à M'°^ Viardot, le lendemain du jour où M"^ Alboni avait chanté pour la première fois, à l'Opéra, le rôle de Fidès, créé avec tant d'éclat par M™" Viardot en 1849.
Collection Adolphe Crémieux. 85
« Chère Pauline,
« Dans un siècle où les royautés s'évanouissent avec tant de facilité, peut-être quelques bons amis espéraient-ils voir le sceptre se briser dans vos mains ; rassurezvous : reine vous étiez, reine vous êtes. Comment moi, fondateur de la république, je puis être ravi de contempler encore votre diadème, je laisse à votre esprit et à votre cœur le soin de le deviner.
« Quoi qu'il en soit, chère enfant, ^mc ^i}3Qni a la plus délicieuse voix du monde; c'est une chanteuse de premier ordre; elle a montré dans toutes les parties du rôle qui demandent la grâce, le chant, les vocalises, un talent supérieur et digne des applaudissements unanimes qui l'ont justement comblée; vous entendez de Berlin
les traits ravissants qui ont entraîné, vous les devinez sans que je vous les rappelle; c'est donc un très beau et très légitime succès que celui de M™^ Alboni.
« Maintenant, quand le génie de l'artiste reviendra mettre sa flamme dans le cœur de la mère, quand les plus hautes inspirations animeront du feu sacré la voix qui chantera les prodiges, quand tour à tour la tendresse et la colère, la prière et le désespoir feront courir dans nos âmes le frissonnement et la douleur, de sympathiques acclamations s'élèveront encore dans cette salle qui saluera Pauline Viardot.
« Ad. Crémieux. »
Toute une série de lettres de Méry, pleines d'ardeur, d'exubérance méridionale, ont rap-
Collection Adolphe Crémieux. 87
port à une aÔaire d'éditeur, à une affaire d'argent.
« ^loi, s'écrie Méry, vieux joueur de Frascati et d'Allemagne, l'éternel contempteur du chiffon de mille et de la monnaie publique, moi qui ai souvent perdu, d'un coup, dix ou douze mille francs, moi qui ai lancé à tous les points cardinaux l'immense fortune gagnée dans ma vie, je ne comprendrai jamais qu'un homme riche coure la chance d'une apoplexie pour une affaire de six liards! Je ne pourrai jamais discuter avec lui ; il parle une langue que je ne comprends pas. »
Il nous semble que la langue parlée par Méry est, pour cette fois, le plus pur marseillais.
Crémieux aussi était méridional; sa nature
expansive ne supportait pas la solitude; il n'était jamais plus spirituel, plus aimable qu'entouré de tous les siens. Aussi, lorsque, le 2 décembre, il fut emmené à Mazas, trouvat-il le régime cellulaire odieux à supporter. Il ne voyait sa femme et ses enfants que pendant de courts instants, dans de petits parloirs de faveur où il était séparé d'eux par une grille; il ignorait, dans ce moment d'efferTescence politique, ce qui se passait au dehors. Pour rompre la monotonie des interminables journées, il réclama des livres, mais son esprit agité ne put s'astreindre à aucune lecture sérieuse; son cher Cicéron lui-même ne put le fixer : alors il demanda des romans. Pour la première fois de sa vie, il lut Paul de Kock, Paul Féval, etc.
Il s'en ressouvint un jour qu'il plaida pour Ronconi une grave affaire contre sa femme.
M™^ Ronconi était une brune puissante, à la crinière léonine, qui pendant longtemps avait fait obéir son mari à la baguette (soit dit sans aucune métaphore). Elle avait fait grand tort
à Ronconi, avec lequel elle exigeait toujours d'être engagée, bien qu'elle n'eût qu'un fort médiocre talent. Lorsqu'elle y réussissait, il n'avait qu'une seule compensation : c'était de chanter avec elle Maria, di Rohan. Au dernier acte, dans le duo qu'il jouait en véritable tragédien, il traînait son épouse par les cheveux et la menaçait avec une vérité qu'il aurait voulu — cela se sentait — transporter dans la vie réelle.
Un beau jour, il se décida à secouer le joug et à se séparer de sa femme. Elle était une demoiselle Raimondi, la propre sœur de cette jouvencelle qui réserva à Garibaldi une si étonnante surprise pour le jour de leurs noces.
M""' Ronconi, contre qui son mari avait les plus sérieux griefs, l'accusait à son tour de vouloir la quitter pour une certaine Carmen dont Crémieux nia l'existence. Il déclara à l'audience que « c'était un personnage imaginaire, qui n'existait que dans les livres, dans Mérimée ou dans le charmant roman de Paul Féval, les Amours de Paris ».
go Autographes.
Il reçut, quelques jours après, la lettre suivante du romancier, qui n'était pas encore devenu un Père de l'Edise :
« Monsieur,
« Permettez-moi de vous remercier de Tépithète trop flatteuse dont vous avez illustré mes Ainouvs de Paris. Toute parole tombant de certaines bouches a un prix infini; ce qui a plus de prix encore pour moi, c'est le bonheur inespéré d'avoir été lu par un homme comme vous.
« Mille grâces encore, monsieur, et veuillez agréer l'assurance de ma haute considération.
« Paul Féval. «
Collection Adolphe Crémieux. 91
La réponse de Crémieux se trouve transcrite au dos de la lettre.
« Paris, le 9 janvier 56.
« Monsieur,
« Je garderai votre charmant billet.
u Si vous saviez où j'ai lu votre roman, vous comprendriez mieux encore ce qu'il vaut à mes yeux. Dans la plus triste prison, les heures, qui sont longues comme des jours, se sont presque rapidement écoulées. Tout ce mouvement animait ma solitude et semblait interrompre son fatal silence. Je n'ai plus oublié les Amours de Paris, et le nom de Carmen a tout naturellement fait revivre mes souvenirs.
(( Laissez-moi vous dire aussi que « les
(( hommes comme moi » sont très flattés quand ils apprennent qu'ils sont en si haute estime auprès d'hommes comme vous.
« Agréez, etc.
f( Ad. Crémieux. »
Ronconi était un admirable artiste, qui joignait à une gaieté tout italienne un talent dramatique des plus remarquables. Il est rare de pouvoir jouer à tour de rôle, avec le même succès mérité, Dulcainare de VElisire et .YabuccOf Figaro et Rigoletto. Il avait chanté dans tous les pays et racontait avec beaucoup d'esprit un grand nombre d'anecdotes, qui, assaisonnées par une mimique exubérante et une physionomie d'une expressive mobilité, étaient très agréables à écouter.
Il avait été un des artistes favoris de l'empereur Nicolas, et voici comme ils avaient fait connaissance.
Collection Adolphe Crémieiix. 93
La première fois qu'il joua à Saint-Pétersbourg (c'était clans Maria cli Rohan, un de ses plus beaux rôles tragiques), la loge impériale ne renfermait que les jeunes princes; l'empereur n'était pas venu ce soir-là. Le baryton eut un immense succès; mais il lui fallait avoir l'approbation du tzar, qui s'occupait beaucoup de son théâtre italien. Ronconi eut l'idée de se faire bien venir de la jeunesse impériale et, pour ce faire, voici ce qu'il inventa : pendant la scène la plus dramatique, au dernier acte, lorsque le duc de Rohan, trompé par sa femme, jure de se venger et s'écrie :
Si, si, fra poco di sangue un rio A questa lagrimà succédera!
il se tourna vers l'avant-scène impériale et, pendant qu'il terrifiait la salle par un côté de sa physionomie, de l'autre côté il adressa aux jeunes princes une grimace irrésistible qui les fit rire aux éclats.
Cette pantalonnade italienne les divertit fort. Lorsqu'ils rentrèrent au palais, le tzar s'imforma auprès d'eux du débutant : ils répondirent qu'il avait un grand talent et qu'il les avait bien fait rire.
Rire dans Maria di Rohan, c'était incroyable, et le tzar écouta avec étonnement le récit de ses fils. A la seconde représentation, il était dans sa loge. Ronconi, heureux d'avoir atteint son but, joua et chanta merveilleusement; mais, avec une audace inouïe, il ne craignit pas de recommencer pour l'empereur la gaminerie de la soirée précédente.
Quelle ne fut jDas la stupéfaction du public, tout ému par le jeu dramatique de Ronconi, d'entendre sortir de la poitrine impériale un gros rire retentissant! Chacun se regarda ébahi, sans y rien comprendre. Nicolas, cependant, charmé du débutant, donna ordre à son intendant des théâtres de lui remettre une bague d'une grande valeur.
L'intendant, imbu des traditions de sa charge, garda pour lui la plus grosse partie
Collection Adolphe Crémieiix. g 5
des fonds destinés à l'achat du bijou, et envoya, le lendemain, à Fartiste une bague ornée d'une modeste turquoise.
Ronconi connaissait, par ses camarades, la générosité du tzar et la façon dont il était volé. 11 ne dit rien, mais, à la représentation suivante, il enfila la cravate de Fi^'aro dans la bague de turquoise. Tout en jouant, il ne négligea pas de la toucher et de l'indiquer au tzar d'un air reconnaissant. Pendant l'entr'acte suivant, Nicolas vint lui-même sur la scène et demanda à Ronconi dans quel but il lui avait montré cette bague.
— Sire répondit-il, c'était pour remercier Votre Majesté, qui a bien voulu me la faire remettre hier.
Le tzar entra dans une fureur épouvantable ; il manda séance tenante l'infidèle fonctionnaire, qui aurait voulu rentrer sous terre, et, à la seconde représentation du Barbier, Figaro put enfiler sa cravate, non seulement dans la première bague, qu'on lui laissa, mais dans une autre enrichie d'un superbe saphir.
gô Autographes.
Ronconi était un ardent patriote. Pendant la longue période où les Italiens furent réduits à faire aux Autrichiens la guerre à coups d'épingle, il tâcha d'y contribuer le plus possible.
Un soir, entre autres, il jouait VElisire cVamore, à Vérone, devant les autorités autrichiennes. Le mot libertk était alors proscrit du théâtre; il devait être remplacé par fedeltk ou par lealtà — tout comme amour fut jadis remplacé par tambour dans les couvents de jeunes filles. Ronconi, avec sa malice habituelle, sut tirer parti de cette prohibition et, suivant strictement les ordres donnés, il chanta d'un air navré les infortunes du pauvre Nemorino : S'è fatto soldato, ha venduto la
sua, LEALTA !
On peut s'imaginer les bravos, les trépignements de la salle entière. Quant aux autorités, elles firent comparaître le délinquant. Ronconi fut stupéfait, désolé de la manifestation qu'il avait causée fort innocemment ; il n'avait fait que se conformer aux instructions reçues : s'il avait pu prévoir ! . . .
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Bref, il s'en tira à son honneur, avec la satisfaction d'avoir bafoué les Autrichiens.
Puérilités, dira-t-on, guerre mesquine indigne de gens qui ont été vaincus. C'est possible; mais par ces puérilités on entretient chez un peuple la haine de l'étranger, et, lorsque le jour de la revanche finit par arriver, le sentiment public l'accueille avec transport : il n'a pas oublié!
Une lettre de Jules Janin nous rappelle une des plus parfaites plaidoiries de Créraieux , prononcée par lui dans un procès intenté à M. Th. Silvestre par Horace Vernet.
Silvestre était accusé d'avoir, dans une biographie, publié des lettres intimes écrites de Russie et que l'illustre peintre ne lui aurait prêtées qu'à titre de documents. Créraieux, dans le cours de sa plaidoirie pour Silvestre, lut un article des Débats signé J. J., dans lequel était appréciée l'œuvre de son client. Jules Janin lui envoya de Spa, le 12 avril 1856, le remerciement suivant :
c( Je voudrais vous dire, ô maître éloquent, à quel point je suis heureux et fier de mon humble souvenir introduit par vous dans une plaidoirie admirable et qui restera comme une de vos grandes journées. Quelle grâce et quel esprit irrésistible, avec un si triste et si légitime regret du passé ! Quoi de plus charmant que votre contemplation au berceau de votre petite-fille, et quelles paroles plus sérieuses, ce vif regret de la tribune et des libertés de la parole indignement brisées par des monstres ! Vous aussi, vous avez eu ce jour-là, votre discours pour Archias, et comme, en fin de compte, vous étiez sûr de gagner votre cause, vous avez touché à toutes les questions qui vivent, qui souffrent et qui se lamentent de l'air que nous respirons ! Soyez loué et soyez béni de cet écho, si heureusement retrouvé dans les ruines du fatal 1852!
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« Chemin faisant, vous avez posé vos mains puissantes sur le brigandage des biographes et sur le guet-apens des biographies. Vous avez dit, avec un tact exquis, à M. Horace Vernet lui-même, qu'il n'est pas bon de peindre à la fois le roi et Mayeux, saint Vincent de Paul et Mandrin. Vous avez en un mot, ap/afz maître Cauvin et (miracle au moins aussi grand !) vous l'avez redressé qh lui parlant de cq journaliste indépendant qui vous aime et qui vous honore de tout son cœur.
« Je pensais hier, en lisant le bruit de ce discours, que les lettres de ce temps-ci devaient vous aimer beaucoup, car vous les avez beaucoup aimées, et qu'elles seraient bien ingrates si elles ne vous rendaient pas dévouement pour dévouement.
•( Quant à moi, il y a longtemps déjà que je me suis donné à vous comme à la meil-
BiBUOTi^CA
1 00 A utograph es .
leure et à la plus éloquente nature que je connaisse ; ajoutez la conscience et la fermeté dans les choses adverses et l'exemple que vous nous donnez d'honorer tout ce qui tombe injustement.
« C'est par ce vers qu'un père de l'Église a défini l'orateur :
Vir eloquentia pollens et martyrio.
« Dans les heures mauvaises, je préfère cette définition à la définition même de Cicéron.
« Je suis avec un grand dévouement.
« Votre obéissant et tout dévoué serviteur,
« J. Janix. »
Transcrivons encore une lettre de Janin, bien vive et bien alerte, malgré la goutte qui étreignait le pauvre écrivain :
Collection Adolphe Crémieux. loi
« O maître à la parole ailée, aux pieds légers, podas okus Crémieux !
« Je suis assez semblable au nœud gordien! Je suis noué, renoué, surnoué, et, quand je reçois des invitations si charmantes : Venez, nous rirons, nous danserons, nous boirons, nous chanterons, nous... Mort et damnation! Je donnerais mon plus beau livre pour aller de ce pas sur les hauteurs de Notre-Dame, sauf à redescendre à clochepied.
« Oui ; mais le pied me cloche et le genou me tinte; et voici tantôt quatre mois que je suis le paralytique J.-J., votre obéissant et dévoué confrère, ô faux goutteux que je ménage encore en l'appelant un confrère.
(£ Ma femme est là qui présente à M™" Crémieux ses amitiés les plus tendres, et moi je prie en même temps la femme et le mari de plaindre un peu un brave homme qui les
102 Au tograph es .
aime et qui les honore de tout son cœur.
« Jules Jaxin.
« Passy, le 2 janvier 1861. »
Citons enfin une dernière lettre de Jules Janin, datée du 25 mars 1872.
« Mon cher ai ai,
(( Il faut que je sois encore un homme impotent dans toute sa locomotion pour ne pas vous avoir porté moi-môme un juste souvenir d'une grande amitié. Je vous ai suivi dans toutes vos peines; j'ai partagé toutes vos tortures. Je vous ai reconnu à vos actions courageuses et généreuses ; j'ai partagé le deuil qui vous couvre ; enfin, que vous dirai-je? Un grand remords s'empare
Collection Adolphe Crémieux. io3
de mon cœur, lorsque je pense aux amis qui ont pris leur part, si dignement, des malheurs de la France. Hélas! vous êtes un ferme esprit, vous êtes un grand cœur, vous avez traversé deux fois les douleurs de la Révolution, et j'aurais été un homme heureux de pouvoir vous serrer la main.
« Permettez, cependant, que je rappelle à vos souvenirs l'un des plus modestes témoins de votre illustre vie, un des grands admirateurs de votre infatigable éloquence, et comptez bien que je n'ai rien oublié dans votre gloire et dans votre vengeance ici-bas ! Me rappelant au bon souvenir de votre vaillante femme, je vous serre la main de tout mon cœur.
« Jules Janin. »
1 04 Au tographes .
Réponse de Crémieux :
« Mon cher ami,
« Il faut que je sois encore un homme impotent dans toute sa locomotion pour ne pas vous avoir porté moi-même l'expression de ma bonne amitié en échange de votre excellente lettre.
« Vous voyez que cette première phrase est la copie exacte de la vôtre ; que puis-je faire de mieux que de vous emprunter cette langue française dont vous avez le secret ? Malheureusement, je vous emprunte aussi cette implacable goutte, qui, depuis bientôt cinq mois, me retient cloué sur mon lit de souffrances.
« Oui, j'ai deux fois traversé les orages
Collection Adolphe Crémieux. io5
d'une révolution, n'ayant devant mes yeux que le devoir à accomplir : dans cette dernière et désastreuse époque, après Sedan et Metz, ce devoir était l'honneur de la France à relever. Nos armées improvisées l'ont sauvé et leur courage n'a succombé que sous l'immensité des forces ennemies. Affreuse tourmente, que j'ai traversée dans d'amères tristesses, sans faillir à ma tâche!
« A toutes les douleurs que me cause le triste spectacle de notre France actuelle, viennent se joindre pour moi les plus cruelles douleurs de famille. Ma consolation, s'il en est de possible pour moi, est dans les souvenirs affectueux que me conservent mes vieux amis ; c'est vous dire combien votre lettre m'est précieuse et douce.
« Merci pour ma femme qui est, comme vous le dites, une vaillante femme, sans découragement devant les malheurs publics,
io6 Autographes.
sans défaillance devant nos chagrins domestiques.
« Personne mieux que vous ne sait, du reste, jusqu'où va le dévouement dune femme,
« Vieille et sincère amitié,
« Ad. Crémieux.
« 29 mars 1872. »
Ponsard fut aussi l'ami de Crémieux. C'était un homme bon, doux, d'un caractère faible, peu brilllant dans le monde, mais agréable et intéressant dans l'intimité. Il était timide et avait besoin de se sentir à l'aise pour être luimême. Il vint, pendant l'automne de 1859, passer quelques jours chez M. et M"* Crémieux, dans leur forêt de la Drôme. Par une belle soirée étoilée, il se promena longtemps avec Crémieux, et la causerie eut pour sujet les
Collection Adolphe Crémieux. 107
mondes inconnus que nous contemplons de si loin en cherchant à les deviner.
Le lendemain, à Theure du déjeuner, Ponsard arriva, rougissant comme un écolier pris en faute. Il tenait à la main un papier qu'il offrit timidement à Crémieux.
— J'ai essayé, mon cher maître, lui dit-il, de mettre en vers notre conversation d'hier ; voulez-vous les accepter en souvenir de votre bonne hospitalité ?
Voici ces heaux vers, qui, pour la plupart, ont trouvé place dans Galilée :
La nuit, qui d'uuo inaiu éteint la terre sombre, De l'autre allume au ciel les étoiles sans nombre. En vain l'œil eiïrayé plonge en ces profondeurs Et cherche une limite aux lointaines splendeurs; Par delà ces points d'or, ces étincelles bleues Dont le rayon franchit tant de milliards de lieues Que, pour venir à nous, il met plus de mille ans, Lui pour qui les boulets paraissent indolents, Si bien que nous voyons des astres morts peut-être Et ne verrons jamais ceux qui viennent de naître; Par delà cet amas de globes si nombreux Que l'on croit voir flotter des tourbillons poudreux
I o8 A utographes.
Ou qu'on dirait, au fond des voûtes étoilées,
Ces brouillards du matin qui baignent les vallées;
Par delà notre ciel, d'autres cieux fécondés
Sont, comme notre azur, d'étoiles inondés.
Des îles de lumière, à la nôtre semblables.
Blanchissent dans l'éther comme des bancs de sable;
Le cristal, abordant ces univers lointains,
Résout leur clarté vague en mille astres distincts.
Puis voit au-dessus d'eux, dans l'immensité morne,
D'autres îles tachant cet océan sans borne;
Et, quand le télescope étant vaincu, notre œil
Du vide et de la nuit croit atteindre le seuil,
Au regard impuissant succède la pensée
Qui, d'espace en espace, éperdûment lancée,
Ne cesse de sonder l'infini lumineux
Que prise, en le sondant, d'effroi vertigineux.
Or, ces chemins stellés qui dans le ciel poudroient,
Ces nébulosités dont les contours ondoient,
Ces confuses blancheurs, ces archipels laiteux,
Ces gouttes de lumière aux rayons si douteux
Qu'un ver luisant, caché dans l'herbe de nos routes,
Jette assez de lueurs pour les éclipser toutes,
Renferment dans leur sein des milliards de soleils
Énormes, enflammés, au nôtre tout pareils,
Environnés aussi de mondes tributaires.
De Saturnes, de Mars, de "Vénus et de Terres
Qui tournent autour d'eux, qui composent leur cour
Et tiennent de leur roi la chaleur et le jour;
Et ces mondes sans fin, multitude qui roule.
Collection Adolphe C rémieux. 109
Eu tel ordre que nul n'est heurté par la foule,
Fourmillent d'habitants, à notre sort soumis^
Semblables à peu près aux humaines fourmis,
Les uns plus abaissés, et les autres peut-être
Plus élevés que nous sur les degrés de l'être,
Qui, d'aspirations comme nous agités,
Rêvent, nés pour mourir, des immortalités.
Qui divisent le temps, qui mesurent l'espace.
Fixent à leur soleil son orbite et sa place,
Et de l'immensité montant les échelons,
Nous contemplent à l'heure où nous les contemplons.
Nous trouvons dans un exemplaire du Lion amoureux la lettre d'envoi qui l'accompagnait :
(( Cher et glorieux ami,
<t Votre excellente lettre m'a touché au fond du cœur ; c'est celle qui m'a rendu le plus heureux et m'a rendu le plus fier; je la garde comme un encouragement quand j'aurai besoin d'être fortifié par des paroles
iio Autographes.
amies. Tout écrivain serait flatté de votre approbation, à vous, homme de goût, sympathique aux arts et maître vous-même dans le plus grand art de tous, celui de la parole ; tout homme s'honorerait de votre estime, car vous vous connaissez en loyauté, en courage et en dévouement. Je mets votre lettre à côté de celle de M. de Lamartine ; vos deux noms rappellent et illustrent une grande page aujourd'hui méconnue, demain glorieuse, de notre histoire. C'était alors le règne de l'intelligence et du cœur, du talent et du désintéressement.
« Mille fois merci ; je ne puis vous dire combien je vous suis reconnaissant; je vous remercie autant que je vous aime.
(( Michel Lévy s'est trompé dans ses calculs, ou plutôt le public a été plus empressé que nous ne pouvions raisonnablement l'espérer. Les deux premières éditions ont été
Collection Adolphe Crémieiix. m
enlevées et les exemplaires manquaient, si bien que Lévy me refusait impitoyablement tout exemplaire, môme pour mes meilleurs amis. Xoïlix pourquoi je vous ai fait attendre un exemplaire qui vous appartient plus qu'à personne et que j'avais hâte de vous offrir ; je n'ai jamais eu plus de plaisir à inscrire un nom sur la première page.
c( A vous de tout cœur,
« F. PONSARD. y>
Une autre lettre de Ponsard offre un intérêt piquant : Michel Lévy avait, paraît-il, communiqué à Crémieux la première épreuve du discours de Ponsard pour sa réception à l'Académie. Crémieux avait noté en marge une certaine quantité d'observations ; de plus, emporté par son ardeur classique — un peu trop exclusive, comme tout ce qui est sincère et passionné.
— il avait réclamé en laveur de Racine, qu'il adorait, contre Shakespeare, qui choquait la pureté de son goût par certaines grossièretés. La réponse de Ponsard ne se fit pas attendre.
0 Vienne, 15 octobre.
« Cher et illustre ami,
« Merci mille fois. Michel a fait ce que j'aurais voulu faire et je l'en remercie. Ah! je voudrais bien avoir souvent auprès de moi un bon conseil et une excellent ami comme vous. En fait de style, on peut bien dire de vous : Experto credo Roberto.
« Michel vous a montré une première épreuve; j'avais déjà corrigé spontanément une grande partie de ce que vous avez noté, l'ambiguïté de la première phrase, le oit partout où, etc., etc. Je vais encore retran-
Collection Adolphe Crémieux. ii3
cher tout cela, et vos notes seront toujours sous mes yeux. Si vous étiez là, je vous embrasserais pour le service que vous me rendez et pour la preuve d'intérêt extrême que vous me donnez.
« J'ai voulu éviter les phrases trop solennelles et trop académiques; j'ai essayé de faire de la causerie; peut-être est-ce trop terre à terre et n'ai-je évité un danger que pour tomber dans un autre. Pedestris esse laboro; trivialis fio.
(c Ne vous impatientez pas trop si je range dans le même ordre Shakespeare et Racine. J'aime à vous voir sauter en l'air à ce sujet ; je ferais comme vous ; je n'aime pas plus que vous — sauf dans ses moments de lucidité — ce fou et ce barbare de Shakespeare. Mais songez que dire que deux talents sont du même ordre, ce n'est pas établir entre eux l'égalité. C'est dire qu'ils étaient égale-
ment doués par la nature, et il faut bien reconnaître que Shakespeare avait reçu, avec beaucoup de ténèbres, le feu sacré. Le génie public a développé le génie de Racine; la barbarie anglaise a laissé au génie de Shakespeare l'empreinte de la grossièreté contemporaine. Aussi Racine est accompli et Shakespeare n'est qu'une sublime ébauche ; mais enfin le germe était le même et c'est tout ce que j'ai voulu dire. Songez aussi que l'admiration absolue pour Gille Shakespeare est à la mode, que je fais acte de hardiesse en blasphémant contre l'idole, qu'on jettera les hauts cris contre moi par cela seul que j'ose lui comparer Racine, que je parle devant un public dont le goût est absolument faussé, et qu'il faut bien faire certaines concessions indifférentes pour faire passer le reste.
« Je ne puis pas citer la déclaration de
Collection Adolphe Crémieux. ii5
Henri V ni celle de Catherine. C'est de la dernière obscénité, à ce point que la citation même serait indécente et inconvenante... )^
Cette admiration de Crémieux pour la littérature classique, nous la retrouvons exprimée dans une lettre qu'il adressa à Victor Hugo, lors de la reprise d'He?'na?ii, en 1867. Le public des Français accueillit avec un immense enthousiasme l'œuvre de l'auteur des Châtiments : les applaudissements s'adressaient autant au poète exilé qu'à son oeuvre; la lettre de Crémieux les lui transmit.
« Paris, le 21 juiu 1S67.
« Mon bon et bien cher ami,
(( Cette représentation n'a été qu'un long et continuel triomphe. On me dit que M"" V. Hugo assistait, inconnue, à la fête. Sa joie a dû être bien grande. L'enthou-
Il 6 Autographes.
siasme était général : ce qui m'a été au cœur, c'est le transport excité par tous les généreux sentiments dont l'exaltation passait, des vers du poète, dans les âmes des auditeurs. Depuis tant d'années les grandes émotions étaient arrêtées ! On les disait finies, éteintes. Non, mon ami, ignés suppositos cineri. L'étincelle électrique a tout fait éclater. . . , ce beau langage. . . , cette merveilleuse poésie... On écoutait, on recueillait, on applaudissait. Nous n'étions plus dans notre monde habituel, et cette jeunesse de 1867 a montré la noble et généreuse ardeur de notre jeunesse de 1830.
« Ainsi, vous me laisserez bien dire à moi, le classique par excellence, qu'il faut encore s'incliner devant cette pureté, ce charme, cette grandeur antique de notre xvif siècle ; je vous dirai, en échange, du fond de mon cœur, que votre poésie élève et
Collection Adolphe C rémieux. 117
transporte les âmes, qu'elle agrandit le champ où rimagination puise ses richesses infinies. Voulez-vous ma pensée? Le temps où vous avez franchi la barrière demandait une plus vaste arène : vous l'avez remplie avec une impétuosité qui devait tout entraîner, avec une magnificence qui devait tout éblouir. \^ous avez pris possession d'une place alors inoccupée. Le temps a marché. Sous la monarcliie de Louis XIII et de Louis XIV, Corneille avait recours aux héros de Rome ; Racine, aux héros de la Grèce. De notre temps, il faut des personnages qui parlent et agissent, pour ainsi dire, au milieu de nous. Il demande pour nos âmes l'énergie, pour nos cœurs les fortes émotions, pour nos imaginations les vastes perspectives. Voilà quarante ans, mon ami (quand j'en avais trente), j'aurais ajouté : L'amour lui-même demande un
ii8 Autographes.
langage plus suave et plus expressif. Vous êtes apparu avec ces éléments de légitime succès.
« Pendant qu'on s'évertuait à rappeler des règles que le génie s'était laissé imposer dans le passé, notre nouveau théâtre, en s'adressant aux hommes d'aujourd'hui , agrandissait la scène. Ainsi, à la gloire de notre passé vient se joindre notre glorieux présent. Vous resterez, mon cher ami, avec cette double et magnifique ovation que vous décerna la jeunesse de 1860, que consacre, avec de semblables acclamations, la jeunesse de 1837 : une couronne d'or posée, il y a trente ans, sur votre jeune tète déjà illustre; une couronne d'or posée hier sur votre tête glorieusement blanchie.
« Votre vieil ami,
« Ad. Crémieux, »
Collection Adolphe Crémieux. 119
Victor Ilugo répondit en ces termes :
« Hauteville-House, 28 juin.
« Mon cher Crémieux, vous écrivez comme vous parlez, avec l'éloquence électrique. Votre lettre m'a fait battre le cœur. Elle vibrait en moi comme votre voix même. Je vous remercie, mon ami. — La grande poésie orientale, le grand art grec, le grand art latin relèvent de la nature seule, qui est reine de l'art comme la liberté est reine de la cité. Le xvif siècle est fatalement monarchique ; de là son infériorité, Corneille et Molière mis à part.
« Nous, fils de la Révolution, déployons le drapeau de l'idéal et, aux philosophes comme aux artistes, crions : En avant !
a C'est là ce que j'ai fait. 1867 l'a compris comme 1830 et mieux encore. Vous, mon
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ami, vous me serrez la main, et je me sens heureux de n'être plus tout à fait un vaincu, quoique je sois encore un exilé.
« A vous ex imo,
« Victor Hugo. »
Parmi les autres lettres de Victor Hugo à Crémieux, citons-en encore une, absolument charmante. Elle est datée de Braine-l' Alleu, le 28 mai 1861, et timbrée de Waterloo!
« Cher ami, je suis charmé et désolé. Je reçois votre lettre du 25 mars; mais je la reçois aujourd'hui seulement 28 mai. Le 25 mars, je quittais Guernesey, malade et allant un peu respirer un air nouveau ; depuis deux mois je vais de ville en ville, je cours les aventures de la convalescence, et
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votre lettre si charmante et si bonne ne me rejoint qu'aujourd'hui. Elle me touche profondément. Vous n'êtes pas seulement l'homme excellent, Vir bonus et tout le reste de la définition. Je ne saurais vous dire à quel point je vous aime, a quel point nous vous aimons tous. Moi, votre client, et mon fils Charles, votre autre client, nous parlons de vous sans cesse. Ne plus vous voir, ne plus vous entendre, ne pouvoir serrer votre main, ne pouvoir réchauffer son cœur au rayonnement du vôtre, c'est cela qui est l'exil.
« Pas une voix n'est plus éloquente que la vôtre; pas une âme n'est plus fière. Cela doit être, du reste : l'âme est la source de la voix.
« Ma santé est rétablie. Avant peu je retournerai à mon rocher. Si jamais une bonne étoile vous y amenait, ô mon cher
1 22 A utographes .
hôte, comme je serais heureux de vous recevoir dans ma masure! Ce serait pour tous les proscrits une fête, et vous réjouiriez l'exil comme vous consolez la patrie.
« Mettez aux pieds de votre fille la signature qu'elle veut bien désirer. J'ai cherché longtemps, pour l'écrire au bas de ce portrait, une phrase qui dit tout ce dont M"^ Crémieuxpeut être bien fière, et j'ai fini par la trouver. La voici :
A la, fille de Crémieux.
« Je vous serre la main, mon noble et généreux ami,
(i Victor Hugo. »
Collection Adolphe Crétnieux. i23
Voici une dernière lettre écrite en 1873. Alger offrait la députation à Crémieux ([ui Tavait acceptée, lorsqu'il apprit qu'un groupe d'électeurs avait démandé à Victor Hugo de se laisser porter. Il envoya une dépêche au grand poète, absent, pour savoir si cette rumeur était réelle.
Victor Hugo répondit :
« Ilauteville-House, 30 septembre 73, du soir.
« Je reçois votre dépêche.
« Mon cher Crémieux, jamais vous ne me trouverez sur votre chemin que pour vous aimer, vous aider et vous applaudir. Du moment oi^i vous êtes sur les rangs, c'est à vous que la nomination est due. Vous êtes \m des fondateurs de la République de 1848, vous êtes un des fondateurs de la République de 1870, et vous êtes mon ami. Entre
1 24 A iitographes.
Crémieux et Victor Hugo, je vote pour Crémieux.
a Victor Hugo.
« Vous pouvez publier ma lettre. »
Voici une autre lettre de proscrit qui trouve sa place à côté de celles de Victor Hugo :
« Cher et excellent collègue et ami, je réponds en hâte h votre aimable lettre, mais sans aucunement aborder le côté des affaires par cette excellente raison que je n'y entends rien du tout; depuis cinq ou six ans M. Massu, mon ami, a mes pleins pouvoirs pour traiter en mon nom de mes œuvres, et je signe les actes qu'il me donne sans les lire. Cette confiance si méritée que je lui témoigne et la connaissance que vous avez, je crois, de mou caractère doivent vous
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donner à penser qu'il s'agit d'un malentendu, car M. Massu, non plus que moi, n'est capable d'avoir vendu au Siècle ce qui avait été précédemment vendu l\ M. Troupenas.
« M. Massu doit aujourd'hui même répondre à ce sujet à M. Lévy, de qui je connais depuis long-temps l'extrême délicatesse et l'honorabilité parfaite. Il ne saurait donc, je l'espère, y avoir procès entre nous lorsque vous êtes l'avocat de M. Lévy.
« Vous ne sauriez croire avec quelle joie j'ai lu ces mots : a Vous pourrez bien me voir arriver à Annecy avec M. L... » Venez donc; le voyage n'est que de vingt-quatre heures ; vous ferez beaucoup d'heureux, M. Massu serait enchanté de recevoir M. Lévy; moi, de faire connaissance avec lui et de vous serrer cordialement la main; et ce désir n'est pas moins partagé par une
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de nos belles voisines d'Annecy, M™*' T..., avec qui souvent, bien souvent, je parle de vous, et qui a été tout heureuse, ainsi que sa famille, de la quasi-espérance que je lui ai donnée.
« Je ne sais encore si mon retour en France sera autorisé. Vous savez ou vous ignorez qu'en sortant du mont Valérien j'ai dit à mon pauvre ami Alfred d'Orsay, qui connaissait la, bande : « Je ne veux pas rester en France (aucune liste de proscription n'avait encore paru); obtenez-moi un passeport pour le Piémont. — Cela se trouve à merveille, fut-il répondu à d'O...; on allait en envoyer un à M. E. S... » Je suis donc parti.
« J'ai dernièrement écrit et fait publier à Genève un petit livre au profit de la caisse des réfugiés, Jeanne et Louise ou les familles des transportés. Il a été publié aussi en
Collection Adolphe Crémieux. 127
Belgique et en Angleterre. Il a, me dit-on, un succès de larmes; mais le 2 Décembre n'aime pas à faire pleurer de cette façon -là. L'ouvrage a été saisi à la frontière, et j'ignore si, en suite de cette saisie, on visera mon passeport pour la France, où je voudrais aller embrasser un pauvre vieil oncle de quatre-vingt-sept ans qui me demande à cor et à cri. J'ai envoyé mon passeport à Turin il y a quinze jours et je n'en ai aucune nouvelle. Si on me le renvoie, je vous verrai en France à la fin de mai ; mai ceci est aléatoire, et vous devriez, ainsi que M. Lévy, mettre votre bonne idée à exécution et venir voir cet admirable pays. En vingt-quatre heures vous serez arrivés à Genève, et de Genève ici, trois heures. Venez donc, cher et vieil ami ; nous aurons tant de choses à nous dire ! Tout mon regret sera de ne pouvoir vous offrir un asile dans ma cabane, cai'
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je n'ai qu'une chambre. Mais mon ami M. Massu se met à votre disposition et à celle de M. Lovy, et vous trouverez chez lui le confortable qui manque à mon logis d'emprunt.
« Adieu ; mille choses à nos amis si vous en voyez quelques-uns, à M. Goudchaux entre autres, que je ne connais pas personnellement, mais pour qui j'ai la plus vive sympathie.
« Tout et bien à vous,
<i Eugène Sue
0 Annecy, 24 avril 1853, »
Plusieurs lettres, non datées, sont signées Pierre Leroux. Elles nous montrent, retiré à
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Lausanne, exclusivement absorbé par des travaux religieux dont il a fait le grand objet de sa vie, ce mystique qui, en 1848, fut un des épouvantails de la bourgeoisie.
« Comme vous êtes bon! Moncœm^ m'avait bien dit que je vous trouverais.
« La lettre que j'écris à E. P. et dont je vous envoie copie, vous dira la conversation que j'ai eue avec lui il y a trois mois, et dans laquelle il fut le premier à me parler de vous. Il pensait sans doute qu'étant à la tête de l'Union Israélite, vous aviez plus de moyens que lui de trouver des souscripteurs pour un livre mis à un prix si élevé.
« Cette lettre, du reste, dit tout. Faites pour moi ce que vous pourrez. Ecrivez-moi le nombre d'exemplaires que je dois vous envoyer.
« S'il faut vous dire mon état, je .suis
i3o Autographes.
rnalade de ce livre. Il m'a tant coûté qu'il m'a tué; et mon supplice aujourd'hi est que je ne puis le regarder sans penser que personne n'y voudra croire, tout le fait est miraculeux. En même temps abondent dans ma tête la multitude de preuves que je pourrais donner, et que personne ne me demandera, vu l'insouciance et le mépris des hommes de ce temps pour les prophètes.
« Sacrés ils sont, etc..
c( Je crois pourtant en vous.
ce Votre ami (permettez -moi ce nom), cher ancien collègue.
« Pierre Leroux.
« Vous devez avoir reçu un volume, si la poste est fidèle. »
Collection Adolphe Cvémieux. î3i
Réunissons ici trois lettres de grands avocats, homme politiques d'opinions diverses qui turent, comme Crémieux, pendant de longues années, des maîtres du barreau parisien.
La première est de Berryer. L'affaire dont il parle la fait remonter à l'année 1813.
« Mon cher confrère, j'ai remis ce matin à M™' M... le petit nombre de papiers que je crois pouvoir lui être utile avec un bout de lettre que je vous adressais en réponse à votre billet d'hier. M""' M... m'a beaucoup répété qu'elle désirerait que je parusse à la cour d'assises avant la clôture des débats; je suis assurément très flatte de l'opinion des personnes qui lui redisent sans cesse : si M. Berryer se présente, tout sera sauvé. Il serait à souhaiter que ce compliment fût aussi sérieux que flatteur. Que ferais-je là que vous n'ayez fait et ne fassiez vous-même,
i32 Autographes.
que dirais-je sur une grande affaire criminelle dont l'instruction m'est tout-à-fait inconnue, où je n'ai pas suivi les débats, où je n'ai vu aucune pièce du dossier où je n'ai entrevu ni les livres, ni les rapports, ni l'ordonnance de renvoi; vraiment c'est à ne pas comprendre qu'on me fasse une telle proposition. Je vous prie, mon cher confrère, de présenter ces graves raisons ù M™* M... et de lui bien persuader, qu'en l'état des choses, je ne saurais lui être utile. Je sais que dans tous les cas, je ne ferais pas mieux que vous.
« Mille amitiés,
« Berrter.
« 25 août. »
Collection Adolphe Crciiiiciix. i33
La seconde lettre, signée Hébert, porte pour date, 13 juillet. La première phrase la place après la révolution de 1848, qui avait amené Crémieux à la Chancellerie. M. Hébert fut très reconnaissant de l'obligeance toute naturelle avec laquelle M. et M"" Crémieux lui facilitèrent un tléménagement inattendu; il resta en excellents termes avec son successeur au ministère.
« Je vous prie, cher confrère et successeur, de n'être point complaisant à demi. Que Taffaire soit remise purement et simplement à huitaine sans un exposé de qui que ce soit, que je ne pourrais entendre s'il se faisait aujourd'hui. Je prierai dans la nuit de mardi à mercredi pour que vous dormiez bien en wagon, et je tâcherai mercredi de n'endormir ni vous ni nos juges par une longue plaidoirie. Et puisque je parle de wagon, ayez soin de ne pas voyager sans compagnie dont
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vous soyez bien sur. Je lis, à ce moment même, dans mon journal, en déjeunant, que l'horrible assassinat Poinsot vient de se reproduire en Angleterre. God saue the travellers,
« Tout à vous.