‹ Autour d'EmersonChapitre 12 sur 53 · LIL · texte numérisé non relu

LIL

(2) Ibidi: 84.

() Tbid. 85-86.

nuances de scepticisme d’un ordre particulier. Souvent, à le lire, projetant son dogme de l'illusion en plei-

ne morale, on croit percevoir l’écho des aphorismes iro-

niques de Renan ou de Nietzsche, en matière d’ éthique, de politique et de sociologie. |

Le point de départ du scepticisme social et moral d'Emerson est dans son transcendantalisme. Le transcendantalisme, c’est le point de vue de l'esprit supérieur aux choses, le point de vue de l’idéalisme absolu qui projette tout fait dans le domaine des idées. De ce point de vue, tout est relatif. Le législateur est au-dessus de la loi. Dans son essai sur le Transcendantialisme, Emerson cite Jacobi dans sa réponse à Fichte. « Jacobi rejetant toute mesure du droit et du tort, sinon tels que les détermine l'esprit individuel et privé, remarque qu’iln’y a pas de crime qui n’ait été un jour ou l’autre une vertu.» Suit une citation significative de Jacobi :

« Oui, proclame Jacobi, contre la froide morale de l’utilitarisme calculateur, je suis l’athée, le sans-Dieu qui voudrait mentir comme a menti Desdémone mourante: qui voudrait mentir et décevoir comme Pylade quand il contrefaisait Oreste; assassiner comme Timoléon; se parjurer comme Épaminondas et John de Witt; se résoudre au suicide comme Caton; commettre un sacrilège comme David; oui, et même moissonner le jour du Sabbat, sans autre excuse que celle de mourir de faim. Car, j'en ai l’assurance, en pardonnant ce qui est faute selon la lettre, l’homme exerce le droit souverain que lui confère la majesté de son être. La grâce qu’il accorde est revêtue du sceau de sa nature divine (1). »

Ne confondons pas les fins avec les moyens, ou, comme le dit Emerson avechumour, «n’allons pas compromettre

les fins en épousant les moyens, comme le font les églises, les universités, les nations et les individus (1)». Le monde dépend de la pensée. Il n’y a rien de fixe en la nature. La permanence est une question de degrés. Notre globe, aux yeux de Dieu, est une loi transparente et non un agglomérat de faits. La loi dissout le fait et le garde - fluide. « Notre culture, c’est la prédominance d’une idée __ qui entraîne à sa suite tout ce cortège de cités et d’ins- titutions. Qu’une autre idée paraisse et elles disparattront (2). »

de « Toute chose, tant que son secret n’est pas connu, semble avoir un caractère permanent. » En fait, tout n’est que moyen. « Les astres ne sont pas plus assujettis à la puissance spirituelle que des balles de jeu (3). » « Tout fait ultime n’est que le premier d’une série nouvelle. Toute loi générale n’est qu’un cas particulier d’une loi plus générale encore qui va se découvrir» «Le résultat du + re . jour, qui obsède l’esprit et s’impose, va se résumer d’un mot, ettel principequi semblait expliquer la nature va se . trouver englobé à titre d'exemple dans une généralisation plus hardie. Dans la pensée de demain, il y a le pou- voir de bouleverser tous vos dogmes, tous les dog- D Fe mes, toutes les littératures, toutes les nations, et de vous découvrir un ciel que nul rêve épique n’a encore décrit.» La vérité d’aujourd’hui est haïe par celle d’hier. Elle semble entr'’ouvrir un abîme de scepticisme. Puis l'œil . s’y fait, elle apparaît bonne et utile et, son énergie déà pensée, elle disparaît à son tour devant une nouvelle ‘% révélation. « Ne craignons pas la généralisation nou- É velle (4).»

ï 4 de: 1) J. VIII, 479. | ne, L) II, 302. ei.

REC ts) 303. cu

(4)-Ibid,, 304-306. 174

« Chaque pas nouveau que nous faisons dans la pensée réconcilie vingt faits qui semblaient en désaccord et qui sont les expressions d’une loi unique. »

« Prenez garde, quand le grand Dieu déchaîne un pen- |

seur sur la planète. Alors tout est mis en péril. C’est comme lorsqu'un incendie éclate dans une grande ville; nul ne sait ce qui setrouveen sûreté ni où le feu finira. Il n’y a rien dans la science qui ne puisse être controuvé demain; iln’est pas de réputation littéraire, pas même les noms éternels que prononce larenommée, qui ne soient sujets à révision et à condamnation. Les espoirs même de l’homme, les pensées de son cœur, la religion des nations, les mœurs et la morale humaine sont tous à la merci d’une nouvelle généralisation (1). »

Aïnsi le problème est nettement posé. De cercle en cercle, avec sa logique implicite, mais non moins convaincante, Emerson nous entraîne au sommet de l’échelle de la pensée où toute définition, toute limite disparaît, où l’homme ne sent plus autour de lui « ni cloison qui l’enferme, ni circonférence qui le limite». Sur ces sommets, la pensée d'Emerson est singulièrement audacieuse. Nous sommes par delà le bien et lemal, sur cette haute montagne dont il parlait (2), où le bien et le mal se confondent, où la justice n’a plus le même sens, montagne où Zarathoustra pourrait vaticiner à son aise et prophétiserla venue du surhomme, comme Emerson l’a fait avant lui, en termes à peu près identiques.

Les symboles autour de nous les plus imposants ne sont que des jouets triviaux. Le dieu vient, le voile disparaît et le sens de tout se découvre. «Les faits qui prenaient un air si grand dans les brumes d'hier, propriété, climat, éducation, beauté personnelle, et le reste, ont

(2) Zbid,, 308-309.

singulièrement changé de.proportion. Voilà que tout ce que nous Jugions fixe branle et craque; littératures,

cités, religions, climats, quittent leurs fondations et se

mettent à danser devantnous (!).»La religion, la science, la morale, rien n'échape à cette loi. «Nulle vertu n’est finale; toutes sont initiales. Les vertus de lasociété sont les vices du saint. La terreur que nousinspirent les réformes, c’est qu’il nous faudra jeter nos soi-disant vertus dans la même fosse que nos vices les plus grossiers. » Dans ces moments divins, les remords eux-mêmes disparaissent (?).

Arrivé là, Emerson s’arrête, comme surpris lui-même par l'audace de sa pensée. Un interlocuteur imaginaire linterpelle. Voilà certes un beau pyrrhonisme. Emerson va-t-il prêcher l'égalité et l'indifférence des actes et soutenir que, pourvu qué nous soyons sincères, nos Crimes mêmes serviront d’assise au temple de Dieu ?

Emerson n’essaiera pas dese justifier. H s’entient à ses principes. Il salue les circulations éternelles qui mêlent le bien et le mal, de sorte « qu’il n’est pas de mal à l'état pur et que l’ enfer même n’est pas sans ses extrêmes satisfactions (3) ». D'ailleurs il demande qu'on ne s’y méprenne point. Il n’a aucune ambition dogmatique. Il expérimente. Il défait. Rien pour lui n’est sacré ni profane, chercheur éternel sans passé derrière lui.

Tel est ce qu'Emerson nomme son antinomisme.

Il y a là sur la route de sa penséeune étape curieuse. L’audace des affirmations, la nouveauté et le radicalisme des négations s'expliquent par l'excès de foi. C’est là de l'immoralisme optimiste et purement provisoire. Il est bien vrai que dans {a Conduile de la Vie, il a encadré

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