‹ Autour d'EmersonChapitre 13 sur 53 · G@) II · texte numérisé non relu

G@) II

(2) Jbid., 317.

(+) Ibid., 317-318.

re.

les oracles les plus précis de son éthique individuelle et sociale, entre un essai sur la Fatalité et un autre sur l’Il-

lusion (et que devient alors le libre arbitre, lerôle dans l'éthique du Vouloir et de-la Pensée?). Mais non moins nettement qu'il prêche, par goût de l'indépendance, la nécessité de la mobilité et du changement, Emerson tout à l'heure célébrera lafixité du Générateur et leretour éternel des circulations universelles. En tout cas, larelativité universelle est bien loin de l’attrister. Ellene lui enlève pas sa gaie science : « Le Génie se meut. dans la joie, la

bonté sourit jusqu’au bout. Quiconque découvre la loi

gouvernant les choses, au lieu de s’attrister, se sent animé degrands désirs et ambitions. Celui qui est triste montre qu’il ne l’a pas découverte (1).»

L'illusionnisme a inspiré à Emerson un art de vivre fort analogue à celui qu’a décrit et édicté Walter Pater dans son roman philosophique, Marius l'Épicurien, et qu’il a appelé le Cyrénaïsme(?). Il consiste à faire contre mauvaise figure bon cœur, à se mouvoir dans l’univers des formes sensibles en leur faisant l'honneur de les croire vraies, pour le plaisir qu’on y trouve. La vie s'écoule, tout est illusion. Le Cyrénéen tire de l’illusionnisme des conclusions pratiques. À force d’intuition, d’étude et

de goût, il exprime de l'instant fugitif tout ce qu’il peut:

donner. Emerson, a quelques nuances près, se reconnaîtrait dans le passage fameux des Études sur la Renaissance de Pater :

« Avec ce sentiment de la splendeur de notre expérience et de son affreuse brièveté, en mettant tout ce que

à (1 Sur Pater voir nos Mystiques el Réalisies anglo-saxons, Paris, olin. vai

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nous sommes dans un espoir désespéré pour voir et pour palper, il nous restera à peine assez de temps pour cons-

truire des théories sur les objets qui nous tombent sous la vue ou sous le toucher. Ce que nous devons faire, c’est de continuer sans cesse à essayer des opinions nouvelles et à courtiser de nouvelles impressions, sans nous rendre jamais à aucune orthodoxie, fût-ce l’orthodoxie de Comte, de Hegel ou la nôtre. »

Comme dans l'univers, l'illusion est partout dans notre vie (1). Entre nous et l’objet de nos désirs, partout une mer infranchissable. Tout nous quitte, la mort est seule fidèle et « nous laregardons avec une satisfaction sinistre en nous disant, voicienfin quelque chose de réel quinenous trompera pas », Emerson voit dans cette perpétuelle évanescence « qui fait tout glisser de nos doigts au moment de la plus forte étreinte», «ce qu’il y a de moins beau dans notre condition ». « La Nature n’aime pas

-qu’on l’observe, elle nous veut ses dupes et complices de

jeu. » « Le rêve nous passe au rêve et il n’est pas de fin à l'illusion (?). »

Puis tout à coup il se retourne et cherche un refuge contre cette idée. La vie n’est pas la dialectique. « La culture finit par le mal à la tête.» Partout des objections

‘au cours de la vie et de l’acte, mais l’objection étant uni-

verselle, la sagesse pratique se déclare indifférente. C’est

l'indifférence que prêchent les choses. Ne nous tourmen-

tons pas à penser. Vivons. « La vie n’est ni intellectuelle, ni critique, elle est rude.» La nature nous dit de vivre et de nous taire. « Nous vivons sur des surfaces. L’art de vivre véritable est d'y bien glisser ($).»

G@) Ibid, 50.

(*) Ibid, 59.

. an Sn de ‘5

« Épuiser l'instant présent, trouver la fin du voyage à chaque pas de la route, vivre le plus grand nombre d'heures bonnes, voilà la sagesse. »

« Traitons bien hommes et femmes, traitons-les comme s’ils étaient réels. Jls le sont peut-être (1). »

Sur ce point, le cyrénaïsme emersonien confine au pragmatisme dont nous l’avons vu ailleurs assez éloigné. I] faut nous sauver du rêve par l’action. Illusion pour illusion, mieux vaut vivre, Il n’y a pas plus de finalité dans nos pensées que dans le monde. « Nous devons travailler et affirmer sans avoir aucune idée de la valeur de nos paroles et de nos actes (2). » « Tout est illusion et fantôme. Soit ; mais si nous tissons notre mètre de galon en toute humilité, de notre mieux, nous finirons par découvrir un jour qu’au lieu d’un galon de coton nous filions en réalité un monde stellaire dont la texture était le Temps et la Nature. » « Si la vie a l’air d’une succession de rêves, justice poétique est faite aussi dans les rêves. » « Quand nous violons la loi, nous perdons prisesur la réalité centrale. » Si la nature se joue de nous, il ne nous est pas permis de nous jouer de nous-même. «Parlez comme vous pensez, Soyez ce que vous êtes, payez vos dettes de toute espèce.» « Au sommet et à la base de toutes les illusions, je mets le leurre qui nous pousse à travailler et à vivre pour les apparences (°). »

L'élément d’optimisme foncier que nous avons noté dans la gaie science emersonienne reparaît ici, pour recommander la foi en la vie et l’action malgré les surprises et les hasards. « Sous les détails sans harmonie et triviaux, est la perfection musicale. L'idéal nous suit toujours, ciel sans accroc ni couture (#).» La substance inom-

) Ibid, 60.

) Ibid., 321-323, NATI TE,

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mée et inconnue est présente et identique sous les’ phénomènes. Cela suffit. « Il suffit pour la joie de l’univers quenousnesoyons pas arrivés à un mur mais à des océans sans limites.» Notre grandeur est dans la tendance et non dans l’acte. Ce n’est pas la croyance, mais le besoin de croire, qui fait le prix de ce monde. « En avant ! en avant! Aux moments de pleine liberté nous savons qu’une vue nouvelle de la vie et du devoir est déjà possible. Déjà existent, en nombre d’esprits autour de vous, les éléments d’une doctrine de la vie qui dépassera tout ce que nous en savons jusqu'ici. L’affirmation nouvelle comprendra les scepticismes aussi bien que les croyances de la société, et de tous ces doutes se formera un dogme. Les scepticismes ne sont nigratuits ni sans loi, ce sont des bornes de l'affirmation. La philosophie nouvelle les accueillera pour en faire des affirmations, demême qu’elle devra inclure les anciennes croyances (1). »

Scepticisme de croyant. « De l’incrédulité, un credo naîtra. » Il y a un point où s'arrête brusquement la similitude Nietzsche, Renan, Walter Pater. Pour ce qui touche Nietzsche, remarquons que, dès lepremier jour où il pense, Emerson tourne dans un cercie (il aime ce motet le mode de pensée qu'ilsuggère).L’a-t-on bien remarqué ? et quel penseur moderne ressemble-t-1l sur ce point à Emerson ? La dynamique spirituelle est pour lui toute à l'intérieur de la sphère. Dans sa pensée il ne semble pas y avoir d'étape. Installé, dès le principe, en la surâme, il n'en est jamais sorti. Il ignore le tourment de la recherche. Ses oracles de vieil-

() Ibid., 72-75,

eo

À6 AUTOUR D’EMERSON lesse répètent ses affirmations d’adolescence et d'âge mûr. En Emerson, pas un doute. Ni souffrance, niironie. Et il est si loin d’un esthète ! Sa gaie science l’éloigne

de ceux qui ne voient la vérité que comme une aurore lointaine, de ceux également qui s’en passent de gaîté de :

cœur, de ceux aussi qui substituent une esthétique à la morale.

Sous les illusions du multiple, Emerson n’a jamais perdu de vue l'unité, « l’unité bénie » à laquelle il eur élever des autels.

De toutes nos décevances, le vrai se dégage, comme la rouebarioléequitourneetne produit le blanc qu’en redoublant de vitesse (1). Qu'importe qui perde, si nous som-

mes sûrs d’être avec le gagnant? La divinité est là sous nos échecs et nos démences.« Et de même en est-il de ce

qu'il y a de plus imposant et solennel, commerce, gouvernement, église, mariage », dont Emerson, à plusieurs reprises, proclamait la relativité. « Tel l’oiseau qui nulle part ne se pose, mais perpétuellement sautille de rameau

en rameau, la Puissance ne demeure en nul homme, en

nulle femme. Elle parle un instant, tantôt par la bouche de l’un, tantôt par celle de l’autre (?).» Tantôt sceptiques faute d'unité, « immergés que nous sommes dans les formes et les effets de valeur, semble-t-il, égale et hostile, tantôt religieux, quand nous recevons la loi spirituelle », un jour viendra où tout se conciliera, et où nous deviendrons les membres d’un seul corps, en nous soumettant à la volonté une. La vie ainsi est une attente religieuse (5).

Nous ne sentirions pas le mouvement et l’avance, si nous n'étions capables de les comparer à un principe

fixe et stable dans l’âme. «Pendant que l’éternelle géné-

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