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48 A UT OU R°: DE MIE R SONY Ainsi chante le Pin : se Changer je puis, mais non passer, Toutes les formes sont fugitives;
Mais les substances survivent (1)
Ainsi se concilient en Emerson le moraliste et le poète,
le puritain et le dilettante. Dans le jeu où 1l excelle à.
opposer et à compenser l’un par l’autre l'Un et le Multiple, il trouve matière égale pour son scepticisme poétique, son relativisme moral et social, mais aussi pour le dogmatismequ’iln’abandonne jamais. Synthèse originale.
L'Univers emersonien revêt un double aspect. A
travers le domaine des apparences, la fantaisie se joue et le relativisme domine. Là, rien n’est réel ni vrai, sauf d’une vérité et d’une réalité d'ensemble. Un fil d'Ariane cependant n’est pas nécessaire dans ce labyrinthe. Celui qui s’égare sait bien qu'il se retrouvera et il se complaît à se perdre. L’Absolu est là, l'Unité, la Réalité idéale, présents sous les apparences. Dangereuses pour tout autre, ces palinodies sont inoffensives pour Emerson. C’est un croyant qui s'amuse à douter.Sa gaie science c’est la gaîté des saints, la joie non du doute, mais de la certitude. |
Ainsi s’ensoleille et s’égaie la morale d'Emerson, morale soucieuse de concilier les antagonismes et de faire part égale au sentiment et à la raison, à la science et à la poésie, morale originale par là même, et à bien des égards artistique, qui, pour mieux désarmer, fait sa park au dilettantisme, morale où le puritanisme américain aurait pu trouver le secret d’un élargissement.
Parti de principes semblables à ceux de Nietzsche, Emerson aboutit, il est vrai, à des conclusions diamé-
(1) Waodnoiïes, IX,
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< tralement opposées. Il fonde une philosophie de-la joie
sur des constatations qui sont pour Nietzsche une source de tristesse. Il n’y a rien là de surprenant. Il suffit pour expliquer ces divergences de faire très large dans la philosophie des deux penseurs la part de l’élément person-
nel, comme ils nous y invitent eux-mêmes.
Emerson n’est ni un pessimiste ni un malade. Il est au contraire la santé même, intellectuellement parlant. On n'’imagine guère ce Yankee plein de sens et d’humour s’absorbant sans merci dans la contemplation fatidique du retour éternel. L’atmosphère habituelle d’Emerson c’est l'affirmation. Au contraire de Nietzsche, la partie critique n’est qu’épisodique, et probable-
ment même est-elle insuffisante, dans son œuvre. Iln’a
pas eu, comme l’auteur de Zarathoustra, à épuiser ses forces vives en négations. Peut-être n’en a-t-il pas eu le courage. Alors qu’un Carlyle et un Nietzsche partent en croisade contre nos préjugés et frappent d’estoc et de taille, Emerson se dérobe et s’abandonne à la surâme, refuge et bouclier métaphysiques. Si pratique qu'il
soit, Emerson, au fond, est un quiétiste. Le monde, selon
lui, se fait de lui-même; les divines compensations transformeront demain en bénédictions lesmaux d’aujourd’hui.
Voilà pourquoi il se dérobe aux controverses. La solitude lui était naturelle et ses méditations de Concord ne furent jamais mêlées de rancœurs. Fataliste par atavisme, ayant une fois confondu sa destinée avec les destinées de la surâme, il s’en tint là et précha aux hommes un évangile de paix. Le but de l’existence était pour lui de prendre de l’univers une conscience toujours nouvelle. D'une nature moims romantique et artistique que Nietzsche, l’élément affectif se subordonnait parfaitement chez lui à l’élément intellectuel. Ajoutons que les affirmations transcendantales d'Emerson
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Le sincérité était celle même nie Li des ie étide nor en particulier. ALU 4.
pointsessentiels, One EVL no Dheroa est ne du même ton que celle de Nictzsche: Elle s'exprime par fois en des termes singulièrement identiques. Si Nie! sche avait ÉRAUbRE la partie positive de son œuvre, il es
rismes de Zarathoustra se seraient rapprochés encor plus de ceux d'Osman.
F4 ENDANT l'hiver de 1827, malade et déprimé, ER Emerson avait émigré en Floride, L'année précé- “ dente, attiré par les succès oratoires de Channing,
4 il avait reçu sans grande conviction l’ordination unitapu rienne. Assailli bientôt des mêmes doutes qui devaient l’ar-
. racher à l’église et touché par la consomption, il s'était * mis en route pour Saint-Augustin, en quête d’un climat à: . plus bénin que celui de la Nouvelle-Angleterre. Au dé-
D © but d'avril de la même année il écrivait à Charles Emer-
son, son aîné, la lettre suivante :
ETS
Mon cher frère,
Me voici arrivé d'hier à Saint-Augustin après une affreuse | traversée de neuf jours, alors qu’on n’en met d'habitude qu’un ou deux. Bercé par les calmes, sécoué par la tempête, finalement tout près de mourir de faim, ton bien-aimé frère n’en a pas moins tout supporté, non seulement avec sérénité mais encore avec plaisir, mon bon génie m'ayant donné pour compagnon de bord Achille Murat, le fils aîné du vieux roi Joachim. Il est ac- tuellement planteur à Tallahassee en Floride, et en route pour rendre visite à son oncle (Joseph Bonaparte). Murat est un
scholar et un homme du monde, très sceptique mais très franc, et ardent ami de la vérité. J’ai béni mon étoile pour cet excellent compagnon. Nous n’avons cessé de causer. Je t'en dirai plus long sur son compte quand je te verrai (1).
Quelques jours plus tard Emerson notait dans son Journal :
Un événement nouveau s'ajoute à la tranquille histoire de ma vie. Je me suis lié d'amitié avec un homme qui, avec un amour de la vérité aussi ardent que celui qui m’anime... n'en est pas moins, chose que j'avais crue purement imaginaire, un athée convaincu ne croyant ni à l'existence, ni, cela va sans dire, à l'immortalité de l’âme. Ma foi sur ces différents points est robuste et, je l'espère, indestructible pour la vie. Cependant j'’aimeetjerévère cesceptiqueintrépide. Son âmeestnoble, etsa vertu, comme doit toujours l’être celle d’un Sadducéen, est sublime (?).
Dans une missive à sa tante et confidente Mary Moody Emerson, Ralph Waldo médite sur son voyage. Com- me on le verra par ses essais, il ne sera jamais un voyageur bien enthousiaste et cependant, écrit-il :
I est des gens qui s'emparent si fermement de mon attention que, mettant bas l’habit du stoïque, je sors de mon cercie pour leur serrer la main et m'entretenir avec eux.
Que l'excellente tante n'’aille pas s’imaginer qu'il s’agit d’amitiés féminines. « Non, hélas ! » avoue Ralph Waldo. L'objet de cette amitié est un homme. Emerson promet à Mary Moody de lui parler « de quelqu'un qu'il a rencontré dans la Floride orientale », «un homme d’extraction superbe et riche d'avantages, mais humble disciple à l’école de la vérité (5) ».
Ce modèle du philosophe et de l’homme d’action était le fils de l’infortuné roi de Naples, le neveu de Napoléon.
(2) Journal d'Emerson, XI, 182.
(ANMTbId 183; (*) Jbid,, 183-185.
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Après l'exécution de son père, le jeune Achille avait suivi en Autriche sa mère Caroline Bonaparte. « Poussé par l'amour de la liberté », il s'était, à sa majorité, embarqué pour les États-Unis où il rejoignait Joseph Bonaparte. Devenu planteur dans les environs de T'allahassee, Murat s'était donné à sa patrie d'adoption avec l’enthousiasme d’un émigré moderne. Nul n’a prononcé le civis americanus sum avec plus d’orgueil que ce Français descendant dela lignée impériale. Planteur, avocat, explorateur, soldat et «ci-devant Prince Royal des Deux-Siciles », existence d'Achille Murat devait être pleine d’aventures. L'amour de la liberté qui le poussait vers le Nouveau Monde le fit revenir en Europe quelques années après sa rencontre avec Emerson. Colonel dans un régiment de lanciers belges, suspect à la Sainte-Alliance, réfugié en Angleterre, la révolie des Indiens Séminoles le jette à nouveau sur le sentier de la guerre. Sur l’entremise de La Fayette qu'il avait salué au cours d’un voyage triomphal aux États-Unis en 1825, Murat avait épousé une … petite nièce de Washington. Il mourait en 1847 et était enseveli à Tallahassee.
Achille Murat est un des premiers Français, après Chateaubriand, qui nous aient laissé une relation de voyage en Amérique. il adressait en 1828 au Comte Thibaudeau qui songeait à le suivre outre-mer une série de Leitres d’un citoyen des États-Unis à un de ses amis d’Europe, réunies en 1832 sous le titre de Esquisse morale el politique des États-Unis de l'Amérique du Nord (*). Citoyen américain par adoption mais aristocrate de naissance et « philosophe » par tradition, Murat est plein d’admiration pour la démocratie américaine. Son livre s'ouvre sur un parallèle entre les formes européennes et
(:) Paris, Crochard 1832.
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américaines de gouvernement.Murat atrouvé l'Eldorad ; en Floride. L'Europe, selon lui, en est encore à chercher, 1 depuis la Renaissance, une forme idéale de gouvernement que possède l'Amérique. L'Europe s’est laissée ul leurrer par une idée purement métaphysique de la liberté qu’on ne trouve pratiquement qu’outre-mer. L'Union Ê américaine présente à notre époque le meilleur modèle de gouvernement. C’est le self- -government, le «gouvernement de soi-même » où tout est rationnel et accessible … à l'intelligence des plus simples.
Murat se vante de bien connaître le pays dont il parle. | MU” Différent en cela des « voyageurs superficiels », il décrit | un pays où il a vécu neuf ans, où il s’est marié, où il à | beaucoup voyagé, et où il a occupé plusieurspositionsof- | ficielles. (Murat était très fier d’avoir débutécomme mattre-des-postes au service de l’Oncle Sam.) Il jette, au début de son ouvrage, ce défi hautain au Vieux Monde:
Je suis vraiment devenu Américain de cœur et d'habitude, et Are certainement je m'honorerai toujours du titre de citoyen des | États-Unis et des preuves d'estime et d’attachement que j'aire- UE çues partout de ce peuple,le plus raisonnable, le plus sensé et le 8 moins facile du monde à éblouir (1).
L’Esquisse morale et politique est un tableau raisonné, pittoresque et non dénué d'humour, de l’Union américaine, institutions, partis, religions, art et littérature. Moins systématique et tendancieux que Tocqueville, Murat fait preuve, par contre, d’un sens psychologique rare et d’une grande finesse d'observation. Il se trompe én prophétisant aux États-Unis un avenir non point industriel mais agricole. De la part d’un «Sudiste » le préjugé à cette époque est assez naturel. Par contre, les chapitres de
A {1} Esquisse, XXVI.