‹ Autour d'EmersonChapitre 16 sur 53 · EM · texte numérisé non relu

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and intérêt à la fois descriptif et historique. Les États-Unis de Murat ne sont pas un pays vague

Vu in globo par un touriste pressé. Il en note très fidèle-

ment les diversités locales et les caractères spécifiques, à

une époque où ils ne font guère que s’accuser. Il à l’in- tuition juste des caractères et sait dessiner des types. Son

portrait du Yankee de Nouvelle-Angleterre ne laisse rien

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à désirer :

Les entreprises les plus gigantesques ne l’effraient bas: il n’est point rebuté par celles de détail, etles conduit avec un es-

prit de suite et de minutie tout à fait particulier.

Dans ce pays : ’

Les hommes semblent nés pour calculer à sous et deniers; mais ilss’élèvent par là à calculer par millions, sans rien perdre

de leur exactitude et de leur petitesse de vues originaires. Ils ont uné avidité de profit éhontée, et vous avouent franchement,

comme Petit Jean, que « sans argent l’honneur n’est qu’une maladie ».

Au sujet du régime puritain et de l’ombre épaisse qu'il

fait peser sur l’existence, Murat devance les railleries de Mark Twain.

Cet « esprit de calcul et d’avarice », observe-t-1l, « s’u-

nit à merveille avec l’observation méticuleuse du dimanche... Ils sont à cet égard si scrupuleux qu’un bras-

seur fut censuré à l’église pour avoir brassé le samedi, ce.

qui avait exposé la bière à fravailler le jour du Sabbat ».

La vertu pour ces gens-là consiste « beaucoup plus à ne pas jurer, chanter, danser et se promener un dimanche qu’à ne pas faire une banqueroute frauduleuse ». «Gette espèce d’hypocrisie religieuse leur est si naturelle, que le

. plus grand nombre la pratique de bonne foi. Eux-mêmes appellent avec gloire leur pays celui des mœurs rangées,

non pas qu'ils y soient plus vertueux, mais parce qu'ils prennent un air contrit une fois par semaine, et ne man-

gent le samedi que de la morue et des tourtes de pom-.

mes, »

flirt, Murat esquisse des observations suggestives et toujours actuelles :

Rien au monde n’est aussi heureux que le sort d’une jeune

Américaine de 15 à 25 ans, surtout si elle est jolie, comme au reste elles le sont presque toutes, et qu’elle ait de la fortune. Elle se trouve le centre de l’admiration et de l’adoration générales. Sa vie se passe en fêtes et en plaisirs; elle ne connaît pas la

contradiction, et encore moins le refus. Elle n’a qu’à choisir

parmi une centaine d’adorateurs celui qu’elle croira le plus propre à assurer son bonheur futur; car ici tout le monde se marie, et tout le monde est heureux en mariage (1). Cet état de belle, comme cela s'appelle, est trop attrayant pour que les demoi-

selles consentent à le quitter trop tôt; et ce n’est, en général,

qu'après avoir refusé bien des partis qu’elles finissent par se choisir un maître, mais seulement lorsqu'elles parviennent à s’apercevoir que leurs charmes commencent à perdre de leur empire.

Une fois mariée, « la demoiselle change tout à fait d’habitudes. Adieu la gaîté et la frivolité. Elle n’est pas moins heureuse, mais son bonheur est d’un genre sérieux; elle devient mère, s'occupe de son ménage, se concentre entièrement dans les affections domestiques et jouit de l'estime de tout ce qui la connaît et l’entoure ».

Aux émigrants du Vieux Monde Murat veut expliquer l'esprit nouveau. Que personne ne vienne se fixer en Amérique et n’espère y réussir s’il n’est disposé à témoigner envers les institutions américaines d’un enthousias-

(*) Murat est là-dessus bien plus optimiste que les romanciers moderne. Voyez notre étude sur les romans de Mrs. WHARTON (Mysiiques el Réalisies anglo-saxons, Paris, A, Colin, 1918) et plus bas le chapitre sur le Malaise intellectuel et social aux États-Unis.

Sur la femme américaine, sur la jeune fille et sur le

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me allant jusqu’à la partialité. Un peu de persécution en Europe avant de débarquer en Amérique ne fait pas mal dans le décor. On y accueille à bras ouverts les martyrs et les persécutés. La recette du succès pour les nouveaux arrivants est déjà fort actuelle : il faut être le premier à offrir quelque chose de neuf. Tout dépend en Amérique de l’énergie individuelle et de la confiance en soi-même, la self-reliance dont Murat parle avant Emerson. Il invite les sociologues à venir en Amérique voir naître et grandir les sociétés, chaquecommunauté nouvelle répétant dans son développement toutes les étapes suivies dans les grandes évolutions.

Le secret de la «vie intense » est déjà dans les États- Unis de Murat ce qu'il sera dans le pays de Carnegie ou de Roosevelt : la concurrence. Voilà le nerf de la vie individuelle, économique et sociale :

Concurrence, voilà le secret du système américain; tout est au concours : fortune, pouvoir, amour, richesse, tous ces trésors sont ouverts, c’est au plus habile à les chercher. Il y a place pour chacun au banquet de la vie, et surtout la table n’a pas de bout, ni de place qui soit marquée par un dai. L'homme une fois engagé dans une carrière quelconque ne peut s'arrêter un instant, ni se ralentir dans ses efforts, sans être à l’instart dépassé par de jeunes rivaux dont les noms mêmes étaient inconnus la veille. Ce concours continuel, cette lutte perpétuelle de tous contre tous, maintient dans la société une activité qui a les plus heureux résultats.

Les dernières pages de l’Esquisse discutent l’avenir de

l’art et des lettres en Amérique. Murat remarque chez les Américains de son temps une soif de connaissances el un appétit pour la culture intellectuelle qui restent vrais aujourd’hui. Il est cependant fort pessimiste pour ce qui concerne les destinées artistiques deson pays d'adoption. Il ne suffit pas pour développer un art national de cons-

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truire des musées. Les contraintes puritaines sont le

grand obstacle au progrès des arts. Murat nous conte à

ce sujet de piquantes anecdotes. La valse, lors de son introduction aux États-Unis, fut, paraît-il, considérée comme un véritable outrage à la pudeur publique. Les prédicateurs dénoncçaient les cavaliers qui, n’étant ni

fiancés, ni maris, ni frère se permettaient de presser la taille d’une femme et de la faire tourner dans leurs bras. L'arrivée du corp de ballet de l'Opéra de Paris fit scan-

dale. Murat assistait à la première représentation. Au premier entrechat ce fut un tolle général. Les dames

poussaient des cris d’effroi et quittaient le théâtre. Les

gentlemen restèrent pour la plupart mais pour éclater de rire. Ilsne voyaient que le côté grotesque du spectacle. Pour apprécier la grâce et l’aisance voluptueuse de nos ballerines illeur manquait un sixième sens. Les Taglioni, les Cerito, les Fanny Elssler durent lutter péniblement contre ces préjugés puritains. à

« Le sentiment des arts », note Murat, « ce sentiment intime sans lequel le génie ne peut rien, n’existe pas et ne peut exister aux États-Unis, tant que les mœurs resteront les mêmes... C'était l’âme encore pleine des jeux de la palestre où ils avaient vu lutter les vierges de Lacédémone sans vêtements superflus; c'était encore couverts de la poussière olympique gagnée là où tout avait parlé à leurs sens et à leur imagination ; c’était après avoir pris part au culte de Cérès ou de Bacchus; c'était enfin en sortant des bras de Laïs, de Phrynéet d’Aspasie, que le marbre s’animait, que la toile devenait parlante pour les Grecs. Tant que l’on n'aura pas de mœurs pareilles, l’on ne pourra rivaliser avec les productions des Grecs.» Murat se garderait bien de prêcher la dissolution des mœurs, mais force lui est bien de constater : «qu’il y a contradiction palpable entre les efforts que l'on fait

en Amérique pour encourager les beaux-arts et l’austérité de la morale publique; je veux dire que dans notre état social actuel, nous n'avons ni ne pouvons avoir d’artis-

tes; je veux dire que nous ne sommes pas le pays de la

poésie, mais celui de la raison; que notre sol est plus pro-

pice à la culture des sciences qu’à celle des arts et que nous n'offrons pas le plaisir,mais que nous assurons le bonheur. Lequel vaut mieux? Je crois que pour rendre tout parfait il faudrait peut-être inoculer dans notre

système social un peu de juste milieu. »

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Tel est l’homme qu’Emerson rencontrait à Saint-Augustin de Floride. Nous comprenons mieux, grâce à l’Esquisse, l’espèce de fascination queMurat exerça sur Emerson, faible et vacillant dans sa foi, au cours des « conversations incessantes » d’une traversée de neuf jours. Le champ de la curiosisé de Murat était très étendu. Il n’avait pas oublié dans son livre le sujet alors le plus brûlant pour Emerson, frais émoulu de l’ordination unitarienne. La question religieuse avait fait les frais de leurs discussions. Murat avait hérité des « philosophes » un robuste dégoût pour la «superstition ». Il suivait là-dessus les Jacobins d'Amérique, Thomas Paine et Jefferson. Dix ans de séjour au pays des puritains avaient cependant cuirassé son cœur de quelque tolérance. La forme la plus libérale et la plus philosophique du protestantisme, l'Unitarianisme dont Emerson faisait alors profession, avait trouvé grâce à ses yeux. Il en vante les dogmes courts, simples et raisonnables, le culte pur et élégant « dépouillé de toute sorte de cérémonie et de superstition ». Les Unitariens «ne s'adressent qu’à la rai-

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son ». Ils ont à leur tête un- homme du plus rare mérite, de la plus exemplaire vertu, «un vrai Platon», le Docteur Channing. Dans une lettre qu’ilécrivait à Emerson, Murat devait un jour l’inviter à venir prêcher la foi unitarienne et libérale dans le Sud, citadelle de l’anglicanisme.

Durant leur voyage de Saint-Augustin à Charleston, Murat et Emerson se lancèrent dans les controverses. Pour forcer au silence les rébellions qui grondaient en lui, Emerson, de guerre lasse, s’en tenait à une sorte de relativisme, tactique désespérée et dangereuse qu'il décrivait dans les termes suivants à son Égérie, Mary Moody :

A supposer que les fondements historiques du Christianisme nous échappent, ne serait-ce pas une satisfaction de voir encore en lui une grande machine providentielle, exactement et bénignement adaptée aux besoins des siècles passés, en sorte que, selon un aphorisme offensant, ce qui, absolument parlant, est faux puisse être relativement vrai?

Contre les revendications grandissantes de l’exégèse allemande dont les échos commencaient à parvenir dans les facultés américaines dethéologie, contre le scepticisme de Gibbons et de Hume qu’il n’ignore pas, la foi tremblante d'Emerson se fait des armes que reprendront nos «modernistes». Pour lui, comme pour Renan ou Loisy, même dépouillé de preuves rationnelles et historiques, le Christianisme reste vrai en tant que système vivant adapté aux aspirations et aux besoins moraux de l'homme. Faux dans son objet il peut encore, pour le bien du sujet qu’il touche, faire figure de vérité. Telle est la planche branlante à laquelle se cramponne Emerson dans le naufrage de ses convictions religieuses.

Il en est là de son exégèse quand le hasard, ou, selon lui, la Providence, met sur son chemin Achille Murat. Emerson n’a pas tenuregistre de leurs discussions, mais

certaines notes de son Journal nous permettent de reconstituer les étapes principales de la controverse. A l'argument pragmatique qui conclut de l'utilité sociale du Christianisme à sa vérité intrinsèque Murat commence par opposer un nego simpliciter. N'est-ce pas là une« superstition nouvelle»? Qu'est-ce que l’homme dans l'univers et que lui prend-il desecroirel’objet defaveurs providentielles ? Se croire le centre du monde, n’est-ce pas ressembler à ce croquant de Montaigne (1) qui croyait la fin du monde venue quand un nuage faisait de l’ombre sur sa cabane? Les preuves historiques du Christianisme? Où les prendre et d’une authenticité telle qu’elles emportent la conviction? Dieu, son existence, sa nature? Qui l’a vu et comment savoir s’il existe? Ces raisonnements du sceptique font impression sur Emerson et il y répond de son mieux. Dans le Christianisme il défend un bien positif et actuel. Il lui attribue une valeur expérimentale. En attendant que Dieu lui signifie d’une façon différente sa volonté, Emerson tiendra la foi chrétienne comme utile et bonne. Excellence est synonyme de vérité; what is best must be lhe truest. Jusqu’à quel point Emerson est-il sincère ? On peut avoir des doutes à ce sujet. Utilisant le fameux « déguisement » que leurs adversaires reprochaient aux tenants de l’Unitarisme, il semble faire profession en public de vérités dont il doute dans son for intime. Contre les sceptiques il a recours à la certitude intuitive. Elle est incommunicable mais se suffit à elle-même. Comme Pascal, la souffrance a aidé Emerson à s’approfondir et à s’exalter. Les arguments de Murat l'ont

(:) Sur Emerson et Montaigne, voir nos Mystiques et Réalistes anglosaxons. La rencontre avec Murat coïncide dans la vie spirituelle d’Emerson avec la découverte et l’étude de Montaigne qui le confirmalui aussi dans le relativisme.

touché, mais ils ne l’ont pas ébranlé. Il n’en reste pas moins inquiet et curieux de continuer la controverse.

Deretour à Boston, à l’automne de 1827, ilécrità Murat une lettre qui ne nous est pas parvenue, mais dontnous ‘avons un écho dans la réponse de son contradicteur. Emerson a rappelé à son ami la promesse qu'il lui avait faite de reprendre par correspondance leurs discussions sur la religion. Murat date sa réponse de Bordentown (New Jersey) où il est en visite chez Joseph Bonaparte. Il a été malade et incapable de s’exécuter. De plus; et surtout, son point de vue s’est modifié :

« Laissez-moi vous dire franchement », écrit Murat, « que mon état d’esprit s’est modifié depuis notre rencontre. Votre système (celui de l’utilité sociale du Christianisme) a gagné autant en probabilité que le mien a perdu en certitude. Tous les deux me semblent actuellement également probables. Il ne me reste par conséquent qu’un critère, celui de l'avantage et de la commodité. » Lancé par ses discussions avec Emerson sur la piste de la recherche philosophique, Murat va déplacer le problème. Qu'est-ce que la vérité, etdansquelle mesure pouvons-nous l’atteindre? N'est-ce pas là le point capital de la discussion? Les vues d'Emerson sur les avantages moraux et sociaux du Christianisme peuvent être vraies à des époques d’ignorance et de barbarie. Mais en est-1l de même dans un état social plus avancé? Le problème n’en est pas un de morale mais de logique. « Les préliminaires MAÉDeRSPISES toute recherche » doivent être, selon Murat, « de s’assurer dans quelle mesure nous pouvons obtenir une notion absolue de la vérité». Aussitôt qu’il sera de retour chez lui, et que sa santé le lui permettra, Murat compte composer « une monographie de la vérité » pour laquelle il a déjà réuni des matériaux et dont il a parlé à Emerson.

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