TORRES
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Cette anticipation du pragmatisme faite en 1827 par un neveu de Napoléon mérite qu’on la remarque. Le pro-
babilisme selon Murat ressemble fort au pragmatisme
selon William James : «Le vrai, écrit ce dernier, n’estrien que ce qu'il y a d’avantageux dans notre façon de penser, tout comme le droit n’est rien que l’avantageux dans notre façon de nous conduire.» «(Premièrement comme méthode», pour citer les propres paroles de James, «et secondement comme théorie sur la genèse de cequenous nommons vérité », les vues abstraites et les recettes pratiques de Murat semblent fort modernes. William James avait raison d’appeler son système « un nom nouveau pour d’anciennes façons de penser ».
L'impression faite par Achille Murat sur Emerson
fut durable. Au tournant le plus critique de sa car-:
rière, quand le moment sera venu d'échapper à l’emprise des dogmes, le croyant n’oubliera pas les raisonnements du sceptique. Soucieux de concilier, comme il le
dit, le sentiment et la raison dans une définition nou-
velle de la religion, en dehors de toute profession de foi écrite, Emerson se rappellera les conseils de Murat. Très réservé en fait d'amitié, il n’en évoquera pas moins avec complaisance, dans son essai sur la Société el la Solitude, « les heures rares entre toutes » où l’on rencontre « les meilleurs parmi les hommes ». C’est alors vraiment, et pour la première fois, que la société existe, « ne fût-ce qu’à l'arrière d’un brick ou dans les Clés de Floride ». Murat devait rester pour Emerson un modèle d’« homme représentatif ». [l le cite avec Wordsworth pour «ses manières héroïques ». Il vante son ingéniosité
pleine de tact, sa façon d’estimer le sentiment populaire
sans abdiquer son sens critique. Dix ans environ après leur rencontre, il range Murat parmi ceux « qui ont servi ses besoins les plus hauts », parmi « les hommes simples
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et sages dont le charme est merveilleux et combien vateur »! Il loue ces hommes rares, tel le Vagabonc de. l'Excursion de Wordsworth, qui « sont eux seuls une preuve du monde spirituel tout entier dans leur a Rien d’impossible puisque une telle communion est pos * sible. Les entendons-nous parler, voilà que s’ évanoui <
sent en pure frivolité les distinctions de la fortune et ven la voix de la renommée ne nous touche pas plus que les.
grelots du traîneau qui passe».
Emerson et l'esthétique du paysage
dans ses vastes rythmes et ses lois universelles, Emerson professe la doctrine du sublime familier. Il découvre l'âme du monde, la surâme comme il la nomme, dans le fait ou l’objet le plus humble. Moraliste et penché de préférence vers le monde intérieur, il éla-
: S OUCIEUX comme Lucrèce de décrire la nature
bore dans son livre sur la Nature un profond et attrayant
symbolisme à l’aide duquel le monde extérieur s'offre pour exprimer nos pensées. Science et conscience, réalité et poésie s’harmonisent dans les Essais. L'âme et le corps, l'esprit et la matière constituent dans la synthèse emersonienne le double aspect d’une idée unique. Ce que tant de philosophes opposent, Emerson leconcilie : nature et société, sentiment et raison, monde des formes et domaine de la pensée. Le retour à la nature qu’il a prêché avec la ferveur d’un apôtre n’est pour lui qu'une étape du retour à l’homme. S'il va dans la solitude, c’est pour mieux rénover le sens social en y refaisant le corps et l'âme.
Emerson habite aux champs. Il y passe son existence entière. À sa bible de la nature(1\il a donné pour sous-
(:) Nature (1886).
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titre Essais de la Forêt. Les paysages de la Nouvelle- . Angleterre forment le cadre naturel de ses proses. Ils font le charme des Poèmes moins connus où certains poètes de la jeune Amérique (tel Robert Frost) vont encore aujourd’hui chercher leur inspiration.
La vallée de Concord, ses lacs (dont Walden entre tous rendu fameux par l’ermitage de Thoreau), ses deux rivières le Musketaquid et l’Assabet, la sylve environnante, les travaux et les liturgies rustiques, sont le milieu où il a médité et écrit. Comme autour des lacs du Northumberland et du Westmoreland s’assemblèrent les «lakistes », Wordsworth, Southey, Coleridge et de Quincey, de même se groupèrent dans les vallons deConcord, autour d’'Emerson, Thoreau, Alcott, le poète Channing et, dans une altière et farouche solitude, l’auteur de la Maison des Sept Pignons, Nathaniel Hawthorne. Prairies, champs de maïs, pinèdes, sentes solitaires, taillis profonds, ormes contournés en lyres ou épanouis en panaches sur de calmes eaux, érables ensanglantés par l’automne dans les étangs diaphanes, cimes du Wachusetts et du Monadnoc, — la Montagne-Idée chantée dans les Poèmes, — l’œuvre d'Emersonreflète ce paysage « semiimaginaire » où «une douce voix vivait incarnée ».
Après un court voyage en Europe, en 1833, Emerson s'était cloîtré à Concord pour le reste de ses jours. C’est là qu’il allait vérifier les axiomes de sa métaphysique, en philosophe poète qui trouve partout des analogies entre le réel et l’idéal. C’est là, plus souvent seul qu’en compagnie, mais s’adjoignant parfois dansses promenades Thoreau, Margaret Fuller, — la Muse, — le poète Channing ou le platonicien Alcott, de jour et de nuit, par la neige ou l’été torride, dans la brume tiède d'automne ou à l’orée du printemps tardif, qu’il devait faire ses découvertes.
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Le paysage d'Emerson, comme celui d’Amiel, c’est le paysage état d'âme. Du visible à l’invisible, Emerson gravit les degrés de la transcendance où il transporte le monde extérieur. Dans la nature l'âme s’exalte avec les sens; la description s'achève en contemplation et en | prière. Émotions et pensées, idées et images se fon- - dent en de poétiques tableaux. Il prêche le retour à la nature avec un lyrisme soutenu. A l'Amérique matérialiste et utilitaire qui commence vers 1850 son expansion impérialiste et pratique il veut arracher l’homme spirituel. Il conseille pour cela, par la doctrine et l'exemple, la solitude dansles bois ou sur lesommet des montagnes. C’est en helléniste d’ailleurs plus qu’en piétiste, en disciple des Eléates autant qu’en rivalde Wordsworth ou de Ruskin, qu’il célèbre la terre, le ciel et les eaux. Il n’y cherche aucune providence particulière. Les causes finales n’existent pas pour lui. Entre l’univers et l’homme, Emerson n’interpose aucun dieu. Dans la nature il trouve l’homme «nécessaire et éternel », l’homme païen qui, par la science et le bon vouloir, se divinise. La Nature pour Emerson c’est la solitude, la paix, le silence, la majesté des grands horizons, la sérénité de l'air, la profondeur et le calme des eaux, les mille objets qui s’y baignent ou s’y reflètent. Voilà son temple et sa bibliothèque. « Qui fréquente les scènes où la Nature révèle ses splendeurs au silence et à la solitude, aura l’esprit occupé de pensées particulièrement solennelles. » «Dans 11 profondeur desforêts oùlalunefait lecrépuscule, sur le rocher, dans la caverne, au bord du lac solitaire où ne retentit le bruit ni de la joie ni de la tristesse humaines, où l’écureuil habite, où résonne le chant des oiseaux, — là est un sanctuaire, un oracle dont les réponses ne sont point ambiguës .» Dans les bois Emerson élève un temple à la Paix. La nature exerce sur nos sens
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une influence sédative. Elle agit sur nous comme un électuaire et un dictame :
La santé de l’œilsemble requérir un horizon. Nulle fatigue aussi longtemps que notre œil peut s'étendre au loin. Les enchantements de la nature sont des remèdes. Ils nous apaisent et nous guérissent. . Les rochers et le sol sont aussi nécessaires à nos yeux, à nos mains et à nos pieds, que l’eau à notre soif. Les villes n’offrent pas assez d’espace aux sens humains.
Bonne à la fois pour l’âme et pour les sens (1) :
Nous sommes dans la nature comme des oiseaux dans leur nid. Nous vivonsen parasites de ses racines et de ses graines. Les astres nous adressent des regards qui nous invitent à la solitude et nous prédisent l’avenir le plus éloigné (?).
La nature est à elle seule une providence :
Il y a le seau d’eau froide de la source, le feu de bois vers iequel se hâte et se réfugie le voyageur transi, et il y a la leçon sublime de l’automne et celle du plein midi... Le bleu zénith est le point où rêve et réalité se rejoignent (#).
Que la voûte du ciel soit « notre unique et suprême mobilier ». « Dans le délicat royaume du coucher de soleil et du clair de lune » on oublie les querelles et les potins du village. Emerson nous invite à « pénétrer en personne en cette incroyable beauté; à plonger nos mains dans cet élément coloré; à baigner nos yeux dans ces clartés et ces formes ». Tant de splendeur fait prendre en pitié « la pauvreté de nos inventions, la laideur de nos villes et de nos palais ». L'art et le luxe ne doivent servir qu’à rehausser les beautés delanature(#).
(:),1, 16, III, 171. Nous renvoyons aux œuvrescomplètes d'EMERSON, are Edition, Boston, Houghton, Mifflin C°, 12 volumes.) (°) Ibid.