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L'accès de la nature demande un cœur pur et préparé; elle présuppose une ascèse. Optimiste absolu,
comme Rousseau, du côté des choses, Emerson demande
à l’homme une purification et un noviciat pour pénétrer les mystères de l’univers. Soyons obéissants et
humbles. La nature « enracinée dans le cœur puissant »
est parfaite, mais l’homme est «sans mesure et sans rythme ». Qui l’a dépouillé de son royaume? Qui a enlevé le
chrisme de son front, et «ravalé si bas son œil immortel »?
Il s’est exilé loin de la solitude et dusommet des montagnes où l’âme du sage trouve le remède à ses maux. Si le monde est vide c’est la faute de l’homme et non de la nature. Dans l’ombre apaisante où elle nous appelle, la nature remédie aux conséquences de la chute et du péché. Laissons les morts ensevelir leurs morts. Renonçons aux vanités de ce monde. Laissons nos affaires, nos églises et nos œuvres de charité, pour nous abandonner «à l'esprit primitif quicoule dans les eaux etquisouffle dans le vent». Renonçons à la vaine science : « Dieu a caché le monde entier en notre cœur » : |
En quiconque vit dans la solitude et habite les bois, choisit la vague, le rocher et l’oiseau,
en cet ami de la forêt passeront
la force et la beauté de ses compagnons (!).
Aux regards de l’homme purifié par la nature le mal s’évanouit. Plus pure et plus brillante se déverse pour lui la clarté de la lune et des étoiles. « Sur son regard les constellations du ciel répandent leur influence, » 5a sauvegarde, c’est «l'innocence formidable de la nature». La Beauté règne sur la terre, sur la mer et dans le ciel :
Où tombe la neige, où coule l’eau, où vole l’oiseau, où le jour et la nuit se rencontrent au crépuscule, où le ciel bleu se tend
() Poems, Woodnotes, II.
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de nuages, où des formes aux contours diaphanes se trouvent et des clairières dans les étendues du ciel, où sont le danger, l’éton-
- nement et l'amour, partout la Beauté se trouve, comme la pluie copieuse, épandue pour le Poète, sans rencontrer rien d’impor- : tun ni d’ignoble (1).
Emerson partage l’optimisme de Rousseau sur les effets salutaires de la vie aux champs. « La Nature tue l’égoïsme et la vanité; elle nous rend la santé.» Comme le grand air, l’océan affine nos perceptions. Grande éducatrice de larace anglo-saxonne, quelle aisance et quelle grâce la mer n’unit-elle pas à sa force! Des rivages proches l’un de l’autre, en des climats propices, ont suscité les constructeurs de navires.
Une côte découpée de baïes et de havres produit un effet spontané sur l'intelligence et l’industrie des peuples. Les montagnes exercent une influence analogue. « La vue d’une vaste étendue depays, du haut d’une éminence, efface pas mal de prose et nous rétablit dans nos droits. » La nature connaît nos humeurs changeantes et les flatte. Lamer ramène aux collines. Lemondeextérieur se plieaux instincts nomades qui se trouvent en chacun de nous (?).
La vertu insigne que nous départ la Nature, c’est le naturel, privilège de roi, principe de mouvement, de liberté et d’action, légèreté spécifique qui fait contrepoids à la matière et à la pesanteur, qualité morale en affinité avec ce qu'il y a de plus immatériel et de plus pur au monde, germination de l'herbe, angularité des cristaux (5). À ceux qui vivent dans son intimité la Nature donne « l’allure innocente que nous remarquons chez les animaux et chez les jeunes enfants, chez les paysans, les chasseurs, les marins ». Les villes au contraire « for-
() Ibid,, pass.
cent la croissance, rendent l’homme bavard, plaisant mais artificiel ». Le naturel est l'essence même et le meilleur de notre personnalité que la Nature nous aide à sauvegarder et à chérir à son contact (1).
L'optimisme d'Emerson n'exclut pas toute misan- thropie. Philinte en lui se double d’un Alceste. Opportuniste et conservateur, par amour de la paix, s’il ne jette pas à la société l’anathème de Rousseau, de Tolstoïi ou de Nietzsche, il n’en prophétise pas moins un renversement complet des valeurs par le retour à la nature :
A la porte des forêts l’homme du monde étonné est contraint
* de renoncer à l'opinion des villes sur ce qui constitue la grandeur,
la petitesse, la sagesse ou la folie. Aux premiers pas qu'il fait dans cette enceinte il dépose le fardeau de la coutume.
Il y a dans la forêt « une sainteté qui fait honte à nos religions, une réalité qui discrédite nos héros». Tout se rapetisse en comparaison de la Nature «qui juge comme un dieu les hommes qui viennent à elle». Avec quelle joie nous franchissons les barrières pour nous abandonner à ses ravissements :
La lumière des bois est un matin perpétuel; elle est stimulante et héroïque.
De toutes parts nous pénètrent des influences séculaires :
Voici que les arbres silencieux se mettent à nous persuader de vivre avec eux et de renoncer aux solennelles bagatelles. Pas d'histoire ici, pas d'église ou d'état pour s’interposer entre NOUS, le ciel divin et l’année immortelle (2).
G@) VII, 178-179, , ; (2) III, 169. Nous citons l'édition américaine en 12 volumes du Jour-
na (Houghton Mifilin C°, Boston.)
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Dans ses notes et ses essais sur l’aristocratie, Emerson invente une nouvelle noblesse conférée non par l’épée dans un manoir, mais « dans les pâtis et les champs ». « Gentilhomme de la nature», il nous invite à oublier dans les bois les préjugés et les vanités du siècle. Plus de duplicité. Suspéndons s’il le faut l’usage de la parole et de l’acte. Quittons le Capitole et la Bourse pour nous refaire une énergie nouvelle loin des hommes et des cités. Que l'idéal redevienne réel pour nous. Alors la terre, la mer, les bois, Les rivières, l’univers entier seront à nous par droit naturel d’hoirie. Fe
Les Travaux et les Jours.
Retiré aux champs, Emerson ne s’y est pas contenté du rôle de contemplateur. Le goût anglo-saxon du sport a inspiré maints articles de sa morale et de son esthétique. En contact journalier avec lerustique, il a tenu à se faire lui-même agriculteur et terrien. S'il laisse à Thoreau, mieux doué pour l’action, le canotage, la chasse et la pêche, il se fait un art spécial de la promenade et du jardinage. Malencontreux horticulteur qui se blesse souvent avec la pioche et la bêche qu’il manie, il a tenu à se prouver, avec un outil de jardinage, la sainteté du travail manuel. Il possède un « double jardin », jardin d'idées et aussi potager de plantes et de fruits réels qu’il cultive à la sueur de son front. Dans son verger il croit être Aladin avec la lampe merveilleuse. Doué de double vue, il est un enchanteur, un nécromant dans son jardin. Il y tend des pièges aux éléments. Il y fait travailler la nuée, le vent et le soleil. Comme Linné dans les jardins d’Upsal, Emerson dans son clos admire à Tœuvre «la sagesse de l’Artiste suprême (1) ».
(:) XII, Country life, pass.