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VIT, 153, (*) VII

MUNBNESTHEMLONE DUPBAYSAGE 7

est noble.» Emerson met l’homme des champs au nom-

bre des héros et des «hommes représentatifs ». Il représente la nature entière (1).

Paysages.

Les théories du philosophe et du moraliste préparent et expliquent les visions du poète et les tableaux du des-

criptif. Idée d’un côté, paysage de l’autre, la Nature a une

âme et un corps. L'une s'offre à nos méditations, l’autre à nos regards. Le « double jardin » d’Emerson est à la fois pensées, fleurset formes vivantes. Poète trop oublié et habile imagiste, il a prodigué dans les notes de son Journal des esquisses suggestives de paysages. Il ne cultive pas la description pour elle-même. Seule la pensée l'inréresse, mais ce sont les objets naturels et les sites qui la

lui suggèrent. Toute image pour lui est le symbole d’une

idée : |

La Nature entière n’est que la frondaison, l’effloraison, le fruit de l’âme, et de l’âme chacune des parties de la Nature est par conséquent un emblème et un signe (2).

Nuées au miroir de l’eau, levers et couchers de soleil, clairs de lune et clairs d’étoiles,aurores boréales, effets de givre, effluves torrides des étés américains, sérénité empourprée des automnes, printemps septentrional fugitif, il note les aspects mobiles, les nuances changeantes de l'atmosphère. Pour lui

Les couleurs, les parfums et les sons se répondent,

a VII, 152-158.

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Il avoue qu'il n'y a pas un trait de beauté qui lui échappe:

Une touffe de glaïeuls dans le ruisseau, une colline, un bois, un sentier sous bois me captivent quand je passe (1).

Tout lui cause une allégresse mystérieuse. A défaut d'oreille il possède des « yeux musicaux ». Sur l'herbe des bois, près d’un étang, devant les cimes mouvantes, des symphonies s’éveillentcommela musique en évoque (?). De l’acuité primitive des sens que Thoreau croyait avoir héritée de l’Indien et du trappeur, Emerson a donné de nombreuses preuves. La palette bariolée et toujours changeante du ciel lui est familière. Comme un impressionniste il a le sentiment juste des touches de couleur juxtaposées qui produisent un tableau par leur groupement.

‘ En novembre, sur la route de l’Étang de l’Oie, à Concord, il note l’épaisse jonchée des feuilles de chêne qui feutrent le sol. La neige, çà et là, fait ressortir et avive les contrastes, En mars le vent du sud seprend à souffler. «Il fait émerger le sommet des collines sous la banquise fondante .» Emerson sort de chez lui pour voir le « brun nouveau sur les pentes », et savoir «si les chemins des bois sont rouverts (5%)». Dans le ciel de septembre, il regarde tournoyer des éperviers «qui font des glissades et des cercles dans les hauteurs pures de l’air ».

Il ramène ensuite les yeux sur le sol et remarque « le ton gris de plomb triste et terne de la terre pour l’œil qui a séjourné dans le ciel () ». Comme il aime «les expressions tempérées », il préfère entre toutes, « au lieu des

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couleurs voyantes, les gris et les bruns, couleurs sobres, teintes neutres, ternes et fauves, bleu, bleuté, gris,noirs mêlés, et la touche austère que donne au sol çà et là un champignon couleur de l’Achéron ». Il note les profondeurs qu’ouvrent dans lesprairies la rosée, etdanslanuit la luciole. « Le feu, ne fût-ce qu’une étincelle au fond de l’âtre, est toujours profond (1) .» Il analyse en artiste les douceurs de l’ombre. Le vers de Milton sur

La Musique qui lisse le sombre plumage de la nuit jusqu’à ce qu'elle en sourie,

lui semble plein de beauté :

Rien dans la nature n’a le moelleux des ténèbres. Traversez un bois la nuit. Les rameaux suspendus sont comme des morceaux d’obscurité d’une ineffable douceur pour les sens (?).

En été « la nuit n’est pas la nuit mais un mélange de

clarté », lueurs attardées du crépuscule, clair de lune, scintillement de Vénus et de Jupiter, cottages qui s’éclairent (5). Ce qu'il décrit avec le plus de bonheur ce sont les minutes fuyantes où la lumière se fond avec l'ombre, les nuits surtout, pour lui, comme pour Novalis, l’heure du berger, nuits pleines de décevance, maisqu’un cri d'oiseau, un coassement de grenouille emplissent tout à coup d’une résonance cristalline :

La lumière sublime de la nuit, aulieu de satisfaire; provoque. Son charme flotte, bouge, disparaît, va et vient, puis s'éteint, cinq minutes après avoir quitté le logis (4).

Parfois, pendant les longs hivers de Nouvelle-Angleterre, un panache rouge foncé s'étale de l'horizon au

zénith où il s’épanouit « en une sublime couronne ». À travers les plis de l’aurore boréale « glisse le regard des étoiles ». « Au-dessous, dans la neige, le paysage est pourpre ».

Comme aux formes et aux couleurs, Emerson est délicatement sensible à ce qui se meut; envol des feuilles, bonds et évolutions des animaux. Dans les bois de Sleepy-Hollow (où il repose aujourd’hui), il va en automne écouter «lesrugissements du vent du sud ensoleillé». Dans le vallon, les feuilles mortes tourbillonnent. Les rameaux des arbres brillent au soleil, les nuages filent, l’air est tiède. Emerson prend en pitié l’homme qui peut être «méchant et malheureux » parmi d'aussi merveilleux spectacies (1). L'’écureuil bondit de branche en branche. Comme l’oiseau il atteint par le mouvement à la perfection de son être. En lui s’incarne l’allégresse de la forêt. L’homme rampe et ne voit que de menus objets qui l’importunent. La beauté fluide, aérienne et évanescente que l’on trouve en ces coureurs agiles lui échappe (2). Si le Feu et l'Eau se disputaient un prix de beauté, il faudrait l’adjuger de préférence à l’animal, tel le cerf, produit de l’un et de l’autre. Sous les pinèdes, ou dans les chênaies de Concord, les étangs sont la promenade favorite d’Emerson. Quand le vent du sud « souffle et emplit de molle et tiède lumière les bois desséchés et pleins de soleil », il voit les feuilles tomber, comme les oiseaux s’envolent. IL est assis au bord de l'Étang du Dieu. Il y découvre un symbole vivant de sa doctrine favorite du sublime familier et du Tout présent en chaque partie. Il note ce qu’il y a de profond et de vaste dans la moindre pièce d’eau. I dessine «les flottes minuscules de cernes chassant sous

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le vent », d’un bord à l’autre de l'étang, et il calcule la durée de leur traversée. « C’est bien pour le vent que l’eau semble faite, et pour l’eau le vent. » On dirait des compagnons de jeu. Le monde en ces instants est si beau qu’on a peine à croire à son existence (1).

L’oreille délicatement exercée à percevoir les moindres bruits diurnes ou nocturnes, Emerson est sensible à de mystérieuses harmonies comme en imaginent seuls les poètes. En février il va sous les étoiles, dans la neïge. Il regarde là-haut « ces êtres étincelants ». Ilentend la musique du vent «si menue, si pure et si profonde qu’on dirait le bruit des étoiles dans leur révolution (?) ». Par une

nuit sereine et musicale d’été lui arrivent «les âcres sen-

teurs des prairies, parfum nocturne de fougères, de fleurs et d’herbage ». Les lucioles luisent dans l'herbe et dans l'air. « Tout est musique (3). » En juillet il note ce qu'il y a de joyeux dans le bruit des faux qu'on aïguise, et la tristesse du même bruit quand la saison des foins est passée(4). Le matin de mai «fleure la vanille et l'orange». Le monde est alors «couleur d’opale ». Les tons célestes et éthérés des montagnes produisent l'effet musical le plus beau. Leur musique est faite de paix et de silence dont l’ouïe spirituelle perçoit l'harmonie. Pas de silence sans musique, pas de musiquesanssilence(5). Ainsi les paysages intérieur et extérieur se répondent et se reflètent comme des rimes ou des rives alternées. Pour le mystique, encore plus que pour le peintre, le monde visible exisle dans les profondeurs de l’invisible. Le paysage est vraiment «l’effloraison et le fruit de l’âme».

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