‹ Autour d'EmersonChapitre 23 sur 53 · J. IV, 468-469, (4) J. V · texte numérisé non relu

J. IV, 468-469, (4) J. V

{s) TJ. VI, 401.

La Poésie des Éléments.

Pour Emerson science et poésie sont synonymes, comme le sont l'idéal et la réalité. La poésie est l’apogée de la science. Dans ses poèmes et dans ses proses s'exprime le sentiment cosmique tel qu’on le trouve en Senancour, Maurice de Guérin et Loti.

Il évoque volontiers tout le passé géologique dans un détail du paysage et, quand il contemple un site, il revoit toute la création à l’œuvre pour le modeler. Comme

-Whitman dont il prophétisa l’avènement, Emerson

possède le don de double vue et d'ubiquité. Il voit plus loin que le présent et ne sait rien voir d’isolé. Le moindre objet est pour lui un microcosme. À défaut de fantaisie et d'imagination plastique il a ce qu’on pourrait appeler l'imagination des idées. Les choses se présentent à lui sur des plans superposés, sur la spirale transcendante le long de laquelle il voit évoluer et graviter notre univers. Tout ce qu’il contemple il le grandit et l’élève. Pour magnifier le paysage de Concord il fait appel à la géologie dont il suit avec curiosité les découvertes. On se plaint que la science tue le miracle. Tout est miracle pour Emerson : l’arbre, le rocher, le nuage, l'oiseau. Voyez un monticule et dites le moment où il a surgi sous la poussée du feu central. Ramassez une pierre et pensez au déluge de feu qui a fondu comme de la cire les minéraux. Savez-vous oùse distille « l’air si ténu, si bleu, si vif, avec ses courants où flotte notre vie, l’air dont nos poumons sont l’organe et que nous frappons en paroles harmonieuses» ? Que le géologue et le botaniste nous apprennent ce qui s’est passé quand les collines boisées qui nous portent se sont soulevées, « pareilles à une bulle d’air sur de l'acier en fusion ». Le soleil brûle dans le vaste ciel, le vent mugit sur notre tête, l’eau scintille dans le vallon

Ces phénomènes sont des forces, actives aujourd'hui comme elles le furent autrefois. Ce que nous prenons pour un effet est une cause. A nous de découvrir dans le paysage ce dynamisme latent que si peu savent voir ét décrire, soucieux qu'ils sont uniquement d’accrocher une toile peinte au mur (1).

Rien n’est beau isolé. Emerson voudrait tracer un tableau général et intégral de la Nature, embrassant les quatre éléments. Comme Thoreau qui notait ; Jour à jour, heure à heure, la vie des plantes et des animaux, Emerson rêve d’une horloge du monde, d’un cadran solaire animé où les divisions du temps et les changements des saisons seraient marqués par la transformation des êtres et les variations des éléments, tel le zodiaque des cathédrales. Dans ce calendrier de la Nature

On trouverait réunis, l'astronomie, la botanique, la physiologie, la météorologie, le pittoresque et la poésie des bois. A leur jouret à leur heure nul oiseau, nul insecte, nul bourgeon n’y seraient oubliés. C’est la mésange, le rouge-gorge, l’oiseau bleu et l’hi-

rondelle qui chantaient pour moi aujourd’hui. J’ai disséqué des

bourgeons de bouleau et de chêne. Il y a une étoile dans chaque bourgeon de chêne. Le corbeau se tenait aussi calme sur sa branche que moi au-dessous de lui. La rivière coulait à pleins bords, et j'étais là à philosopher sur cette beauté complexeet collective qui se refuse à l’analyse. Apprendre l’histoire de l’airelle. Marquer le jour où tombentla pomme de pinetle gland (?).

Disciple des philosophes de l’Inde comme il l'était de ceux d’Ionie, Emerson célèbre les éléments. Ilvante l'Eau « bénie et inviolable, magique et belle de son essence », l’eau et ses jeux, cercles et cernes, clartés mouvantes, tel un Gange sacré, improfanable et inaliénable (3), Il

(a) J. nr, 1, 460 et XII, 150, 174-176.

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