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célèbre l’air, « émanation de ce qu'il y a de solide sur le globe, l’œuvre la plus parfaite du Créateur ». « On dirait que le roc des Ages se dissout en air minéral pour for- . mer cet élément mystique qui constitue l’esprit et le
corps de l’homme (1).» Réceptacle d’où tout sort et où
tout retourne, l’air «c’est la matière soumise à la chaleur». Il célèbre le Feu, âme de la Cité antique, l’Agni des Hin-
dous, « né dans les bois, porteur d’offrandes, au gonfalon
de fumée, distributeur de lumières, seigneur des rouges
coursiers, hôte de l’homme, gracieux de forme et pro-
téiforme de visage (?)». Il célèbre l’arbre, le vent, l’ac-
tivité germinatrice du sol, l'Esprit de la Terre, « Esprit
vivant, courant noir, pareil au ruisseau sombre qui tra-
verse le corps humain, démoniaque de sa nature, chaud,
fécond, triste, nocturne (3) ».
Emerson ne s’en est pas tenu à ce rôle de descriptif inspiré. il a connu l'ivresse qui emportait dans les bois le Centaure de Maurice de Guérin. Souvent la Nature s’est animée à sa vue et il a créé des mythes. Il a voulu partager la vie des choses et se confondre avec les éléments, C’était un penchant de famille développé en lui par la méditation solitaire dans la sylve, et qu'il n’est pas le premier mystique américain à avoir ressenti et décrit. Il nous a conservé dans son Journal la note suivante . d’un carnet de son frère Charles qu’il nommait « l’Hellène », frère génial, décédé prématurément, l’année même où Ralph Waldo publiait son premier Essai de la Forêt :
Je me demande s’il ne m'’arrivera pas quelque jour, no-
tait Charles Emerson, une de ces antiques métamorphoses, si je ne vais pas jaillir comme un arbre, m’écouler comme un flot,
(*) XII, 149, à) y 4 €
tant est grande ma facilité à me dépouiller de moi-même pour
m'identifier avec les objets extérieurs. Gœthe aurait été content aujourd’hui de la façon dont je me suis identifié avec ce que j'ai vu et dont j’ai fait partie de ce qui m’entourait (1).
Emerson a connu, tout en lesredoutant, ces instants d’extase et de fusion avec le Tout. Il s’est senti parfois «vivre avec les éléments primitifs, l’eau, l'air, la lumière, le carbone, l'argile et le granit ». À ces moments-là, il lui semble
qu’il devient un élément humide et froid. La nature pousse sur moi. Les grenouilles flûtent; les eaux luisent; les feuilles sèches sifflent; l'herbe s'incline et bruit; je suis mort au monde de l’homme et ne parviens plus à éprouver qu’une sympathie, une existence étrange, froide, aqueuse, aérienne, éthérée. Je
sème le soleil et la lune (?).
Nous sommes ici sur les hauteurs de la transcendance, au terme logique de la pensée et de la poésie d’Emerson. La Nature est un vaste symbole. Il y a deux aspects de la réalité. Tout regarde vers l'idéal :
Ces couchers de soleil, ces clairs d'étoiles, ces marécages et ces rochers, ces chants d'oiseaux et ces formes animales dont nous ne pouvons détacher ni nos oreilles ni nos yeux, mais qui flottent autour de nous tels des phalènes autour d’une lampe, tout cela cache l’histoire religieuse entière de l’univers.
Si nous savions les voir, il y a des fantômes dans les prés et des anges, le matin, dans les bois. « Tout fait naturel est trivial jusqu’à ce qu’il devienne symbolique et moral (3). » Le paysage n’est que l'expression pour ainsi dire verbale, «la rhétorique d’une pensée qui ne s’est pas encore détachée des choses pour l’intellect
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conscient (1)». Le paysage est un lexique. Il est plein de questions, d’analogies et d’affinités. Écureuil, cerf ou violette, quel rapport entre nous et eux ? Partout où nous allons des objets en relation avec nous nous assiègent. Un bourgeon rose sur une branche semble prophétiser l’éternité dans laquelle il pénètre (?).
La rivière qui, « d’un pas invariable, comme dans une procession, en cadence ét en ordre parfait », pousse ses vagues en avant, donne l'impression de l’écoulement éternel (%). La forêt prouve l’immortalité. Les fleurs sans cesse renaissantes en savent long sur la vie et sur la mort. Les arbres à la perpétuelle jeunesse accusent la brièveté de la vie humaine. Emerson aime à célébrer l'arbre, cet «enchanteur ». Il le fait parler à l’homme :
Fa vie, dit l'arbre, se mesure à quelques oscillations de mes cimes. Mais à jamais germe la forêt, notre force à jamais solennelle refait ses nœuds, ses nodules, ses bourgeons et ses racines.
L'arbre est immortel et il triomphe de nous. Essayonsnous de lui répondre, voilà que «le brave arbre nous lance un bouquet de feuilles vertes à la figure ou bien c’est la vigne vierge qui nous applique ses doigts gracieux, avec un air tel de beauté inconsciente, une indifférence telle aux raisons, qu’elle nous ferme la bouche et que la Nature a le dernier mot (4) ».
Ce paysage tout imprégné d’idée et d'émotion est de sa nature évanescent, fluide et lyrique. Emerson saisit l’élément flottant, cristallin, mystérieux et changeant des êtres en des notes qui font songer à certaines visions de Shelley. Il est maître dans le paysage suggestif et
e lyrique. Mainte esquisse sans prétention fait regretter
J. V, 423-424, Ibid.
les abstractions où il s’est perdu trop souvent dans ses poèmes de plus haute envolée.
Il peint de préférence ce qui par le mouvement, la forme ou le timbre, suggère un au-delà de la sensation. Tout ce qui bouge, bruit, brille, coule, flotte, s’évapore est l’ombre et l’image d’un principe caché que le poète décèle. Il a ses saisons et ses heures de prédilection. En janvier, au coucher du soleil, les nuées s’étagent en flocons roses d’une ineffable tendresse. L'air est si vif et si doux que rentrer au logis cause une véritable souffrance (1). Une autre fois la lune se lève. Emerson est allé sur la rivière avec Thoreau. La lune fait ressembler Concord à Palmyre. « Projetant son baiser sur le fût des ormes », elle «relègue dans sa pénombre argentée tout ce qui est trivial (2?) ». Il y a une touche à la Prudhon dans ses paysages lunaires. Voici la lune qui perce les nues. Elle trône au ciel, « virginale, royale, modeste », véritable symbole de la femme. Elle suit le canot, tantôt pure sous sa voûte d’ambre, tantôt voilée par le feuillage. Emerson « boit » la paix, la perfection de ces instants. Lune, air, plante, colline, géométrie vivante, mathématique animée, la plénitude et la beauté des êtres provient, de ce qu'ils obéissent aux lois générales qui gouvernent l’univers ($).
. L’aurore est «la primevère au bord du fleuve du temps». Il décrit avec un bonheur particulier l’atmosphère léthargique et dorée des automnes, des « étés indiens ».
Il goûte les heures d’arrière-saison, comme « un gourmet», comme « un fumeur d’opium ». La moindre clarté dans le ciel, la moindre ombre glissant sur la terre suf fisent à sa joie. Mouvements, flottements, de peur de
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dissiper ce « doux rêve », il cesse de vouloir et d’agir. « La beauté qui tremble dans les après-midi jaunes d'octobre, qui jamais pourrait la saisir? » Elle fuit dès qu’on la cherche. C’est un mirage (!). Et qui captera l’effluve des pleins midis de juin (2)?
Partout Emerson entend les « voix errantes de l’air et ce qui murmure dans le monde », harmonies subtiles qu'ilessayait de retenir aux cordes de la harpe éolienne installée sur le toit de sa maison. Les dieux parlent dans le souffle des boiïs, dans le bruissement des pins, son arbre favori (*). Le charme complexe et mystérieux des choses nous achemine vers un rêve plus beau que toute réalité. C’est comme un effort du paysage pour projeter en dehors de lui une sorte de photosphère, son âme et son double. Le poète épie ces effusions et les transporte toutes vives en ses chants. De la terre comme d’un rivage: il contemple « l'océan silencieux », «la mer de pourpre lumière ». Il participe à ces métamorphoses rapides. «Cet enchantement en action » émeut sa poussière. Il se dilate et respire avec le vent du matin (4).
Dans la solitude, le poète arrive à « l'apogée de luimême » (lo the lop of his condition). Ce sont les parties supérieures de l'intelligence que le paysage reflète. De là l’optimisme parfait et le quiétisme d’'Emerson. «Les pieds sur le sol, la tête baignée dans l’air fluide, sou- : levé dans l’espace infini », il éprouve le bonheur de ses affinités universelles. Il se sent « l'héritier d’une beauté et d’une puissance sans bornes ». Tout lui devient indifférent. Il faut pour le toucher « des paroles divines ». État rare et précieux. Pour le commémorer il allume dans
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sa mémoire une lampe qui ne s’éteindra jamais (1). L’intuition, grâce au paysage qui en exprime les nuances, arrive toujours à ses fins. Dans la Nature aucun risque à courir, nul danger qui nous menace. Le contact, le baiser du beaunous immortalisent.Les«lueurs saintes» du coucher du soleil nous transportent par delà toute crainte, par delà le temps, insensibles désormais « au glas du corps qui tousse». La nature nous détache de nous-méme. Elle nous montre notre vie comme quelque chose d'extérieur à contempler. |
Il est des jours oùcle monde atteint sa perfection». « L'air, les corps célestes et la terre font une harmonie, comme si la Nature voulait gâter ses enfants. » Il est des jours « où tout ce qui vit donne des signes de bonheur », où les troupeaux accroupis sur le sol semblent ruminer des pensées grandioses et paisibles.« C’est l'Égypte et l’Indequiregardentpar leurs yeux.»«La lumière tempérée des bois est comme un matin perpétuel, stimulant et héroïque.» Les arbres nous arrachent à nos frivolités. Ils nous invitent en leur compagnie. Plus rien ne s’interpose entre nous, le ciel divin et l’année immortelle. Qu'il est facile alors de s’abandonner au paysage où défilent sans interruption les pensées. Nous oublions le présent tyrannique pour suivre le triomphe de la Nature.
Sagesse.
La Nature se suffit à elle-même. Elle nous rend heureux par ce qu’elle est heureuse. Elle respire le calme et la félicité. En elle ni envie, ni curiosité déplacée. Elle ignore nos préjugés et nos querelles. C’est un réservoir d'idées, de forces et d’influences. Tout paysage nous