J. VI
Le poète excepté, peu de gens savent vraiment per-
cevoir.« Le véritable amant de la nature est celui dont
les sens inférieurs et extérieurs sont ajustés les uns aux autres et qui, en pleine maturité, a conservé l’esprit de l’enfance (1), » Si l'œil n’est pas transparent, le paysage « ne passe pas ». Il reste dans l’œil externe. Nous éprouvons alors un sentiment d’'antagonisme et de discordance (?). Opposant au génie « superlatif » des Latins, le sens « positif » et réaliste des Anglo-Saxons, Emerson (qui pratique cependant lui aussi l’hyperbole) se déclare heureux de posséder des yeux que le monde tel quel contente. Le «sublime » lui répugne. Il aime un style « bas » et familier, au sens et sur le modèle de Montaigne (5). Il estime, entre toutes, la faculté de «simple affirmation », la faculté «de recevoir les choses telles qu’elles se présentent, et detransmettre à l'esprit leur image sans altération ». Il fait l'éloge de la simplicité du langage
parléet écrit quin’exclut pas l’enthousiasme poétique,
puisque le divin se découvre à proportion de la simplicité de nos sens : « Les sages anciens et modernes aux intuitions les plus claires sont des hommes simples qui ont courageusement éprouvé la pauvreté natureile (4). »
Vérité, réalité, voilà le « terrain le plus ferme et le plus noble sur lequel on puisse vivre». Emerson souhaite de voir revenir « l’âge du degré positif», « l’âge de la tempérance, des mangeurs de pain et des buveurs d’eau, du discours et de l’acte simples (5) ». L’abandon, la soumission à la nature est la règle de la perception vraie. Cette dernière est fatale.« Dans l’histoire naturelle du monde,
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elle est un fait, tout comme la congellation de l’eau à trente-deux degrés Farenheït (1). « La perception est, de toute nécessité, plus ancienne que le soleil et la lune; elle est la mère des Dieux. » Respectons les impressions de nos sens. Le génie n’est rien qu’une sensibilité déli- : cate devant les lois universelles. A l’égard de la perception sensible, le rôlede l’inteilect est tout indiqué. Il lui doit une soumission parfaite. « L’esprit le plus impressionnable est le meilleur (?).» Le croassement du corbeau, une herbe folle, un flocon de neige, le sifflet d’écorce de saule d’un enfant, un paysan au travail, voilà des objets qui, recueillis tels quels dans la sensibilité, sont aussi suggestifs et beaux en puissance que la vallée du Yosemite ou le Vatican.
Cette éducation poétique et naturelle des sens que Wordsworth, Ruskin, Walter Pater ont prêchée en termes analogues, implique une réforme de l'éducation.
On néglige trop dans les écoles la formation de l'œil et des sens (*). Emerson voudrait que l’on suivit à cet égard les conseils de Gœthe et de Winckelmann. Il y a dans le paysage le plus ordinaire, si on le regarde sous différents angles, une variété de perspective que découvre un œil préparé. Il appelle de ses vœux la publication d’un livre sur « l’art de la promenade avec leçons faciles pour commençants (#) ». L’hygiène, la science et la poésie doivent se prêter une aide mutuelle. La santé est la première des Muses. La vie au grand air, l'exercice physique et la contemplation du paysage vont de pair. « Que l’esprit trouve dans le corps une obéissance parfaite.» « La vision sublime est le partage de l’âme pure et simple dans
1) Jbid, 43.
*) XII, 157 et X, 134.
4) Jhid., 158.
un corps propre et chaste. » Il en croit Milton proclamant que, « si le poète lyrique peut s’enivrer de vin, le poète épique qui « chante les dieux et leur venue parmi les hommes » doit « boire de l’eau dans une coupe de bois ». Le mode d’existence du poète doit être assez simple et humble pour lui permettre de se prêter à l'influence de ce qu’il y a de naturel et de commun. Que sa joie soit le soleil, son inspiration l'air, et s’il
, S’enivre, que ce soit d’eau pure.«Si tu stimules tes sens
émoussés avec du vin et du café français, la sagesse ne rayonnera pas pour toi dans la solitude des pinèdes (1). »
Tenons compte également des influences subtiles de l'air, des heures et des saisons. L'âme et les sens ont besoin d’une température égale, du calme du matin en particulier qui doit être pour le poète le moment sacré entre tous. Il en va de même des sites. Le sommet des montagnes, le bord de la mer ou des fleuves, un parc naturel de chênes ou de pins, sur un sol sans aspérité, favorisent l'inspiration. L’œil s’éduque et se perfectionne dans le paysage qu'il regarde. De là pour le poète et le penseur l'importance du choix de leur villégiature. La parfaite réceptibilité est rare. Le plus beau jour est celui où nous avons le plus de perceptions. Plus nous écoutons docilement les oracles de notre âme, plus nous sommes heureux et forts (2). Tel notre état d'âme, telle la nature. « Nous ne voyons que ce que nous sommes, Nous ne voyons que ce que nous aimons. »
La nature est une sorte de «thermomètre différentiel » qui marque la présence ou l’absence du divin en l’homme (3). « Le pèlerin va dans les bois, mais il ÿ porte luimême la beauté à laquelle il rend visite. C’est l'œil
(2) III, The Poei, pass.
(3) Ibid: {E Intellect: III, Nominalist and Realisi, (9) J. V, 455-456.
qui peint, c’est l'oreille qui chante (t). Le monde est vide pour les âmes vides. Il n'existe pas pour les sensuels. Faisons-nous donc une âme capable de résonance. Le paysage attend notre pensée, notre intuition la meilleure. Imagination de Shakespeare, mélancolie d’Obermann, transports mystiques de Bœhme ou de Novalis, de combien une riche sensibilité n’enrichit-elle pas le monde ! «La nature est un instrument si triomphalement musical que la main même du plus indifférent et du plus stupide n’en saurait tirer de désaccord (?). » Quittons le monde pour les Muses. L’heure des villes sonne le glas. Dans la nature tout est fleurs et transports joyeux. Recensements, calendriers? Le temps tient tout entier dans une longue journée de septembre qui enferme des siècles « dans ses profondeurs roses et ambrées». Les pensées du poète constituent son calendrier. Pour code un mot lui suffit: « Fais ce que dois. » L'univers est la maison du vif et non du mort. Que le poète aille sur la montagne. Des présages de bonheur l’accueilleront et l’inonderont de lumière. I} servira le Dieu Terme, l’Intellect « bondissant ». Il aimera, à force d'expansion, la Forme et la Limite. Chaque homme lui sera tous les hommes, et, sous le masque de l’homme, il adorera l'Univers (?).
(s) J. VI, 413-414.
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