ŒGGER ET LE « VRAI MESSIE
lequel il édifie, déjà presque au complet, sa philo-
sophie. Il prépare cet ouvrage depuis 1832. Nalure est en majeure partie une réponse d'Emerson à ses propresdoutes. Il ya guerre danssonesprit entrelascienceet l’idéalisme. Emerson voudrait, comme il le dit, concevoir l’universsans contradiction. Lascience ledéconcerte. Les séries animales qui s’échelonnent du ver jusqu’à l'homme semblent donner le démenti aux vues pures de l'esprit. Emerson ne sait comment concilier le monde des faits physiques avec celui deses pensées. Letourment de l’unité, la préoccupation de réduire l’un au multiple, expliquent dans son esprit la genèse même de Nature (*). Les sources de l’idéalisme transcendantal qu'Emerson expose dans son livre sont très diverses. Philosophes, poètes, mystiques et savants lui ont prêté leur concours.
[D N 1836, Emerson publie Nature, petit livre dans
() Journal, t, 1, p. 379: t. II, p. 453: t. III. p. 306, 533.
Les éléments de sa doctrine qu'il n’empruntait pas à Platon lui étaient fournis par son ami le swedenborgien Sampson Reed dans un petit livre paru en 1825, beaucoup lu et vanté par Emerson, The growth of the mind (l'Accroissement de l'esprit) (*). Au cours des années qui suivent, Buffon, Cuvier, Gœthe, Lamarck (?), Wordsworth et le Sartor Resartus de Carlyle, ainsi que la lecture des philosophes anciens dans l'Histoire comparée des syslèmes de philosophie par De Gérando (), acheminent Emerson vers son système d'interprétation idéaliste et panthéiste. Il est admirablement préparé ainsi à ne voir dans le monde extérieur qu’un reflet de la Surâme et à avouer avec Wordsworth que :
Nature’s self. is the breath of God, Of His pure word by miracle revealed.
(Prelude, V.)
Pendant son voyage à Paris, en 1833, Emerson fit au Jardin des Plantes une visite qui date dans sa vie. Une fois de plus, mais sur un ton plus dégagé et non sans ironie, il retrouve l’inquiétant parallélisme : « Pas de forme si grotesque, si sauvage ou belle qu’elle soit, qui n’exprime quelque propriété inhérente à l’homme qui l’observe, — relation occulte entre le scorpion même et l’homme. Je sens en moi le myriapode, le caïman, la carpe, l'aigle et le renard. Je me sens animé d’étranges
qi) Observations on the growth of the mind, with remarks on some other subjects. « Transcendantalisme : la France produit Mme de Staël, l’Angleterre Wordsworth, l'Amérique Sampson Reed, » (Journal, t, II, p. 164.)
(?) C'est à Lamarck très probablement qu’ Emerson empruntel’épigraphe de Nalure quise termine ainsi : «And striving to be man the worm — Mounts through all the spires of form. » Cf. Journal, p. 116-117 : « Le système de Lamarck... prétend trouver un monade de vie organique qui soit l'élément commun de chaque animal et devienneinfusoire, ver ou homme selon les circonstances. Il dit au ver : « Comment vas-tu, frère? Plaise à « Dieu que tu sois philosophe, » )
(*) Journal, t. Il, p. 330 et suiv.
sympathiesetne cessede medire:«Jeserainaturaliste(1).»
Deux ans après, en juillet 1835, Emerson insérait dans son Journal de nombreux extraits traduits de l'ouvrage
de Guillaume Gaspard Lancroy Œgger, intitulé le Vrai Messie ou l'Ancien et le Nouveau Testament examinés conformément aux principes du langage de la Nature. Une traduction de cet ouvrage, par Miss Elizabeth Peabody, devait paraître à Boston en 1842. Emerson en a probablement tenu en main le manuscrit (?). Il y trouve d’«excellentes choses »; il en aime «le plan et le dessein », tout en faisant, dans le cas d'Œgger comme dans celui de Swedenborg, desréserves sur la«folie des théosophes($)».
Publié en 1829 à Paris, chez Froment, le Vrai Messie d’'Œgger est l’œuvre d’un aventureux disciple de Swedenborg et de Creuzer. A la philosophie négatrice et terre à terre de Voltaire et de Dupuis sur la religion, Œgger oppose l'esprit nouveau tel qu'il se manifeste en France et en Allemagne. La philosophie du xix®siècle n’est plus celle du xvirre. De matérialiste qu’elle était, elle est devenue spiritualiste. Les mots de voyant, de prophè-
@) Journal, t. III, p. 505, 512.
() L’épitomé d’Œgger, traduit par Miss Peabody, parut sous ce titre : The true Messiahorthe Old and New Testaments examined according lo the principles of the languageof Nature, by Guillaume Œgger, first vicar to the Cathedral of Paris. « A little philosophy carries us away from Christianity, much philosophy brings us back to it, » Boston, 1842, published by É. P. Peabody, 109, Washington St., 27 pages. Il existe de légères variantes entre le texte inséré par Emerson dans son Journal et le manuscrit de Miss Peabody. Traductrice de De Gérando, très cultivée et libre penseuse, il faut la compter comme un intermédiaire entre la France et les Transcendantaux. Entre autres ouvrages, on doit à Œgger un Essai d’un
Dictionnaire de la langue de la Nature ou explication de 800 images hiéro-
glyphiques, sources de touies les anciennes mythologies et clef de l'Écriture Sainte. Paris 1831; Rapports inattendus établis entre ie monde matériel et le monde spirituel, par la découverte de la langue de la Nature. (Tubingue et Paris, 1834), où il expose son passage à la « nouvelle église du Seigneur ». Cet ouvrage, et davantage encore sa traduction allemande par L. Hofacker (Tubingue, 1835), donne de curieux détails sur la diffusion du Swendenborgisme en France.
(5) Journal, p. 505-512.
ÉMERSON
te et d’inspiré semblent moins étranges aux nouveaux
philosophes (1). Quant à Œgger, il pratique un large éclecticisme. Il fait une synthèse de l’ésotérisme antique et moderne, cabale, néo-platonisme, théosophie swedenborgienne, à quoi il ajoute les théories symbolistes de l’école de Creuzer (?).
A la suite de Swedenborg dans ses « Arcanes célestes », Œgger prétend trouver une clef des mystères de l’Écriture. Il est amené pour cela à élaborer une théorie du symbolisme universel basée sur la doctrine du parallélisme strict et littéral entre le monde physique et l’univers spirituel. Le point original dela philosophie d’Œgger, c’est qu'il tient comme nécessaire l’existence dumon-
de physique pour signifier le monde moral, qui sans cela.
serait inconnaissable. « La création visible n’est que la circonférence extérieure du monde invisible et métaphysique. Les objets matériels sont, de toute nécessité, les scories ou les restes des pensées essentielles du Créateur, scories qui doivent conserver toujours une relation exacte avec leur première origine. En d’autres termes, la nature visible doit avoir un côté spirituel et moral. » De ces prémisses, Œgger déduit sa théorie du symbolisme universel. « Il n'existe pas dans la nature d’objet dont la forme ou la couleur ait été choisie sans raison. » L'univers physique est une manifestation de Dieu. «Nullefibre dans le règne animal, nul brin d’herbe dans
(:) Nous n’avons pu découvrirl’ouvrage original d’Œgger dans les bibliothèques américaines. Nous traduisons Miss Peabody.
(*) Cetex-vicaire de Notre-Dame de Paris qui, en 1829, raconte ses extases, pratique la Cabale, déchiffre « la langue d'Egypte » et les mystères de Swedenborg, fait involontairement penser à l’archidiacre de Notre- Dame, Claude Frollo, dans leroman de Victor Hugo, En 1826, Œgger avait quitté la cathédrale de Paris, Après avoir côtoyé le saint-simonisme et songé à devenir protestant, il fit à l'étranger, à Londres, dans le Norfolk, en Suisse, des séjours qui semblent en rapport avec la diffusion des doctrines de Swedenborg, D’après Quérard, Œger était né à Bitche, la petite place forte de Lorraine,
le règne végétal, nulle forme de cristallisation dans la matière inanimée, qui ne soit en une claire et précise correspondanceavec l’universmoraletmétaphysique(1).» Sans création physique, pas de création morale; . sans univers physiquè, pas d’univers spirituel. « Les abt- . mes de notre être ne peuvent être révélés que par les phénomènes manifestes de la vie. » « La nature est comme un livre dans lequel nous pouvons lire les perfections de Dieu, ou comme un miroir dans lequel nous pouvons les voir réfléchies. » « La matière nous fournit des degrés par lesquels nous pouvons nous élever aux substances pures. Il nous faut aussi des substances emblématiques et des images pour nous élancer dans le monde métaphysique et moral. »
Avant d'arriver au symbole par excellence qui est le langage, Œgger passe en revue les différents aspects du symbolisme universel. Y a-t-il dansun dictionnairede morale des termes qui-ne soient pas empruntés à l’ordre phy-
sique, à la vie corporelle et animale? Les parties du corps, :
les emblèmes de l’agriculture et du commerce, les différentes manières de manger et de se vêtir (?) ont fourni les moyens de caractériser la vie intellectuelle et morale.
() Suit un passage soigneusement recueilli par Emerson dans son Journal et qui cadre parfaitement avec sa pensée. Tout se relie, tout se rattache, tout se ressemble, tout est donné. Dans les arts, les sciences, les littératures, très minime est la part de l'invention. Tout préexiste et Emerson souligne la phrase suivante d’Œgger où il retrouve sans doute sa mo- * rale de l'abandon et son fatalisme particulier : « Un degré infiniment petit de consentement pour recevoir, qui constitue notre liberté morale, est la seule chose que nous possédions en propre .» (Journal, t. TITI, p. 515.)
(*) Unecomparaison du Sartor Resartus de Carlyle, lu par Emerson en 1834 et édité par lui quelques années plus tard, avec le symbolismesweden- . borgien de Sampson Reed et d'Œgger,seraitinstructive (Cf, Carlyle-Emer-
son, Correspondance, t. 1, p. 17, 19, 32, 35; t. IT, p. 96, 218.) Touchant le langage de la nature en particulier, tous s'accordent. Carlyle : « Le langage est nommé le vêtement de la pensée », etc. (Sartor, ch. 40). Reed : « Il y a un langage non des mots, mais des choses »,etc. (Op. cit., p. 46.) Emerson : « La nature est un langage. langage de la nature. Le langage revêt la nature comme l’air revêt la terre. » (Journal, t. IV, p. 146.)
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